Willy Lambil

Alors que paraît « Sang bleu chez les bleus » (le 53ème album des « Tuniques bleues »), une autre série du même dessinateur (Willy Lambil) est beaucoup plus discrètement mise à la disposition des lecteurs un peu plus curieux, par les éditions Le Coffre à BD : « Sandy et Hoppy ».

Comme son complice scénariste Raoul Cauvin (voir le « Coin du patrimoine » que nous avons consacré à ce dernier : http://bdzoom.com/spip.php?article3624), ce dessinateur wallon n’est pas vraiment connu pour son travail dans le style réaliste : et pourtant… Cette intégrale « Sandy et Hoppy » (dont le cinquième tome, sur douze de prévus, vient de paraître) nous permet de découvrir un aspect méconnu d’un illustrateur qui a incontestablement été marqué par le chef de file de l’école de Marcinelle : l’immense Jijé (et plus particulièrement par son « Jean Valhardi ») !

Né le 14 mai 1936 à Tamines (Belgique), Willy Lambillotte (dit Lambil) étudie l’art du fusain à l’Académie des beaux-arts de Bruxelles, juste avant d’être embauché, en 1952, comme lettreur chez Dupuis, l’éditeur du journal Spirou : un hebdomadaire où paraissaient, justement, les aventures de « Jean Valhardi » et où il avait déjà publié sa première illustration, à l’âge de dix ans, pour une rubrique intitulée « Lecteur, votre coin », dans laquelle étaient reproduits des dessins envoyés par les enfants. Tout en prenant des cours du soir dans une école d’art de Charleroi, et après avoir effectué son service militaire, notre dessinateur en herbe va exercer ce métier de lettreur pendant sept ans, partageant un atelier où ses collègues de travail s’appelaient Louis Salvérius, Paul Deliège ou Arthur Piroton (voir le « Coin du patrimoine » sur ces deux derniers dessinateurs : http://bdzoom.com/spip.php?article3933) et réalisant quelques illustrations pour des romans à l’eau de rose ou pour Bonnes Soirées, autre magazine appartenant aux éditions Dupuis…

Après moult versions réalisées avant que cette série soit acceptée (1), « Sandy et Hoppy » est sa première véritable bande dessinée enfin publiée ; et ce dans le n°1083 de Spirou, daté du 15 janvier 1959, avec l’aide scénaristique du frère de Jijé (Henri Gillain) pour le premier épisode. C’est d’ailleurs cet instituteur de métier (et qui n’avait donc que peu de temps à consacrer à l’écriture des scénarios) qui l’avait mis en contact avec Charles Dupuis ; ceci après qu’ils aient, ensemble, réalisé une bande dessinée jamais éditée : Willy Lambil n’avait alors que seize ans et sortait juste de l’Académie. Très vite, notre dessinateur reprendra seul cette série exotique où énigmes policières et situations dramatiques alternent avec des passages plus didactiques et écologiques avant l’heure (un peu comme dans la série américaine « Mark Trail » d’Ed Dodd), à l’exception de quelques synopsis proposés par ses amis Yvan Delporte (« Une étoile dans le désert » : six planches en 1969) et Serge Gennaux (« Un rayon de lune » : dix-sept planches en 1973) : même si Willy Lambil, lui, a toujours préféré le dessin à l’écriture.

Cette série, qui sent bon la madeleine de Proust pour bon nombre d’entre nous, eut alors beaucoup de difficultés à s’imposer face aux cadors de la bande dessinée réaliste publiés, à cette époque, dans le magazine de Marcinelle : le western « Jerry Spring » de Jijé et Philip, les biographies de « Winston Churchill » par Eddy Paape et Octave Joly ou de « Charles de Foucauld » par Jijé, les aventures historiques des « Timour » de Sirius, le détective « Gil Jourdan » de Maurice Tillieux…, et surtout l’omniprésence du scénariste Jean-Michel Charlier, avec son journaliste « Marc Dacier » illustré par Eddy Paape, ses scouts de « La Patrouille des Castors » par MiTacq, son « Thierry le chevalier » par Carlos Laffond et, bien sûr, son aviateur « Buck Danny » par Victor Hubinon !

Cependant, cette bande dessinée avait un atout maître dans son jeu ; en l’occurrence, l’originalité du pays où se passent les aventures du jeune Sandy Reynolds et qui fait encore rêver les jeunes lecteurs de cette toute fin des années 1950 : l’Australie. C’est ce continent, encore sauvage et dont on parle très peu, qu’explore notre héros, âgé d’une quinzaine d’années, en compagnie de Hoppy, un kangourou qu’il a sauvé de l’appétit de féroces dingos, et du cinéaste barbu Michel Forster, spécialisé dans le tournage de documentaires ; et ceci bien avant qu’apparaisse sur les petits écrans, le feuilleton télévisé australien « Skippy le kangourou », créé en 1966 et seulement diffusé en France à partir de décembre 1968 sur la première chaîne de l’O.R.T.F. !!!
Pourtant, Willy Lambil n’avait jamais mis les pieds en Australie ! Cela ne l’empêchera pas de réaliser pas moins de vingt-neuf aventures complètes qui furent publiées jusqu’en 1974, à un rythme souvent très soutenu, et même un peu effarant aujourd’hui, de deux planches par semaine : « J’avais calculé que deux planches suffisaient à peine pour vivre. Il aurait fallu des albums et les droits d’auteurs qui en découlent pour vivre mieux, mais ils ne sont jamais arrivés. C’est avec « Les Tuniques bleues » que la vie a commencé à être plus belle. » (2)

Si certains épisodes furent également publiés dans le magazine belge Samedi Jeunesse, entre 1966 et 1971, Willy Lambil finit par abandonner cette série (non sans avoir dessiné les dix premières pages de « Wayne’s Garage », ultime épisode resté inédit) : « Quand je dessinais ces histoires, j’y croyais. Mais maintenant, je ne pourrais pas revenir en arrière. J’aimais bien « Sandy et Hoppy » : c’était ma première série ; ce qui me gênait c’était de devoir scénariser. Je n’ai jamais aimé écrire des scénarios. Je tourne en rond car je cherche des choses qui ne sont pas trop dures à dessiner… » (3) Et puis, il faut bien dire aussi que les éditions Dupuis ne firent jamais vraiment cas de cette création : seulement deux albums épars sortirent tardivement (« Koalas en péril » dans l’éphémère collection « Okay » en 1972 et « Du béton dans le désert » dans la collection « Péchés de jeunesse » en 1984).
Heureusement, de 1980 à 1981, les éditions Magic-Strip relancèrent l’intérêt pour la série en proposant, dans un certain désordre chronologique peu approprié, dix-sept épisodes en albums brochés en noir et blanc : une chronologie respectée aujourd’hui (même avec les planches annonces) dans les albums cartonnés et toilés du Coffre à BD, lesquels sont en vente exclusivement sur leur site : http://www.coffre-a-bd.com/cgi-bin/boutique.bin?s=0.

« Sandy et Hoppy » connurent aussi une espèce de parodie, réalisée épisodiquement par Willy Lambil lui-même, avec les courts récits humoristiques d’ « Hobby et Koala » (parfois sur des scénarios d’Yvan Delporte pour un mini-récit publié en 1960, puis de Serge Gennaux entre 1968 et 1973) : « Je crois qu’inconsciemment, j’en avais assez de faire du dessin réaliste et j’ai voulu faire un essai dans le style humoristique. Franquin m’avait dit que j’étais un humoriste qui s’ignorait. Á vrai dire, je ne fais pas réellement du dessin humoristique. Je suis à cheval sur les deux genres, et je crois que c’est bien ainsi : « Hobby et Koala » n’a rien d’un chef-d’œuvre. Je ne quittais pas l’Australie, et je pastichais mon autre série. C’était sans avenir, mais cela me permettait de me délasser du réalisme. » (4)

Sans parler de bandes animalières en anglais, réalisées dans le même style (lequel rappelait beaucoup le strip américain « Pogo » de Walt Kelly), que Willy Lambil réalisait uniquement pour s’amuser ! « J’étais très marqué par les bandes dessinées américaines… Mon père tenait un commerce de pièces détachées d’automobiles et à la fin des années quarante, il y avait beaucoup de voitures américaines : les pièces arrivaient directement des États-Unis, enveloppées dans des journaux. Je trouvais souvent des comics dans les suppléments de ces publications. Je ne comprenais pas un mot d’anglais, mais j’avais envie d’apprendre cette langue pour déchiffrer ce qui se disait dans ces bandes… Plus tard, j’ai effectivement appris l’anglais et j’ai voulu réaliser quelques planches dans cette langue, juste histoire de me faire plaisir et de me rappeler ma jeunesse. » (2).

Mais avant ces travaux distractifs, notre dessinateur collabora aussi à cinq « Belles histoires de l’Oncle Paul » scénarisées par Octave Joly, en 1962 et 1963 : un travail laborieux et anecdotique qui correspondait surtout à un besoin de changer d’horizon !

Cependant, tout cela va changer pour notre dessinateur souvent insatisfait quand, en 1973, Raoul Cauvin lui propose de reprendre le dessin des « Tuniques bleues » : série interrompue par le décès de son copain Louis Salvérius : « On m’a alors demandé de reprendre « Les Tuniques bleues » mais je n’ai pas cru un seul instant que j’y arriverais. Je faisais du dessin réaliste depuis plus de dix ans et, du jour au lendemain, on me demandait d’œuvrer dans le dessin humoristique. J’ai eu une trouille carabinée. J’ai regardé les albums de Salvérius et l’entreprise m’a paru colossale. Cauvin a insisté ; alors, je me suis lancé. L’épisode que j’ai dû achever m’a demandé un travail et un temps insensés. Je recopiais les attitudes des personnages, mais je n’y arrivais pas toujours parce que le style de Salvérius et le mien sont très différents. Ce n’était pas de la création et je cafouillais. Dans l’épisode suivant, Cauvin s’étant arrangé pour qu’il ne soit pas trop difficile à dessiner, je me suis libéré. J’ai pris l’option Lambil : j’ai gardé la tête des deux personnages principaux et j’ai fait table rase du reste. Je crois que j’ai pris le bon virage à ce moment-là. Il aurait été inutile que je tente de copier Salvérius. Il était beaucoup plus technique que moi mais je crois que mon dessin est plus vivant… » (3)

C’est aussi en 1973, que Willy Lambil s’auto-caricature dans les désopilantes mésaventures du « Pauvre Lampil », toujours avec Raoul Cauvin, dans le cadre des « Cartes blanches » lancées par Thierry Martens : le rédacteur en chef du Spirou de l’époque.

Devant les succès obtenus par ses « Tuniques bleues », notre dessinateur finira par abandonner définitivement le style réaliste de ses débuts ; même si, en y regardant de plus près, on trouvera toujours un traité graphique pas si humoristique que cela, que ça soit dans ses dessins toujours très documentés

ou dans les superbes aquarelles, réalisées avec un feutre-pinceau, qu’il s’exerce à réaliser pour lui-même ou pour ses amis : d’ailleurs dans le dernier « Tuniques bleues », si Blutch et Chesterfield restent croqués dans le style « gros nez », on s’aperçoit que la plupart des autres personnages sont nettement plus réalistes.

C’est cette virtuosité qui explique que certains auteurs plus jeunes que lui, Manu Larcenet et Zep en tête, vouent à Willy Lambil une admiration sans bornes, comme on peut le constater avec cet hommage publié dans le n°14 de L’Inédit (troisième trimestre 2002) : un magazine gratuit (mais seulement tiré à 3000 exemplaires) que l’on peut, peut-être, encore se procurer auprès de Tony Larivière et de son association La Grande Ourse (Rue Salm, 187b B-5300 Landenne-sur-Meuse – Belgique) et qui contient bon nombre d’esquisses et dessins inédits comme celui ci-dessous.

Enfin, comme le rappelle Hugues Dayez dans le n°3720 de Spirou du 29 juillet 2009 (numéro où le dernier « Tuniques bleues » en date a commencé à être pré-publié et où l’on trouve également une planche inédite de « Pauvre Lampil » et une courte interview où Willy Lambil confie tout sur sa brouille momentanée avec Raoul Cauvin au journaliste Jean-Pierre Fuéri : ils sont restés cinq ans sans s’échanger un mot !, sachez que les crayonnés de notre dessinateur sont tellement époustouflants qu’en janvier 2004, le rédacteur en chef du moment (Thierry Tinlot qui exerce désormais ses talents chez Fluide Glacial) décida de publier le 47ème épisode des aventures de Blutch et Chesterfield (« Les Nancy Hart ») entièrement sous forme crayonnée, en noir et blanc, dans Spirou (5). Une initiative originale qui a permis de valoriser le graphisme de Willy Lambil alors que son travail n’est toujours pas encore reconnu à sa juste valeur par de nombreux exégètes du 9e art !

Gilles RATIER, avec Laurent TURPIN aux manettes

(1) Dans l’excellente biographie que lui a consacrée Philippe Cauvin (rien à voir avec le célèbre scénariste), aux éditions Toth, Willy Lambil raconte que « je réalisais des histoires d’une dizaine de pages, pas moins bonnes que celle finalement publiée dans Spirou, mais toujours refusées, par principe. D’ailleurs, ma dernière tentative était celle de la dernière chance car j’étais vraiment désabusé. Ce jour-là, le directeur de la World Press, qui travaillait dans les mêmes locaux, a vu mes dessins, juste avant que j’aille une nouvelle fois les proposer à Dupuis. Il m’a promis de les prendre si ce dernier les refusait. Á mon avis, ses propos ont dû remonter aux oreilles de Charles Dupuis car il a finalement accepté mon travail. Je l’ai échappé belle, car j’ai su par la suite que la World Press ne se comportait pas toujours bien avec ses employés. »

(2) Citation également issue du passionnant « Willy Lambil » publié aux éditions Toth, en 2003.

(3) Interview de Willy Lambil par Virginie Nepoux dans le n°10 de On a marché sur la Bulle d’avril 2006 : à commander chez Yannick Bonnant, La Chênaie Longue, 35500 Saint-Aubin-des-Landes (France), mail : yannick.bonnant@tiscali.fr

(4) Interview de Willy Lambil par Jean Léturgie dans le n°35 de Schtroumpf Fanzine de novembre 1979 : un numéro épuisé depuis bien longtemps !

(5) L’intégralité de ces crayonnés a été reprise dans un fort instructif album intitulé « Les Nancy Hart : l’album de l’album », aux éditions Dupuis, en 2004.

Galerie

Une réponse à Willy Lambil

  1. jean manuel dit :

    ses plutôt marrant de dessiné je veux devenir dessinateur comme vous

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>