Interview d’Ashley Wood

À l’occasion de la récente exposition qui lui a été consacrée à la Galerie Daniel Maghen, j’ai eu la chance de rencontrer Ashley Wood qui m’a fait l’honneur de m’accorder un entretien aussi informel que passionnant, où le créateur de certains des comics les plus dingues que j’ai lus ces dernières années se révèle être un homme charmant, doux et humble. Un vrai plaisir…

Cecil McKinley Bonjour Ashley Wood, je suis enchanté de vous rencontrer car j’adore vos œuvres depuis pas mal de temps, très admiratif de votre esthétique aussi libre qu’originale et puissante.

Ashley Wood Oh, merci beaucoup !

McK On trouve beaucoup de jeux de lumières, d’ombres et de flous dans votre travail. Est-ce votre style naturel ou bien est-ce apparu au fur et à mesure de votre évolution artistique ?

Wood En fait, ce que je dis souvent, c’est que cela provenait d’un manque de confiance en moi-même. C’était une manière de me cacher ; j’étais en plein apprentissage et j’essayais de nouvelles choses. Cela manquait de lisibilité mais c’était facile : si c’est trop flou on peut dire que c’est « artistique », cela évite d’avoir à vraiment soigner son trait. L’ordinateur est très séduisant, mais il donne trop de possibilités. C’est très tentant d’utiliser des méthodes cinématographiques en bande-dessinées, avec un premier plan flou et un arrière-plan plus clair. J’essayais de créer un monde artificiel proche de celui des films en bande-dessinée, mais j’ai réalisé que ce n’était pas la bonne méthode. Les comic books ne sont pas des films, ni des photographies, ils ont leur propre langage. C’est facile de voir une limite très définie dans mes dessins où j’arrête complètement de flouter via Photoshop. D’un seul coup, il n’y a simplement plus que de l’encre et des couleurs. Je me suis réveillé un jour et je ne pouvais plus faire autrement. J’ai appelé Todd McFarlane et je lui ai dit que je devais arrêter. Ça a été très dur car il était un mentor pour moi… le seul, d’ailleurs. C’est un homme génial, très intelligent et d’un grand savoir sur la bande-dessinée. C’était comme un père pour moi, m’aidant à trouver mon propre style et à réapprendre à faire de la bande dessinée. C’est à ce moment-là que j’ai commencé à me tourner vers l’Europe et son patrimoine graphique pour m’éloigner de la culture que je m’étais construite autour des comics Marvel et autres. Dave McKean et Ken Williams m’ont beaucoup influencé dans leur traitement des flous et des ombres, mais je ne voyais que la surface, que j’intégrais dans mon art. Eux faisaient bien plus que de simplement flouter, et je manquais de quelque chose. Je me suis donc rééduqué pendant deux ans et je me suis tourné vers des dessinateurs comme Alex Toth, Sergio Toppi, Liberatore ou Serpieri qui avaient des traits beaucoup plus concrets, plus solides. Ils s’assumaient complètement avec des couleurs et des noirs très définis. Je voulais apprendre à dessiner moi aussi avec des lignes claires, un dessin affirmé et dépourvu d’artifices.

 

McK Vous savez, quand j’ai interviewé Dave McKean il y a quelques années, il m’a également dit avoir besoin de dessiner par lui-même et sans le « barrage » de l’informatique. Sans se couper du dessin.

Wood Oui, c’est comme être musicien. Les ingénieurs du son font un travail fabuleux en studio, ils rendent le chant plus mélodieux, donnent plus de clinquant aux guitares, mais c’est impossible de faire la même chose en live. C’est impossible à transposer dans une salle de concert. Je suis devenu obsédé par l’idée de produire des œuvres concrètes. C’est pour cela que j’ai appris à peindre : pour pouvoir dessiner directement et sans crayonné préparatoire. Quand je regarde les travaux de Dave McKean, je suis particulièrement bouleversé par ses dessins à l’encre. Il est très talentueux, c’est un peintre et un auteur génial, mais quand on voit le trait à la fois doux, puissant et élégant de ses dessins à l’encre, on ne peut qu’être impressionné. Son « Arkham Asylum » m’a profondément marqué, j’ai toujours voulu – et je veux toujours – faire mon propre « Arkham Asylum », ou une œuvre de la même ampleur… mais cela demande un talent et une maturité incroyables. McKean est très important pour moi ; ce groupe d’artistes l’est, ils ont tous beaucoup apporté. Et je trouve qu’il a fait preuve d’un courage incroyable quand après « Arkham » il a complètement abandonné Photoshop en faisant « Mr Punch »qui est presque l’opposé, disant « Voilà ce que je fais au naturel ». J’adore cet homme, c’est un type génial.

McK On est bien d’accord ! Vous avez évoqué ces dessinateurs, mais je pense aussi à Jeffrey Jones à propos de tout ceci : bien que vos dessins soient différents des siens, vous avez tous les deux une démarche de dessinateurs bifurquant vers la peinture…

Wood Woaw, merci ! C’est un grand compliment ! J’ai parlé de Dave McKean, mais pour moi Jones se situe un cran au-dessus : j’adore le dessin de Jones dans toute son élégance, toute sa force. J’adore Frazetta pour cette raison, mais l’élégance que Jeff Jones déploie dans ses dessins, cette grâce presque féminine, le rend incontournable à mon sens. Je lui ai beaucoup volé, je me suis beaucoup inspiré de sa construction des peintures, de sa technique. Il avait une palette de couleurs très limitée, et j’ai un jour lu qu’il luttait avec les couleurs et s’était donc restreint à trois d’entre elles : j’ai donc appliqué la même méthode, puisque je rencontrais les mêmes difficultés…

 

McK Vous faites des crayonnés sur votre toile, ou vous peignez directement ?

Wood Je peins directement sur le canevas en gardant en tête que tout peut changer. C’est parfois impossible de reproduire exactement son idée sur la toile, donc je manipule les couleurs et la peinture jusqu’à m’approcher de ce que je veux. Si je fais un dessin préparatoire avant la peinture, j’y ai déjà mis toute mon énergie, et alors ça devient redondant de reproduire ça sur toile.

McK Vous faites des comics, vous peignez, mais vous travaillez aussi pour les jeux vidéo. Préférez-vous travailler sur vos bandes dessinées, sur la peinture ou sur les jeux-vidéo ?

Wood Les comics. C’est à travers eux qu’on a fait appel à moi pour travailler sur des jeux vidéo, et c’est ma culture de toute façon. J’aime les jeux vidéo, c’est fun, mais les comics ont marqué mon enfance et ils font partie de moi. Certains jeux vidéo comme « Metal Gear Solid » savent néanmoins vraiment raconter des histoires exceptionnelles avec des personnages très charismatiques, et c’est alors très gratifiant de travailler dessus. Parfois on me dit « Arrête les bandes dessinées, tu pourrais juste être peintre, un artiste ». Mais je pense qu’une bonne bande dessinée est une œuvre d’art et qu’elle vous touche autant, voire plus ; j’aime les histoires, les personnages, qu’il y ait une intrigue. Pour moi, la peinture, la bande dessinée et les jeux vidéo sont au même niveau. Mais ça ne m’intéresse pas de représenter une bagarre ou toute violence gratuite. Il faut que l’histoire justifie ces scènes. Je veux juste toucher les gens. La peinture peut faire ça, bien entendu, et notamment choquer les gens gênés par la nudité.

McK Oui, mais peut-être que certains aiment ces trois médiums, sans vouloir faire un choix ?

Wood Oui, bien sûr, et c’est mon cas ! Mais c’est difficile pour moi de parler de ce que je fais. J’accorde peu d’interviews pour cette raison. J’aime ce que je fais et ce que ça m’apporte, mais je me focalise plus sur mon prochain projet et sur mon envie qu’il soit meilleur que celui que je viens de finir. Globalement, j’aime travailler sur les trois médiums. Chacune de mes peintures raconte une histoire, ce ne sont pas que des portraits, les meilleures provoquent une réflexion.

McK On peut parler d’image narrative ?

Wood Oui, exactement. Mon but est toujours qu’on se pose des questions : que leur est-il arrivé, que se passe-t-il ?

 

McK Vos travaux dans le milieu vidéo-ludique portent souvent sur la guerre et les robots. Vos comics reprennent aussi parfois cela, mais avec une dimension érotique, en plus… comme si il y avait un lien entre la violence, la robotique et la sensualité féminine. Pouvez-vous nous expliquer la nature de ce lien ?

Wood La réponse est simple : les machines très puissantes et dynamiques juxtaposées avec la féminité sont si différentes entre elles qu’elles donnent une dimension moins manichéenne, la froideur des machines s’opposant à la sensualité des femmes. Je me suis toujours dit qu’une peinture géniale pourrait représenter des machines de guerre (pas forcément des robots, il pourrait s’agir de véhicules) avec des femmes nues. Ce serait surréel, elles ne participeraient pas à quoi que ce soit, elles seraient simplement présentes. Je pense que c’est une métaphore assez simple opposant la bonté de la femme en tant que symbole du bien et de la pureté opposé aux machines qui ne représentent pas seulement les hommes mais l’oppression en elle-même. Les machines n’ont pas de conscience, on ne peut pas discuter avec elles, elles tuent sans ressentir. Ensemble, je trouve qu’elles créent une dynamique intéressante. Mais l’équilibre est difficile, et je ne souhaite pas faire des pin-up ou des images pornographiques (même si je ferais probablement plus d’argent en faisant cela). Pour moi, la sensualité est plus une affaire de sous-entendus.

McK Vous parlez d’opposition, mais dans « Popbot » vous mélangez plutôt les deux, avec le corps de la femme investi par la machine…

Wood Je suis probablement un grand féministe. Dans cette histoire, l’homme arrive à reproduire la forme féminine (ce n’est pas vraiment un robot ou un être humain). L’homme devient ainsi obsédé par la forme féminine. On ne se demande pas pourquoi il y a peu de femmes dans l’univers de « Popbot ». Elles sont là, pourtant, mais on ne les remarque pas, les hommes les ont délaissées. Elles sont intelligentes, elles peuvent refuser de coucher ou de prendre de la drogue. Et dans cet univers, les femmes « sex toys » créées par les hommes se rebellent, elles ont regardé en elles-mêmes et elles ont découvert qu’elles valaient mieux que d’être simplement des objets sexuels. Donc elles partent et vont coloniser une planète. Puis elles remontent le temps pour empêcher la création des humains. L’univers a commencé à se contracter et elles retournent en son centre grâce à ses contractions proches de celles d’une femme sur le point d’avoir un enfant. Elles vont donc arrêter le poisson qui était sorti de l’océan à l’aube de l’humanité. Simplement parce qu’elles sont persuadées que l’homme ne se préoccupe pas plus d’elles que d’un grille-pain…

 

McK Vous avez travaillé avec Sam Keith pour créer sur ce projet ?

Wood Non, en fait j’étais très inquiet et je lui ai demandé un coup de main sur le premier tome. Je lui ai envoyé les vingt premières pages et il en a tiré un script. Puis il m’a dit que je n’avais pas besoin d’aide. J’ai donc puisé dans sa confiance et il m’a énormément aidé ; il était fou dans le bon sens. J’ai puisé dans sa folie. Il a donc écrit les premières pages, et j’ai fait le reste. À la base, j’avais monté ce projet pour pouvoir dessiner ce dont j’avais envie. C’était un laboratoire, pour moi, car je voulais pouvoir élargir mon propre univers artistique. J’ai découvert ce que je voulais faire au bout du troisième numéro où j’ai vraiment visualisé où je pouvais amener l’histoire. J’ai donc arrangé l’histoire de manière rétrospective avec les numéros suivants parce qu’en commençant, ça n’avait pas grand sens. Cette bande dessinée fait partie de moi : par exemple, le chat Kenny est basé sur le mien et agit exactement comme mon chat. Il était obsédé par tout ce qu’il pouvait baiser. Il vous fixait de manière intense puis il ramenait une balle au milieu de la pièce juste pour qu’on le voie bien faire l’amour avec. On le sortait, donc… Mais il tambourinait à la porte pour recommencer. C’était un chat énorme ! D’une certaine manière, tous mes personnages sont très librement inspirés de personnes que je connais. C’est pour moi une part de mon œuvre fondamentale.

McK On trouve chez vous des thèmes sérieux – voire tragiques – traités avec folie et fantaisie, un peu à la manière de Sam Keith dans « Four Women », notamment.

Wood Sam est très malin, il est vraiment incroyablement bon. C’est la force des comics de réussir à faire quelque chose de divertissant avec des sujets aussi graves, dérangeants et sinistres que la maltraitance d’enfants, par exemple. C’est impossible de faire un comic sur cela, car ça deviendrait un documentaire. Mais un grand auteur comme Sam Keith peut prendre un sujet très difficile et lui apporter réellement quelque chose. Réussir à élever l’histoire et à la rendre plus légère. Même « The Maxx » n’était pas seulement une histoire sur un monstre violet et Julie. Il y a beaucoup de sous-entendus et de métaphores.

McK Vous avez d’ailleurs utilisé The Maxx, dans « Popbot »…

Wood Oui, c’était un clin d’œil, je voulais voir s’il me laisserait le faire, et il m’y a autorisé. C’est pour ça que « Popbot » compte autant pour moi : j’ai pu y faire des choses qui auraient été impossibles chez d’autres éditeurs. Tandis qu’IDW me donne carte blanche.

 

McK Votre « Popbot » est à mon sens un chef d’œuvre. Un comic où un chat leader de groupe punk parle de Bowie dès sa première apparition, moi, personnellement, ça me comble de joie !

Wood Cool ! J’essaye juste de faire des bandes dessinées que j’aimerais lire, avec des personnages qui parlent de choses que j’aime.

McK C’est peut-être une impression, mais il me semble que pendant quelques années vous avez fait plus de couvertures de comics que de comics tout court…

Wood C’est étrange… Je produis beaucoup de comics, mais ils finissent dans des endroits où on ne les remarque pas. C’est le cas avec le fabricant de jouet avec lequel je travaille : j’incorpore souvent des bandes dessinées avec le jouet, mais les acheteurs ne remarquent pas forcément les comics, vu qu’ils ne veulent que le jouet ! Donc quand mes fans me disent que je ne fais plus de bandes dessinées, ce n’est pas totalement vrai. Mais je trouve que c’est assez cool, je ne veux pas forcément travailler pour une société et suivre les scénarios qu’on le donne. Je veux faire des comics parce que j’en ai envie. Cela fait un moment que je travaille avec ma femme sur un comic appelé « Le Jardin ». J’aimerais dire que c’est notre meilleur travail, mais nous sommes en plein montage pour essayer de l’écrémer afin de passer de 200 pages à seulement 30 ! Ce n’est pas vraiment facile. Je ne fais plus autant de couvertures qu’avant, je ne fais plus que les projets que j’aime vraiment. Et ils sont rares. Je ne devrais peut-être pas dire ça pour vos lecteurs… Je ne suis pas très doué pour faire ma promotion, je trouve ça putassier d’utiliser son art pour se faire une notoriété. J’ai envie que les gens me découvrent naturellement, comme avant Internet. Mon site Internet est dépassé depuis des années, mais j’ai envie – comme cela m’est arrivé quand j’étais jeune avec « Sandman », « Hellblazer » et « Arkham Asylum » – qu’on puisse vraiment découvrir mes histoires. La publicité moderne vous fait presque lire la bande dessinée entière en ligne, avec les aperçus, les interviews et les scoops, et on ne découvre plus rien. Cette manière de faire post-moderne est ennuyante. J’ai l’impression d’être « d’avant-garde » en publiant de manière traditionnelle et en ne donnant à voir que la couverture comme aperçu de mes livres. Je ne veux convaincre personne de m’acheter, c’est ennuyeux, je préférerais jouer à la Xbox avec mes enfants. Je préfère être silencieux et pouvoir vraiment surprendre les gens. Tout ce bruit, c’est commun alors que les artistes ne devraient pas l’être, cela me semble mieux d’utiliser mon énergie à créer.  Et puis… les gens veulent que je travaille plus rapidement, mais c’est impossible.

McK Et c’est ce que vous faites tous les jours ?

Wood Effectivement. Nous avons un grand espace ; ma femme écrit et moi je crée. Je ne suis ni prolifique ni rapide, je préfère juste travailler, m’exercer, plutôt qu’être au café pour en parler. Il faut du temps pour penser et créer. À l’époque où je travaillais pour Marvel, c’était très excitant mais je n’avais pas le temps d’y penser tandis que maintenant, avec l’âge et la maturité, chacun de mes comics comprend une partie de moi. Et cela prend de l’espace et du temps. C’est l’âge qui donne de l’importance aux choses, je pense.

McK Et vous avez des projets, pour le futur proche ?

Wood Je voudrais vraiment pouvoir assembler les comics et l’illustration comme Dave McKean, avec une histoire profonde, probablement dépourvue de femmes nues et de robots. Mais ça se fait pas à pas, cela prendra du temps, et j’ai aussi mon travail de père. C’est juste un immense travail en cours ! J’espère laisser une petite marque dans l’histoire du monde artistique, mais au pire des cas je me serais tout de même bien amusé. Être à Paris pour une exposition le jour de mon anniversaire, c’est déjà pas mal !

McK Oui, c’est sûr ! Alors bon anniversaire, Ashley Wood, et encore merci pour toutes vos folies visuelles !

Wood Merci à vous…

Cecil McKINLEY

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2 réponses à Interview d’Ashley Wood

  1. Ping : InRete! Espadon in resina, USA videos et al.

  2. JC LEBOURDAIS dit :

    Je ne connaissais pas cet artiste, vu son prénom féminin j’ai cru que c’était une fille :) avant de voir la photo.
    Pour le faire découvrir, une petite bibliographie ne serait pas superflue.