ENTRETIEN AVEC JACQUES MARTIN

Gilles Ratier avait rencontré Jacques Martin à Angoulême, en 1995, alors qu’il préparait son ouvrage dédié aux scénaristes de bande dessinée : « Avant la case » (Editions Sangam). En hommage au créateur d’ « Alix », récemment disparu, nous vous proposons l’intégralité de leur entretien.

Pourquoi n’avez-vous jamais dessiné d’autres scénarios que les vôtres ?

Ayant beaucoup d’histoires à raconter, je n’ai pas besoin de faire appel à d’autres scénaristes. Je crois d’ailleurs que je mourrai avec des histoires en tête, vu le nombre que j’envisage de faire. Comme j’ai déjà noté toutes mes idées, peut-être que mes successeurs arriveront à les réaliser. Sinon, la seule chose que j’aurais aimé faire avec un autre scénario que les miens c’est mettre en feuilleton ?Salammbô? ; ce n’est d’ailleurs pas le seul élément que j’aurais emprunté à Flaubert qui est un écrivain que j’admire ; mais, pour ce faire, il aurait fallu plutôt que je sois cinéaste !

Votre technique du scénario a-t-elle évolué au cours des années ?

J’ai une façon de travailler très particulière que j’ai aussi imposée à mes collaborateurs. Je fais la mise en place, un canevas et un script mais ensuite je réalise tout sur la page : cases, textes et bulles avec des pré-dessins. Je n’aime pas trop que le dessinateur modifie cela, ce n’est arrivé qu’avec André Juillard sur ?Arno? et encore, il m’en référait toujours : 9 fois sur 10 je lui donnais mon accord. Ma manière de travailler est donc tout à fait différente de celle d’un scénariste qui tape son texte à la machine et qui l’envoie à ses collaborateurs. Ayant un problème aux yeux depuis 1991, je ne dessine plus qu’au crayon et je fais donc beaucoup plus de scénarios car je n’aime pas rester sans rien faire. En fait, j’adore cela ! Je suis toutefois un raconteur d’histoires un peu particulier car je suis aussi dessinateur et au lieu d’expliquer une action, je la montre. Je vais même plus loin en donnant toute la documentation nécessaire, souvent récoltée sur les lieux où se passe l’histoire.

Vous faisiez de même quand vous dessiniez les aventures d’?Alix? ?

Tout a fait ! Aujourd’hui, je ne fais que substituer le dessinateur que j’étais. Je donne le flambeau à quelqu’un qui apporte son propre style. Je trouve cela très intéressant même s’il y a des choses que je n’aurais pas dessinées comme cela. Vu mon expérience et mon âge, je m’attache à leur donner des conseils mais sans intervenir dans leur style.

Préparez-vous vos dialogues à l’avance ?

Je commence par les écrire puis je les tape à la machine et je calcule même l’emplacement
des textes. J’ai des gabarits et il me suffit de compter les syllabes.

Ces dialogues, vous les retravaillez ou est-ce qu’ils viennent du premier jet ?

Je les travaille beaucoup et je ponds plusieurs moutures dont la dernière n’a souvent plus rien à voir avec la première. J’emploie des mots différents et il m’arrive de réaliser une dernière mouture en mélangeant tout ce que j’ai trouvé. Comme je ne livre pas tout mon scénario aussitôt écrit, il m’arrive de changer encore des choses avant de l’envoyer au dessinateur. Si jamais j’ai encore un repentir, je peux lui téléphoner ou lui faxer les changements de dernière minute.

Quand vous commencez une histoire, allez-vous jusqu’au bout ou passez-vous de l’une à l’autre ?

En général, j’écris tout le script de mon histoire mais je laisse une part à l’improvisation, afin de ne pas tout figer. Il est nécessaire de savoir où l’on va car, dans la BD, on est astreint à un nombre de pages précis, ce qui n’existe pas dans le roman ou au cinéma. Il faut donc disposer ce scénario en, par exemple, 46 pages alors qu’il y a des scripts sur lesquels on pourrait faire 120 pages et d’autres où on ne peut dépasser les 32 pages.

Est-ce que l’écriture d’un roman vous intéresserait ?

Oui, mais je n’ai pas le temps. J’aurais voulu aussi faire du cinéma… ; mais l’âge est là… Il y a des choses qui ne sont guère racontables en BD et qui le sont très bien en roman et puis tout individu a un roman dans sa tête et a envie de voir ses idées imprimées, même gratuitement. En fait, la partie écriture est à la portée de pas mal de gens : c’est pourquoi il y a tant de romans.

Pourquoi avoir donné à illustrer ?Le repaire du loup? (une aventure de ?Lefranc ?) à Bob De Moor, alors que, jusqu’à lors, vous dessiniez tous vos scénarios ?

Bob De Moor était avec moi au studio Hergé et, comme il y avait des trous dans la production Hergéenne, il réalisait de moins en moins d’albums. Moi, j’étais débordé et c’est pour cela que j’ai fait appel à lui. Par la suite, alors que je voulais qu’il continue d’illustrer les aventures
de ?Lefranc?, il m’a signalé qu’Hergé n’était pas très content qu’il s’éparpille : c’était une façon polie de mettre son veto. Je lui ai alors proposé d’en reparler lorsqu’il ne serait plus au studio mais j’ai rencontré Gilles Chaillet à qui j’ai finalement confié ?Lefranc?. Plus tard, quand Bob De Moor a été libre, il m’a contacté à nouveau mais je ne pouvais pas retirer le travail à Chaillet. Ils auraient pu le dessiner en alternance mais le public est assez conservateur et n’aime pas que l’on change de dessinateur.

Pourquoi vous êtes-vous cantonné dans les séries historiques, à l’exception de ?Lefranc? ?

Au départ, cela correspond bien sûr à une passion, mais on me les a aussi demandées : j’en ai d’ailleurs beaucoup refusé, surtout aux jeunes dessinateurs qui sollicitaient un scénario. Il faut vraiment que je tombe sur un très bon dessinateur pour que je me laisse tenter.

Qu’appelez-vous un bon dessinateur ?

Pour moi, ce n’est pas quelqu’un qui a un style nouveau mais qui combine l’élégance du trait et la science du dessin (des proportions, par exemple…). Malheureusement, ça ne court pas
les rues !

Votre génération a eu, elle, la chance de se former sur le tas, non ?

Si Hergé, Jacobs et moi commencions à l’heure actuelle avec nos premières BD, on se ferait jeter. Nous avons eu en effet la chance d’apprendre à dessiner en dessinant, ce qui n’est absolument pas permis de nos jours. Ceci dit, attention, il faut relativiser les choses, nous n’étions que 20 en Europe à l’époque. Aujourd’hui, il y a une inflation effroyable et hélas le public ne se multiplie pas à mesure des arrivées de ces dessinateurs sur le marché. En plus, à mon avis, les éditeurs ne sont pas assez difficiles sur les scénarios. Les albums actuels sont souvent bien dessinés mais il n’y a rien dedans. C’est comme pour le cinéma : le public se fout pas mal de voir un film avec des effets ou des caméras qui tournent, si c’est un sac vide !
On souffre terriblement du manque de scénario que ce soit en BD, au théâtre ou au cinéma.

Gilles RATIER

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