« La Grande évasion » T5 (« Diên Biên Phu ») par Erwan le Saëc et Thierry Gloris

Paru aux éditions Delcourt le 17 avril 2013 et signé par Thierry Gloris et Erwan le Saëc, « La Grande évasion : Diên Biên Phu » est le 5ème des huit titres prévus au sein de la collection initiée par David Chauvel depuis mai 2012. Soit, dans chacun des cas, un récit âpre et aventureux, où les protagonistes tentent de s’échapper de l’infernale prison qu’est devenu leur univers. Le nom de Diên Biên Phu renverra cette fois-ci les lecteurs à la célèbre bataille homonyme (1954), défaite héroïque qui signa la fin de la présence française en Indochine. En s’offrant tel un récit de guerre, une histoire documentée autant qu’une aventure romanesque entre ombres et lumières, l’album pallie aussi un manque, dans la mesure où la bande dessinée aura finalement très peu évoqué jusqu’ici ce fameux affrontement décisif.

La maquette de couverture se prête particulièrement, par sa composition verticalisante, à l’évocation des derniers combats de l’Indochine française (du 13 mars au 07 mai 1954). Dans une atmosphère crépusculaire de flammes et de feu, la défaite parait inéluctable pour le corps expéditionnaire français, encerclé par le Viêt-Minh dans la cuvette de Diên Biên Phu, au nord de l’actuel Viêt Nam. Dans l’album, l’histoire démarre en novembre 1953, alors que 12 000 soldats français sont déjà bloqués dans une vallée perdue, proche de la frontière du Laos, et doivent défendre ce territoire contre l’ennemi communiste. Dans l’attente de vains renforts (des maquisards locaux venus de Chine et du Laos ; ces hommes arriveront en réalité quelques jours après la fin de la bataille), quelques rescapés des troupes d’élite assiégées refusent ce constat d’échec. Plus réalistes ou plus fous que les autres, ces têtes-brûlées décident de s’échapper et d’opérer une percée à travers les lignes ennemies pour une mission dont la seule issue sera la vie ou la mort…

Une du journal "Le Parisien" (08 mai 1954)

Plan de la zone réalisé en 2004

Parachutage du GAP 1 (Groupement Aéroporté 1) sur Diên Biên Phu lors de l’opération «Castor» en novembre 1953

Affiche d' "Apocalypse now" (Francis Ford Coppola, 1979)

Rappelons que le nom même de la plaine de « Diên Biên Phu » tire son nom de la ville locale et désigne en langue vietnamienne un « chef lieu d’administration préfectorale frontalière ». Le dessin de couverture, sous des teintes « militaires » brunes et ocres, montre un paysage ravagé par les combats mais où se distinguent collines boisées, rivière et cimes montagneuses (jusqu’à 1300 mètres d’altitude). Si aucun camp retranché ni aucune fortification ne sont montrés, c’est pour simplifier le visuel et attirer l’attention sur deux mouvements contradictoires : alors que les régiments de chasseurs parachutistes (dont, le 20 novembre 1953, le 6ème BPC (Bataillon de Parachutistes Coloniaux) du commandant Bigeard) sautent sur la zone pour consolider le dispositif visiblement pilonné et mis à mal par un ennemi invisible, d’autres soldats (anonymes et en « ombres chinoises »…) choisissent quant à eux de gravir les parois abruptes de la cuvette, dans un mouvement de fuite plus que d’assaut. Le lever/coucher de soleil, immanquable symbole de liberté mais aussi du passage d’une époque à une autre, embrase tout le paysage et n’est bien sûr pas sans rappeler d’autres connotations : empire du soleil levant japonais, soleil (et attaque aérienne) de l’affiche d’« Apocalypse Now » (1979). On comprendra donc que cette couverture agit comme un résumé des événements, présenté en trois temps mais dans une image unique : l’assaut aérien et l’occupation française, le pilonnage intensif du Viêt-Minh au sol et la fuite de certains éléments. A l’inverse des premières recherches graphiques d’Erwan le Saëc, qui cherchaient à montrer frontalement les protagonistes principaux (en patrouille ou au repos) ou certaines scènes clés du récit, le visuel finalisé présente un cadre, celui d’une bataille-piège où l’échappée-ascension devient l’ultime moyen de survivre.

Recherches pour le premier plat

Selon Thierry Gloris, « la difficulté pour cette couverture d’album était liée au souhait de faire cohabiter en 62 pages deux thèmes forts : Une bataille historique ET une évasion. Je ne sais pas si c’était le meilleur des choix, mais en tout cas c’était un défi personnel. On retrouve cette bivalence au moment de la couverture.Troisième obstacle, la maquette de la collection qui obligeait à une composition verticale. Comme habituellement, le dessinateur Erwan Le Saëc a réalisé plusieurs essais. Mais à chaque fois, nous avions une image forte sur le combat et rien sur l’évasion. Erwan pensait qu’il fallait une mise en avant des personnages. De mon côté, je me suis dit que nous avions deux thèmes forts et qu’il fallait les mettre en avant eux, plutôt que les personnages.
Rapidement, l’idée de la cuvette de l’enfer au second plan s’est imposée à nos esprit. C’était le côté guerrier et position à fuir. En plus de cela, j’ai proposé l’idée d’ombre chinoise au premier plan afin d’induire dans l’esprit du lecteur que nous serions sur un récit « caméra au point » qui ne s’attache pas à « un héros » mais à une dynamique : l’évasion.
L’ascension d’une colline par les soldats s’est imposée d’elle même par la maquette, la représentation cataclysmique du second plan et le moteur narratif de l‘album: sortir de l’enfer…
 »

Cinématographiquement parlant, et en relation avec cet album, on ne pourra pas s’empêcher d’évoquer non plus les deux films majeurs réalisés par Pierre Schœndœrffer, caporal-chef capturé et fait prisonnier le 07 mai 1954, qui deviendra un réalisateur réputé à partir de 1958. En 1963, il rédige « La 317ème Section » qui devient en 1964, un film de fiction quasi documentaire sur la guerre d’Indochine et obtient le prix du scénario à Cannes. En 1992, il réalise son film le plus ambitieux, « Diên Biên Phu », tourné avec émotion au Viêt Nam et magnifié par la musique de George Delerue (« Concerto de l’Adieu » : https://www.youtube.com/watch?v=qhX3M5eWzBU). Le scénario initial de « La 317ème Section » est par ailleurs assez proche de la seconde partie de l’actuel album, puisqu’il décrit en 1954 la fuite à travers la jungle d’un bataillon composé de Français et de Cambodgiens, cette aventure étant inévitablement ponctuée d’embuscades et de morts. La mort, souvent l’ultime « Grande évasion » perceptible… Entre terre et ciel, ou entre ombres et lumières.

Affiche " Diên Biên Phu " (1992)

Philippe Tomblaine

« La Grande évasion » T5 (« Diên Biên Phu ») par Erwan le Saëc et Thierry Gloris
Delcourt (14,95 €) : ISBN : 978-2756026121

Galerie

4 réponses à « La Grande évasion » T5 (« Diên Biên Phu ») par Erwan le Saëc et Thierry Gloris

  1. Pour ceux qui aiment l’épopée glorieuse de ces soldats d’élite, retrouvez-nous sur le forum « Mémoire des Parachutistes »

  2. Lefeuvre dit :

    Superbe couverture !
    Pour connaître le boulot de l’un et l’autre des auteurs, j’ai bien hâte de lire le fruit de leur rencontre.

  3. guyomard dit :

    J’aimerai bien savoir où vous avez trouvé la photographie représentant la  » UNE  » du journal le Parisien.