Discussions avec Joe G. Pinelli

Les éditions Ego comme x viennent de rééditer (en un seul volume) les trois tomes de « No mas pulpo » (1) : à la fois récit de voyage où l’auteur déploie ses obsessions et ?uvre fondatrice de l’histoire de la bande dessinée autobiographique

Á cette occasion, nous avons ressorti de nos archives la retranscription d’une interview, réalisée à Blois en novembre 1999, de son immense et sympathique auteur : Joe G. Pinelli (2).

Autodidacte, Joe Giusto Pinelli (c’est évidemment un pseudonyme) est né en 1960. Il suit quand même des cours aux Beaux-Arts, en 1978. « J’y ai réalisé un bouquin en bande dessinée, en 1980. Il n’a pas été publié mais j’ai rapidement fait le choix entre la peinture et la BD. J’ai commencé à faire le tour des gros éditeurs et, face aux refus, j’ai cherché d’autres filières. C’est comme ça que je me suis retrouvé chez P.L.G. (qui s’appelait autrefois P.L.G.P.P.U.R.), l’un des plus célèbres fanzines français qui voulait, justement, se lancer dans la création éditoriale. J’ai refait des essais chez les gros récemment : ça n’a pas été facile mais j’ai peut-être ouvert des portes qui me semblaient définitivement fermées (3)… »

Considéré comme l’un des auteurs les plus prolifiques des publications marginales francophones (et hollandaises) des années 80, son œuvre est très souvent autobiographique. « Oui, au départ, mais cela se transforme très vite. En fait, c’est faussement autobiographique, c’est plutôt un peu « m’as-tu vu ». Comme si c’était une façade pour masquer l’intérieur : plus on montre, moins on en sait. »

Justement, ce côté exhibitionniste et très sexe est déjà présent dans cette trilogie reproposée aujourd’hui chez Ego comme x. Joe G. Pinelli devient même alors l’archétype du spécialiste de l’autobiographie (en bande dessinée) au ton cru et intimiste à la fois. « C’était comme cela que ça se passait. C’était un peu provoquant de le montrer mais ce n’était pas gratuit. Je dessine toujours par nécessité, donc je n’ai pas peur de choquer. J’en supporte bien sûr les conséquences : j’ai longtemps été catalogué comme un auteur de BD de cul. On passe toutes nos nuits au lit, alors pourquoi ne pas en parler ? Et quand on en parle, on est toujours en train de tourner autour du pot : c’est agaçant ! Ceci dit, je suis en train d’effacer cette image mais, maintenant, on dit que je suis un auteur de BD jazz : on tombe dans un autre problème. Á force, on s’habitue… »

Á l’époque, la démarche de Joe G. Pinelli était assez originale : pour se faire connaître, il voyageait de festival en festival, utilisant tout le réseau librairie et exposait régulièrement ses dessins et illustrations à l’huile. « Cela complète le livre ! Une exposition, c’est une sorte d’écrin pour mon travail. En plus, cela repose et ouvre de nouvelles portes en même temps. Pour moi, mes toiles sont des touches de couleurs et j’essaie d’utiliser les couleurs de la vie ! »

Notre interviewé enseigne aussi le dessin en cours du soir à l’Académie royale des Beaux-Arts de Liège. « Je reçois cinquante élèves chaque année. Cela fait beaucoup mais je laisse faire un tri naturel : les gens s’éliminent d’eux-mêmes. Ceux qui restent, c’est qu’ils en ont vraiment envie ! Après, il y a ceux qui pratiquent le dessin comme un loisir et puis, il y a ceux vont durer. Je travaille avec ces deux catégories de gens : ceux qui s’amusent et ceux qui veulent en faire une profession. Je n’impose surtout pas ma version de la bande dessinée. Il y en a qui font du « Mickey », d’autres du manga… Je leur dis que cela va être dur pour eux, qu’ils vont devoir se battre avec ma pratique du 9e art. C’est pour cela que c’est difficile de donner un cours seul. »

En effet, quand il commençait à dessiner ses propres déambulations, Joe G. Pinelli était tout seul à faire ça à Liège. C’est peut-être pour cela qu’on le considère comme le précurseur de ce mouvement autobiographique en bande dessinée qui s’est ensuite rassemblé dans des structures du style de l’Association. « J’avais l’impression, à l’époque, que personne ne dessinait comme moi. Mais, en fait, tout ce groupe de gens était dans le même bain, sans qu’ils se soient consultés. C’était dans l’air du temps. Je ne suis pas un précurseur, c’est simplement parti d’une sensibilité du moment. Il fallait d’abord que l’on apprenne à savoir où l’on était et qui l’on était. Les portes étaient alors fermées mais, aujourd’hui, c’est en pleine explosion. Cela bouge dans tous les sens et je dis aux étudiants qu’il y a de la place pour tout le monde, dans tous les registres : même si c’est dur ! Je suis persuadé que plus on est nombreux, plus les voies sont nombreuses. Dans mon cas, je vends très peu d’albums, mais cela ne m’empêche pas de vivre de mon métier de dessinateur de BD car je me diversifie ! ».

Les œuvres de Joe G. Pinelli éditées par P.L.G. (« La Dinde sauvage » de 1996 à 1999, « Dont Louis a chassé les funestes horreurs » en 1998, « Poisson-chat » en 2008…) sont souvent sous forme de triptyque… « Je prévois mes albums en trois parties parce qu’en deux il n’y a pas de résonance. En trois, c’est comme à la radio, il y a un moment creux. On cherche une onde, ça monte, ça descend, puis il y a un battement nul et ça remonte. Cela permet une respiration plus forte. Cela me permet à moi aussi de respirer, de mieux comprendre ce qui s’est passé dans ce que j’ai fait. En résumé, cela me permet de prendre du recul. Et puis, sortir le tout en un seul album, ce serait trop long : pour moi à réaliser et pour le lecteur à lire. » Pourtant, son graphisme expressionniste, à la fois réaliste et caricatural, s’est aussi mis au service d’un scénariste, pour la première fois depuis quinze ans. Il s’agit de « La Voix intérieure » écrit par Milo et édité par Ego comme x, en 1999 : voir http://www.ego-comme-x.com/spip.php?auteur12. « Pour ce bouquin, Milo m’a envoyé un découpage des dix premières pages de son histoire. Là-dessus, j’en ai brodé quarante pages en transformant son texte. J’ai dû réaliser trois versions différentes dont nous n’étions satisfaits ni l’un ni l’autre ; alors nous avons décidé d’arrêter. Mais Milo a fini par revenir me voir avec une autre histoire écrite à partir de mes quarante pages. Je crois qu’il a beaucoup souffert et j’en suis désolé pour lui… ». L’histoire se passe dans une clinique de recherche. Un des personnages sait qu’on a inventé le virus du sida et pour quelles raisons. Il en fait part à ses collaborateurs qui vont tenter de l’éliminer. « Pour une fois, je parle de sujets graves et dans l’air du temps. Quand je travaille seul, je n’ose pas le faire : je ne me trouve pas à la hauteur. » : quelle attitude bien timide de la part d’un aussi important dessinateur qui s’impose, aujourd’hui encore, comme un ardent défenseur d’une autre bande dessinée, difficile et différente car originale et ambitieuse !

Gilles RATIER

(1) Parus précédemment, en tirage limité, chez P.L.G., entre 1990 et 1993.

(2) Joe G. Pinelli sera à Blois, du 20 au 22 novembre 2009, puisqu’il est l’un des 130 auteurs invités à « bd BOUM », cette année : voir http://bdzoom.com/spip.php?article4034 !

(3) Depuis, Joe G. Pinelli a en effet illustré l’adaptation du roman « Trouille » de Marc Behm par Jean-Hugues Oppel, dans la collection « Rivages/Casterman/Noir » de chez Casterman (voir notre chronique : http://bdzoom.com/spip.php?article3891), et a un projet avec le journaliste et romancier Thierry Bellefroid, ici en tant que scénariste, pour la collection « Aire libre » de chez Dupuis.

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Une réponse à Discussions avec Joe G. Pinelli

  1. Anonyme dit :

    Il me semble que vous avez omis de mettre un lien vers la page éditeur du livre NO MAS PULPO dont vous avez parlé : le voici…