« Anthologie Creepy » T2

En très peu de temps, Delirium est devenu un éditeur incontournable pour tout fan de comics digne de ce nom. Que ce soit sur le front anglais ou américain, Delirium propose des œuvres d’importance que personne n’avait osé publier dignement jusque-là, comblant ainsi une grave lacune éditoriale. Aujourd’hui je vais vous parler de l’« Anthologie Creepy » T2, et la semaine prochaine je me pencherai sur « La Grande Guerre de Charlie » T4 et « Johnny Red » T1.

Eh oui, chers petits lecteurs putrides et livides, pour votre plaisir le plus infâme, l’horrible oncle Creepy est de retour dans ce deuxième volume de « Creepy », poursuivant sa présentation de la crème des récits parus dans cette revue mythique des années 60. C’est avec délice et excitation que nous retrouvons certaines des signatures les plus prestigieuses du monde des comics, œuvrant dans un esprit qui rappelle à la fois les grands récits horrifiques littéraires du 19ème siècle, les films fantastiques des années 30 chez Universal et ceux du renouveau anglais via la Hammer dès la fin des années 50. Le casting a de quoi faire rêver : Gene Colan, John Severin, Steve Ditko, Neal Adams, Alex Toth, Gil Kane, Joe Orlando, mais aussi Reed Crandall, Gray Morrow, Angelo Torres, Dan Adkins, Roy Krenkel ou Wallace Wood, entre autres… L’immense majorité des scénarios est signée Archie Goodwin, bien sûr, qui s’en est donné à cœur joie pour nous faire frémir avec humour, et les couvertures (reproduites en fin de volume) de Gray Morrow ou de l’immense Frank Frazetta parachèvent le bonheur de cette lecture qui doit encore faire se retourner dans sa tombe le bon vieux Dr Wertham (gnark gnark gnark !). Même si l’on connaît par cœur le procédé, on ne peut que se réjouir une nouvelle fois des introductions et conclusions calamiteuses de l’oncle Creepy qui – le visage décharné et secoué par de vilains rictus – nous met en garde tout autant qu’il nous invite à le suivre dans des histoires cauchemardesques à souhait. On ne s’en lasse vraiment pas !

Comme je vous l’avais dit dans ma chronique consacrée au premier volume de cette anthologie, on sent que les artistes qui ont participé à cette aventure l’ont fait avec une belle liberté, tant dans le trait, la touche, que dans la composition, trouvant ici un territoire où ils pouvaient aller plus loin qu’ailleurs, sans être contraints ni formatés. L’usage du lavis, notamment, révèle même des facettes artistiques qu’on n’avait pas l’habitude de voir chez certains, et en voyant le résultat on perçoit avec éclat combien ces dessinateurs ont pris du plaisir à cet exercice ; ainsi, Gene Colan et surtout Steve Ditko abordent cette technique avec un bonheur indéniable, sans parler de Neal Adams qui préfigure parfois Alex Ross dans le superbe « Curse of the vampire ». Ces récits réalisés au lavis sont l’une des merveilles à redécouvrir absolument et urgemment au sein de cette réédition de qualité pour ceux qui ne connaîtraient que les histoires en couleurs et encrées de ces artistes. L’une des perles de ce volume est le récit « Scream Test » où Angelo Torres (que l’on connaît plus pour son sublime travail du noir et blanc, dans des contrastes bruts remarquables) mélange dessins au lavis et photos de vieux films d’horreur dans un vibrant hommage à l’une des figures majeures du cinéma fantastique et d’horreur : Lon Chaney. Surprenant et émouvant, ce récit engendre des sensations visuelles très particulières et exprime la quintessence de ce qui anime l’équipe éditoriale de Jim Warren, entre reconnaissance des pionniers du genre et revisitation moderne des grands mythes horrifiques.

  

Je ne pourrai pas être exhaustif en vous donnant par le détail tout ce que contient de merveilles ce deuxième volume tant il foisonne de plaisirs vénéneux, car il faudrait aussi parler des délicates hachures de Crandall, rappelant la gravure, de l’usage des trames de Gray Morrow, ou du superbe « Overworked » de Wallace Wood (encré par Dan Adkins) qui rappelle le mythique « My World » que celui-ci avait réalisé pour EC Comics auparavant, comme le rappelle très justement Jean-Pierre Dionnet dans sa volubile préface où il déclame tout son amour pour ces publications historiques et les artistes qui y officiaient (rappelons que lorsque Publicness publia une version française de « Creepy » et autres « Eerie » et « Vampirella » à la fin des années 60, Dionnet y écrivit notamment des articles constituant un « dictionnaire du fantastique »). Outre cet illustre Humano, on retrouvera l’excellent et érudit Bernard Joubert en fin de volume qui nous gratifie cette fois-ci d’un très intéressant article sur les plagiats engendrés par cette version française de « Creepy » qui subit elle aussi les foudres de la censure…

Bref, ce deuxième volume est un pur bonheur, une bénédiction, et l’on attend avec une furieuse impatience les prochains volumes de cette anthologie, ainsi que ceux de l’anthologie « Eerie », elle aussi en route chez cet éditeur. Faites pas la goule, ça va venir !

 

Cecil McKINLEY

« Anthologie Creepy » T2

Éditions Delirium (27,00€) – ISBN : 979-10-90916-07-4

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4 réponses à « Anthologie Creepy » T2

  1. Pire dit :

    L’anthologie Eerie n°1 est parue. Je l’ai achetée en France ainsi que les 2 Creepy que je n’ai (pas encore) jamaie vues dans les librairies belges. Pour les fans ou tout simplement découvrir.

    • Cecil McKinley dit :

      Bonjour Pire,
      Très heureux de constater que nos amis belges peuvent aussi accéder à ces trésors grâce à cette réédition française!
      Bien à vous,

      Cecil McKinley

  2. Cobalt 60 dit :

    Bien que superbes graphiquement, ces histoires ont souvent l’inconvénient d’être très bavardes, très descriptives et d’avoir des effets particulièrement appuyées. Bref, de ne pas faire dans la sobriété.
    Il est dommage que Vampirella ne fasse pas aussi l’objet d’un anthologie. Non pas tant pour les histoires de la femme vampire que pour les autres courts récits que contenait le magazine (je me souviens en particulier de récits en couleurs à l’aquarelle de Jeff Jones d’une rare beauté, lus dans la deuxième tentative d’édition française, chez Triton je crois).

    • Cecil McKinley dit :

      Bonjour Cobalt,

      Merci de votre commentaire.
      Si vous trouvez que les histoires de « Creepy » ne font pas dans la sobriété, c’est bien parce que… elles ne le faisaient pas! Au contraire, tout y était volontairement appuyé dans un esprit de grand guignol où l’oncle Creepy en faisait des tonnes, vous le savez, et les effets et descriptifs des récits étaient en quelque sorte « surjoués »… Mais c’est aussi ce qui en fait le charme aujourd’hui…
      Quant à « Vampirella »… Je suis bien d’accord avec vous, et je pense que nos amis de Delirium n’ont pas fini d’entendre constamment cette supplique de toutes parts (les pauvres!). Peut-être finiront-ils par le faire, au moins pour qu’on arrête de les harceler! (sourire)
      Bien à vous,

      Cecil McKinley