« Babylone » par Danijel Zezelj

Chaque nouvel album de Zezelj est un émerveillement, un choc. « Babylone » ne déroge pas à cet état de fait, confirmant haut la main que cet artiste est sûrement le plus important des « dessinateurs venus de l’Est » à la charnière des deux millénaires. Que vous dire de « Babylone » ? C’est sublime.

Je l’ai déjà dit ici parfois, lorsqu’on aime un auteur follement, qu’on le suit et parle souvent de son travail, une petite peur s’instaure, craignant d’encenser un peu trop systématiquement par manque d’objectivité, de s’installer dans la redondance, ou bien encore d’être d’un seul coup terriblement déçu par le prochain album qui sortira… Quand j’ai ouvert « Babylone », je me suis dit : « Chouette, mais… connaissant si bien et adorant le travail de Zezelj, celui-ci va-t-il une nouvelle fois réussir à m’étonner, m’émerveiller, me faire me pâmer d’admiration ? », ce qui me plongea dans l’appréhension et le doute… La lecture achevée, je refermai l’album sur mes genoux, sentant que quelque chose avait été réveillé, tout au fond de moi, dans un état émotionnel puissant mais intime, bouleversé par ce je venais de lire, de voir, de ressentir. Non seulement Zezelj ne m’avait pas déçu (mon Dieu, avec le recul, comment avais-je pu supputer cela ?), mais il m’avait de nouveau retourné l’être, transcendé l’âme, bousculé en ami dans ma sensibilité et invité à suivre un certain chemin de valeurs en me faisant me sentir moins seul. Alors que j’écris ces lignes, l’effet très particulier de cette lecture monte encore en moi, de manière presque concrète, prégnante, me faisant osciller entre le sourire et les larmes. Lire Zezelj, décidément, n’est pas anodin – est tout sauf anodin. C’est une expérience du réel par la fiction comme extrêmement peu de dessinateurs réussissent à l’offrir aux lecteurs. La véracité crue, la poésie superbe, la maestria narrative, graphique et esthétique de l’auteur font de celui-ci un joyau noir dont les traits sont la voix et les livres la respiration. Le mot de « génie » frôle mes lèvres. Ainsi que celui d’« humain ». Vous savez, cette humanité qu’on piétine quotidiennement sans que certains – souvent des puissants ayant le pouvoir de changer les choses –  ne s’en émeuvent plus que ça…

 

Au sein de cette inertie normalisée, Zezelj, lui, continue, inlassablement. Il ne fait que ça, en fait, d’album en album, sans jamais lâcher l’affaire, préférant explorer les inventions narratives pour nuancer et faire évoluer le propos : exprimer la lumière. Et – si nous n’avions pas honte de le dire afin de ne pas passer pour des naïfs fleur bleue – l’amour, tout simplement. L’amour dans le sens premier et noble du terme. Celui qui nous permettra de nous extirper de la merde assassine. Dans chacune de ses œuvres, de ses planches, de ses cases, elle est là, omniprésente, même dans les ambiances les plus sombres qu’il dessine (ou plutôt qu’il peint, car ses dessins sont désormais plus des peintures monochromes qu’autre chose), espaces pratiquement entièrement envahis par l’encre ou architectures graphiques où le blanc devient quasi aveuglant tellement il vibre. Un noir et blanc devenu enjeu constant entre la vie et la mort, contraste existentiel lâché au pinceau comme une rage de vivre et pourtant agencé avec un tel talent, une telle maîtrise, un sens de la composition dynamique exceptionnel et une justesse des représentations qui lui permet tous les angles d’attaque visuels… Zezelj explore de plus en plus la narration muette, comme nous l’avons encore vu dans « Industriel », paru récemment chez Mosquito. « Babylone » s’inscrit dans cette mouvance, déroulant devant nous un récit sans mots, sans bulles ni récitatifs… Seuls les titres de chapitres nous donnent une indication, nous laissant ensuite parcourir ces superbes planches où la narration se fait uniquement par la vision brute des choses… Un voyage sans paroles mais si intense en pensées…

 

Dans « Babylone », nous sommes dans une constante oscillation entre figuratif et abstrait, Zezelj s’arrêtant sur des détails qu’il cadre au plus serré et où ce qui jadis constituait la forme devient une plongée intrinsèque dans l’essence même des choses. La forme reconnaissable devient motif, signe, espace. Le signifiant et le signifié se mêlent jusqu’à la limite de notre regard, dans des processus que l’on reçoit pourtant très naturellement, sans intellectualisme ou expérimentation mettant à mal la sensation première, directe, ineffable de la vie ; ni nous extirper de la lecture. Les cadrages choisis par Zezelj sont autant de facettes d’une même réalité, passant constamment de la globalité au microscopique pour mieux cerner le sujet et les protagonistes. Un regard, un geste, à discerner au milieu de la pénombre. Et la création, toujours, que Zezelj met en abîme dans ses œuvres, ici par le biais d’un tagueur en train de recouvrir un mur triste, ou bien les esquisses successives dessinées par le personnage principal, que l’on verra aussi sculpter ses créations par le détail. Ce qui m’amène à vous parler – enfin – du sujet de l’album…

 

À Brooklyn vivent un grand-père et sa petite-fille (à moins que ce ne soit son père, si usé par la vie qu’il en porte les stigmates physiques). Il conçoit, dessine et sculpte des chevaux de bois et autres animaux de manège. À ses côtés, donc, il y a cette petite fille (une bouille à la Alice Liddell, extrêmement touchante) qui partage son quotidien dans son atelier de carrousel, avec toute l’innocence de l’enfance dans son regard. Un jour, le Maire convoque cet homme pour qu’il construise un manège qui prendra place au faîte de la plus haute tour du monde, une tour qui s’érige là où se trouvaient avant des quartiers populaires, là où les gens vivaient ensemble, là où était la vie. Une existence individuelle et commune rasée, rayée de la carte, pour assouvir les idées de grandeurs et l’ego d’un politicien véreux et mégalomane qui n’a que faire de la vie de ses concitoyens. Que se passera-t-il, alors ? Zezelj nous parle d’une réalité, celle des promoteurs aveugles et de la fibre humaine qui disparaît, écrasée sans autre forme de procès sous le joug du cynisme et de la suffisance les plus abjects, gratuits, vains. Mais il y insuffle une dimension de fable où la poésie et l’imaginaire interviennent pour mieux nous embarquer ailleurs, là où l’on n’étouffe plus. Le dénouement tient du conte de fée, et on y croit, tant sa représentation de l’espace qui s’ouvre à nouveau nous fait penser aux visions de quelques grands artistes du rivage. C’est sublime. C’est beau. C’est bouleversant. Zezelj nous offre une fresque foisonnante mais sans ambages, dense et pure, où le réel et la poétique trouvent un étonnant territoire d’entente. Le résultat est que j’ai l’impression d’avoir lu là l’un des plus beaux albums que j’ai lus de toute ma vie, ce qui n’est pas rien, car j’en ai plus que lus… Zezelj est l’un des plus grands dessinateurs de bande dessinée de notre temps, et Mosquito ne s’y est pas trompé, puisque l’éditeur suit et appuie cet artiste depuis 1999… Absolument indispensable.

Cecil McKINLEY

« Babylone » par Danijel Zezelj

Éditions Mosquito (16,00€) – ISBN : 978-2-35283-262-1

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