Rencontre avec Halim Mahmoudi

Le jeune dessinateur qui a rejoint il y a quelques mois l’atelier toulousain L’Aquarium et ses auteurs : Serge Carrère, Dab’s, Tony Valente, Simon Leturgie, Raphaël Drommelschlager, Hugues Labiano? vient de sortir chez Quadrants son premier album : Arabico (1)

Coline BOUVART : Bonjour Halim. Tout d’abord, quel a été ton parcours ?

Halim Mahmoudi : Je suis français, d’origine algérienne. J’ai grandi près de Rouen, dans une banlieue dite sensible. J’ai poursuivi mes études à Amiens, à l’ESAD, en option Design. Je suis arrivé à Toulouse en 2001, avant de partir au Québec pendant trois ans. J’y ai noué de nombreuses collaborations en tant que dessinateur de presse, avant de revenir sur Toulouse en 2006.

C.B. : Le 28 octobre est sorti ton premier album, Arabico, dont le premier tome est intitulé « Liberté ». Peux-tu nous en parler ?

H.M. : C’est l’histoire d’un petit garçon de 13 ans qui vit en banlieue. Il est d’origine algérienne, mais est né en France, mais il ne sait pas s’il est Français, ou Algérien, à moins d’être les deux, ou ni l’un ni l’autre. Un jour, il perd sa carte d’identité. S’imaginant sans papiers, il va prendre peur et s’enfuir. Mais la carte d’identité est pour moi un prétexte pour montrer ce qu’il y a derrière. C’est un contre-pied. À partir de la perte de cette carte, il va rencontrer beaucoup de problèmes. Il va comprendre qui il est, la place qu’il a dans le monde, et c’est très lourd à l’âge de 13 ans. Il est muselé. Je montre le point de non-retour. C’est pour ça qu’il y a trois tomes. D’abord la blessure, la réponse à la blessure, puis l’envol : la blessure doit se refermer.
Plus qu’une histoire sur l’immigration, c’est une histoire d’intégration. Arabico est né en France. Avant d’attaquer la BD, je m’étais dit « tu vas parler de racisme », et en terminant ce tome-là, j’ai réalisé qu’il ne s’agissait pas de racisme mais de discrimination.

C.B. : Pour cet album, tu es scénariste, dessinateur, coloriste. Mais quelle est également la part d’autofiction ?

H.M. : C’est un personnage somme, Arabico. Ce n’est pas que moi. C’est un personnage symbolique. Je n’ai pas vécu tout ce qu’il a traversé, je n’ai pas perdu ma carte d’identité par exemple ! Mais j’ai partagé un certain nombre de ses expériences, et ce sont des choses que je sais, qui ne se disent pas. Alors même si Arabico est Algérien, comme moi, ce n’est pas si important. Il y a plus que cela : cette BD m’est très chère. Je la porte en moi depuis longtemps, ce n’est pas anodin. Pour certains, ce sera une BD avec des dessins et un scénario. Pour moi, c’est beaucoup plus important que cela. Par exemple, cette BD regorge de détails qui font sens. Rien n’est laissé au hasard. Les noms des rues, d’un arrêt de bus, le moindre nom d’un personnage… Je l’ai truffé de choses que ce pays ne veut pas entendre. Il y a une seconde lecture, c’est un pamphlet. La prison, dans l’album, s’appelle Elsa par exemple. Elsa, c’est un drone qui survole les quartiers, et qui prend des photos jusque dans les appartements, afin d’alimenter des fichiers comme Edvige, ou ses équivalents.

C.B. : As-tu eu des difficultés à te faire éditer ? Etait-ce important de voir ce projet, en particulier, édité ?

H.M. : Pour ce projet-là, ça a été facile de trouver un éditeur. Il a été pris sur 2-3 pages de brouillon écrites dans le train. Mais c’est la seule fois où ça a marché. J’ai compris pourquoi après. Un éditeur recherche l’authenticité ; dans mes autres projets, je n’en avais pas assez, j’écrivais, j’inventais, mais on ne sentait pas la même authenticité.
Pour ce projet là, il était important qu’il y ait une grosse maison d’édition. Il ne faut pas le mettre du même côté que Persépolis ou Le chat du rabbin. Persépolis, c’était très bien. Marjane a pu en faire un dessin animé, c’était très intéressant, drôle et touchant.
Mais j’aime que l’on puisse faire quelque chose de populaire pour que ça marche, comme un réalisateur qui veut que son film passe le dimanche à 20h sur TF1, quoi que l’on pense de TF1 : s’il peut atteindre le prime time de TF1, il parlera à beaucoup de gens. Si c’est pour que ce soit un succès confidentiel…
Ce n’est pas du tout le même boulot dans le cas d’un petit éditeur. Un grand éditeur permet de donner un écho. Car mon album est une charge : ça ne va pas en faire rire beaucoup. Je ne m’attends pas à avoir que des réactions positives.
J’ai également réfléchi sur la forme pour Arabico. Au début je voulais le faire façon Association, avec un petit personnage principal, des hachures, des gribouillis, avec un effet très brouillonné. Mais c’est élitiste. J’ai également préféré adapter le dessin au public.

C.B. : Loisel a aussi eu une influence importante sur ton travail…

H.M. : C’est un ami, c’est grâce à lui que ça a bien marché. Je l’ai connu au Québec. Ses critiques m’ont beaucoup aidé. Il m’a encouragé à trouver mon style. Au début, je dessinais, il ne disait rien. Et au bout de deux ans, alors que je commençais à douter, à me demander si je faisais bien de m’entêter dans cette voie, je lui ai amené des dessins, et là il s’est assis, et j’ai su que ça lui avait plu. Il m’avait dit « Tes mains ne sont pas sales, elles ont envie de dire des choses ». Pendant ces deux ans, je lui avais montré mes dessins, mais je dessinais autre chose, ce n’était pas moi. Il faut y mettre du cœur, sinon cela se voit.

C.B. : Les références implicites placées dans Arabico ne vont-elles cependant pas à l’encontre de ton désir de faire une BD « populaire » ?

H.M. : Je sais comment on peut être touché par quelque chose. Prenez le film « La vie des autres » : moi la Stasi, ça ne m’intéresse pas particulièrement ; pourtant le film m’a beaucoup touché. C’était intime, c’était du vécu, c’était bouleversant. Ça, c’est le propre de la fiction. Et c’est plutôt à travers la fiction que j’espère toucher et faire comprendre. Dans ce film, du début à la fin, le personnage est face à sa conscience. Est-ce que l’on vit des choses identiques ? En tout cas, ce film est cathartique, il est vraiment très fort.
Arabico, le but n’était pas de caler le plus de références possible. C’était de jouer sur les sentiments pour que l’on s’identifie, de créer une empathie, de faire aimer ce personnage, et de réussir à éveiller quelque chose à l’intérieur du lecteur.
Arabico n’a rien de politique, et il y a même beaucoup d’humour. Je ne parle pas de la rue, mais de la maison, du chez-soi, de l’amour, maternel, des émois d’un préado, de sa spécificité. C’est sur les sentiments, quelque chose que nous partageons tous. Je rêverais qu’on parle ainsi d’Arabico : « C’est l’histoire d’un petit garçon qui… » et que le côté « arabe » disparaisse. C’est un être humain avant tout. On m’a dit « oui, mais tu l’appelles Arabico, ça fait penser à arabe, à bicot », moi je pense « arabica ». Il faut déconstruire.

C.B. : Parleras-tu des émeutes ?

H.M. : Les émeutes, c’est beau. C’est une réponse à la hauteur du drame. Et c’est l’espoir de lendemains meilleurs. En 2005, c’était une révolution. Ces jeunes qui avaient 17, 18, ou 20 ans, et qui sont peut-être encore maintenant en prison, ont débloqué par leur action plus de subventions pour les quartiers que Fadela Amara : c’est extraordinaire. On les met en prison, mais ils ont débloqué les fonds. Ça a porté ses fruits, au prix de quelques voitures, d’une école… Ils avaient gelé les subventions pour les quartiers depuis que Nicolas Sarkozy était passé. Mais suite aux émeutes, ils ont dégelé ça. De l’argent a été largué dans les quartiers pour les associations, grâce à ceux qui ont mis le feu. C’est fort. Et en même temps c’est dommage de n’être entendu qu’à ce moment là.

C.B. : Sur ton blog (http://cartoonz.canalblog.com), on peut voir quelques uns des dessins que tu réalises pour la presse québécoise ; comment ces collaborations ont-elles vu le jour ?

H.M. : Ce n’est pas comme en France, où l’on vous dit « écrivez, on vous rappelle », et où on ne vous répond que rarement : le CV y est une arme absolue. Au Québec, c’était très différent : j’appelais les journaux, je voyais le patron le lendemain, sans CV, et ça marchait. Ils se disaient « ah des dessins de presse, ça peut être sympa dans un journal ». Ça a très bien marché dès le début, dans des journaux nationaux. Actuellement, je travaille encore pour quelques mensuels, j’ai arrêté l’hebdomadaire.

C.B. : Existe-il des ponts entre ton album et le dessin de presse ?

H.M. : Oui. En fait, Arabico – on ne l’appelle pas autrement, il n’a pas de nom-, veut être dessinateur de presse. Le dessin de presse est un art de combat. Il aurait pu commencer par dessiner de beaux dessins, c’est ce que font beaucoup de dessinateurs quand ils sont jeunes. Lui, il va commencer en dessinant des rues, des gyrophares, des flics…

C.B. : La bande dessinée et le dessin de presse sont-ils pour toi deux aspects du métier complémentaires ?

H.M. : Arabico est l’extension de ce que je veux faire : faire passer un message, que ce soit par le dessin de presse, ou dans mes albums. J’ai d’ailleurs essayé de travailler pour le Canard Enchaîné et pour Charlie Hebdo. On m’a refusé, en me disant que mon dessin était moins politique que satirique. Pour moi la liberté d’expression n’existe tout simplement pas en France, elle n’est pas publiée. On n’a pas le droit de parler. De nombreux auteurs ont été attaqués pour des dessins de presse, certains ont été condamnés. Et vous ne verrez jamais de dessins de presse authentiques : la responsabilité d’un dessin de presse appartient au journal qui le publie, et pour cette raison, il y a énormément de censure. Par exemple, Plantu : tous les matins, il dessine, il cherche des idées, entre 9h et 11h. Déjà à ce stade, il s’autocensure, il sait déjà ce qui sera refusé. Il va ensuite voir son rédacteur en chef, qui choisira, en lui disant « celui là, non, tu vois, par rapport au journal, les procès… » Les dessinateurs de presse ne parlent pas. La liberté d’expression n’existe pas.

C.B. : Penses-tu aux réactions que vont susciter tes dessins lorsque tu les réalises ?

H.M. : Non pas vraiment. Lors de la polémique sur les caricatures de Mahomet, j’ai réalisé une pleine page, dans un journal national très lu au Québec. Il n’y a eu aucun problème. Pourtant il y a une communauté musulmane là-bas, et ce n’est pas parce que je m’appelle Halim que je n’ai pas eu de problèmes avec cela. Simplement je sais ce qu’est un dessin drôle. Celle que l’on a beaucoup vue, avec Mahomet et une bombe sur la tête, ça ne fait pas rire : même si c’était Mireille Matthieu avec une bombe sur la tête, ce n’est pas drôle. J’en ai fait un, intitulé « Les intégristes salissent Mahomet », et je l’ai dessiné avec du sang plein la figure. C’est mieux de le dessiner éclaboussé de sang, qu’avec une bombe sur la tête. Sans cela, on a l’impression que Mahomet revendique le terrorisme.
Le dessin de presse est un art de combat. La caricature a toujours eu pour but de chatouiller là où ça fait mal, comme dans les textes de Desproges. Aujourd’hui elle n’a plus la même force, ni la même violence, le système est grillé : un rédacteur en chef reculera toujours devant les problèmes. On devrait pouvoir attaquer n’importe qui, qu’il n’y ait pas de tabous ni d’interdits.
Je me rappelle d’un dessin de Reiser que j’avais beaucoup aimé : une petite fille s’était fait enlever. Ses ravisseurs réclamaient, je ne sais plus, disons un million. Raiser avait dessiné cette gamine, empoignée par les cheveux, et écrit cette phrase : « Cette petite morveuse vaut 1 million ». C’est excellent. Parce que d’un côté, le sujet n’est pas drôle, c’est une petite fille, elle est mignonne, elle s’est fait kidnapper, c’est terrible. Mais le rôle d’un dessinateur de presse n’est pas de s’apitoyer, mais de rire avec les dents. Le dessin de presse montre le hic, le problème.

C.B. : Tu rencontres donc des difficultés à être publié en France pour tes dessins de presse ?

H.M. : Je mets mes dessins sur internet déjà, sans trop compter là-dessus, mais il faut espérer qu’avec le temps les portes s’ouvrent. Après c’est difficile pour un dessinateur de presse d’être publié en France. Je fais souvent allusion à Charlie Hebdo. C’est parce qu’ils sont tentaculaires. C’est comme si vous recherchiez un boulot de serveur et qu’on vous disait qu’il n’y a plus de place. Et là vous voyez le même serveur servir dans tous les restaurants de Toulouse ! Les dessinateurs de presse de Charlie sont partout, dans Marianne, dans des journaux étudiants, ils ont tout pris. J’avais demandé à ce que l’on me donne ma chance, un mois ou deux. Mais non. Ils ne prennent que des gens connus : Catherine est rentrée connue, Riad Sattouf aussi. Ils ont même pris un été Amélie Nothomb comme pigiste !
Mais je ne tiens pas à tout prix à placer mes dessins partout ! Je suis moins pressé maintenant qu’il y a Arabico. Chaque chose en son temps. Je regrette juste que l’on ne puisse plus s’exprimer, ou alors dans un fanzine. Je me rappelle, le premier fanzine qu’on avait sorti, au collège, j’avais mis un dessin en couverture qui représentait un CRS à terre, et la phrase : « si vous voyez un CRS glisser, achevez-le ». Et il y avait comme ça plusieurs dessins du même calibre. Un avocat qui avait acheté le fanzine m’avait donné sa carte en me disant : « Tenez, vous en aurez peut-être besoin ! ».
Mon dessin est satirique, comme Reiser. Le dessin politique ne me déplait pas, mais tout le monde en fait déjà, et j’ai un peu l’impression que Paris Match ou Closer s’occupent déjà de la vie des politiques. J’aimerais que les dessins parlent de nous, de nos défauts, de nos travers. On est obligé de se taire. Le dessin se prête au combat politique. On écrit comme à des enfants dans les journaux. C’est la fabrication du consentement.

C.B. : Tu as un blog, quel regard portes-tu sur ce média pour la bande dessinée ?

H.M. : J’y poste quelques dessins, mais pas comme un blog de vie quotidienne. Le problème avec les blogs, c’est que c’est souvent autobiographique. C’est très dur de faire un truc en étant le 13000ème à raconter sa vie. J’aimerais qu’on raconte autre chose que sa vie, à moins que ce ne soit effectivement intéressant. Pénélope, ou la Grumeautique, ce sont des noms différents, mais c’est toujours la même chose, c’est Bridget Jones. J’ai bien aimé « Mon gras et moi », parce que j’ai trouvé que ça soulevait quelque chose. Boulet est très chouette aussi, il a une véritable spécificité. C’est un fou, il part dans tous les sens.
Arabico, au début, c’était un blog d’ailleurs, mais qui n’avait rien à voir avec l’album. C’était centré sur le thème de la recherche d’emploi quand on est dessinateur : les lettres, mauvaises nouvelles, un appel, bonne nouvelle, et l’ANPE représentée comme un monstre préhistorique, que l’on entend arriver de loin, comme un T.Rex, comme une lettre de l’Anpe qui te convoque à ton prochain rendez-vous. Je l’avais appelé finalement « Le retour sur terre ». J’ai quand même envoyé ce projet à des éditeurs, mais il n’a pas été retenu.
Le blog est un faux pouvoir : on a l’impression que les BD de dessinateurs venus des blogs vont donner un nouveau souffle au neuvième art, mais c’est faux. La BD tourne en rond. Les éditeurs ont toujours eu la main mise sur la BD, même si Diantre fait un super boulot et que L’Association a bien ébranlé les choses.
Le blog enfin reste tout de même un espace de liberté. Il faut « être ni le pied, ni la chaussure, mais être le caillou » Le blog est pour cela une caisse de résonance. Mais la BD, et en fait l’art, n’a pas vocation à changer le monde, voilà ce qui me gêne. Elle n’a pas la volonté de changer le monde. Ça ne change rien à la donne.

C.B. : Quels sont tes projets ?

H.M. : Les prochains tomes d’Arabico, Egalité, et Fraternité, qui devraient sortir au second semestre 2010 et au premier semestre 2011. Et quelques petites choses déjà présentes sur mon blog.

(1) « Arabico » a été retenu parmi les 5 albums du mois de novembre par Le Parisien/Aujourd’hui : http://www.leparisien.fr/home/event/BD-du-mois/index.php et serait également en compétition pour le « Prix France Info de la bande dessinée d’actualité et de reportage »

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