« Dans l’ombre de Charonne » par Alain et Désirée Frappier

Il existe, en bande dessinée comme dans tout autre médium, des albums qui vous hantent longtemps : héros, récit, événements s’y conjuguent pour sensibiliser, passionner et entraîner le lecteur vers des horizons insoupçonnés. Dans ce cadre, le « genre BD reportage », au seuil de l’Histoire et du récit documentaire, a su faire ses preuves. Ainsi, « Dans l’ombre de Charonne » (paru en janvier 2012) par Désirée et Alain Frappier, raconte une part tragique mais oubliée de la guerre d’Algérie. Ce jour où, le 08 février 1962 à Paris, l’effroyable répression policière d’une manifestation pacifique atteignit son paroxysme criminel…

Il y a cinquante ans, en février 1962, à l’invitation de divers groupes politiques de gauche dont le Parti Communiste Français, des dizaines de milliers de Parisiens choissisent de défiler dans les rues de la capitale, contre le fascisme et pour la paix en Algérie. Dans un contexte très troublée (putsh d’Alger le 21 avril 1961, attentats de l’OAS), la manifestation est interdite et les forces de l’ordre largement déployées. Vers 19h40, l’ordre est donné de « disperser énergiquement » : une unité des compagnies spéciales d’intervention de la Préfecture de police charge alors de manière particulièrement brutale et plusieurs personnes se font piéger en tentant de se réfugier dans la station de métro Charonne. Les hommes de la compagnie spéciale s’acharneront longtemps sur les blessés, allant jusqu’à pourchasser les fuyards dans les cages d’escalier et les couloirs d’immeubles alentours.

Le lendemain et au fil des jours suivants, l’émotion populaire est très vive. La presse – censurée ou ignorante des faits – constate toutefois un sinistre bilan : 50 blessés et 9 victimes mortelles, toutes liées pour ces dernières au drame de la bouche du métro Charonne. Certains manifestants ont été étouffés et, dans d’autres cas, le décès est clairement dû à des fractures du crâne, sous l’effet de coups de matraque administrés par les meurtriers. La guerre d’Algérie prendra fin quelques mois plus tard avec les Accords d’Évian, et la mémoire de ce drame parisien (souvent confondu avec les affrontements entre police et Algériens quelques mois plus tôt, à l’occasion desquels plusieurs immigrés ont été jetés dans la Seine) se fondra dans les méandres de l’Histoire…

Recherche pour la couverture et photo d'aide à la mise en scène

Album entièrement réalisé de manière numérique (quelques planches ont été remises à la cité BD d’Angoulême début juin 2013… sur clé USB !), « Dans l’ombre de Charonne » se développe à partir d’une impressionnante recherche de documentation et le recueil de nombreux témoignages dont, sous forme de fil rouge, celui de Maryse, une jeune lycéenne à l’époque, survivante de la station Charonne et devenue par la suite sociologue. La journaliste et écrivaine Désirée Frappier décrit avec force détails l’ambiance de l’époque, sa jeunesse idéaliste, le poids social du Parti communiste, la rigueur de De Gaulle, les flippers, la musique yéyé, le racisme et le sexisme. Et surtout la guerre qui n’en finit plus en Algérie, divisant tout le monde, Français d’ici et de là-bas, Arabes rejetés partout.

Essai couleur

La couverture de l’album, puisque tel est notre sujet central, dévoile la ligne limpide et le noir et blanc au contraste doux d’Alain Frappier, ce choix graphique achevant de donner son caractère hautement crédible à cette reconstitution minutieuse et passionnante. Selon l’auteur lui-même :

« Cette couverture a été imaginée assez rapidement, une fois trouvé le titre, car notre éditrice [éditions du Mauconduit] avait besoin d’un visuel pour les distributeurs et la presse avant que nous ayons terminé le livre. Le titre évoque plus de choses que le visuel de la couverture lui-même, puisque le « Dans l’ombre de » qui précède « Charonne » renferme la guerre d’Algérie, le début des années ‘60, etc. Ceci alors que l’image choisie fait plus référence à l’événement lui-même.

Le visuel est volontairement dramatisé (les lumières, les pavés, le sang) mais est surtout personnalisé parce que recentré sur deux lycéens apeurés dans cette sorte de nuit bleutée. C’est en quelque sorte une illustration de la démarche que nous avons adoptée pour raconter cette histoire : le mélange entre la petite histoire individuelle et la grande histoire avec un grand H.»

Essai de couverture

Nul doute effectivement que la toile de fond, à peine esquissée en couverture mais déjà parfaitement tendue (dans tous les sens du terme, en raison des regards apeurés et du sang) , fait que les lecteurs se laissent forcément gagner – au travers de personnages réels – par l’émotion suscitée par la manifestation sanglante. Un récit-témoignage poignant, parfois très textualisé dans sa mise en place, mais indispensable pour le devoir de mémoire. On ne pourra mieux conclure que par les mots de l’historien Benjamin Stora, qui signe la préface de ce précieux album :

« Je sors bouleversé de la lecture de ce livre, mis en scène finement, avec une sobriété bienvenue, un sens aigu des situations, et ce goût du détail qui installe une atmosphère, celle d’une jeunesse française qui refuse une guerre cruelle. On ressort de cette lecture convaincu de la nécessité de passer aussi par les images pour porter des histoires, toucher un public de jeunes qui ne connaissent pas cette période. »

Philippe TOMBLAINE


« Dans l’ombre de Charonne » par Alain et Désirée Frappier

Éditions du Mauconduit, 1ère édition en 2012 (18,50 €) : ISBN : 979-10-90566-00-2

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