« La Différence » par Mako et Didier Daeninckx

« La Différence » est le titre, étrange et intrigant, du western à la sauce polar concocté par le binôme Didier Daeninckx et Mako. Ces deux auteurs, qui se retrouveront en septembre 2013 pour « La Main rouge » (Ad libris), avaient notamment précédemment collaboré sur l’adaptation du polar « Dernière station avant l’autoroute » (Casterman, 2010), « Octobre noir » (Ad Libris, 2011) ainsi que sur « Texas Exil » (Emmanuel Proust, 2011), un titre qui s’aventurait déjà dans les déserts et les canyons américains. Les deux hommes renouvèlent donc ici l’exercice avec un western noir, adapté de l’œuvre homonyme du romancier Charles Willeford (1919 – 1988).

« La Différence » a pour principal protagoniste Johnny Shaw, un jeune homme de dix-neuf ans, en fuite vers la frontière mexicaine. Shaw est en effet poursuivi pour avoir tué Oxyd Reardon, membre d’une famille influente qui convoite la propriété léguée par son père à Johnny. Seul contre tous, Johnny Shaw fait halte à Twenty-Mile et y reçoit l’aide et les conseils miraculeux d’un étrange maréchal-ferrant, ancien tueur à gages. Mais on n’enseigne pas impunément la survie à n’importe quel prix à un jeune chien fou…

Couverture du roman (éd. Payot / Rivages, 2006)

Inscrire visuellement un western au sein du monde du polar induit le choix de codes relativement significatifs, sinon symboliquement « duels » : le roman paru initialement aux éditions Payot dans la collection Rivages en 2006 montrait ainsi une paire de santiags rouges sur un fond noir et bleuté, soit une juste traduction du croisement des deux univers (le western et le monde du crime). Sous l’angle d’une étude de la société américaine, « La Différence » selon Mako et Daeninckx inscrit a contrario dès son visuel de couverture un cadre référentiel autre, celui de la ruralité, venant supplanter l’image archétypale du cow-boy. Le visuel de la couverture reprend assez précisément une séquence figurant dans la case 1 de la 33ème page de l’album : on y distingue certes une silhouette armée marchant sereinement en direction du lecteur, ainsi qu’un paysage plutôt paisible (ciel bleu, montagnes, maisons en bois et en terre cuite), mais c’est une toute autre ambiance qui s’amorce cependant…

1er essai non retenu pour le 1er plat

Car, à voir ce village vide et cet individu seul, saisi entre ciel et terre, on ne saurait également oublier que « La Différence » marque autant par ce qui est donné à voir que par ce que qui ne l’est pas : si la différence est usuellement signifiante, c’est parce qu’elle distingue deux adversaires, deux camps ou le caractère étranger d’une présence. Ici, seule l’humanité répond au vide ambiant, dans un paysage semi désertique (absence d’herbes au premier plan et montagnes arides à l’horizon), probablement plombé par une chaleur étouffante, où seules la mort (armes) et l’itinérance (homme en marche) distinguent l’appel de l’Aventure. Plus encore, réduite à sa portion congrue dans un jeu de perspective, la silhouette de Johnny Shaw apparait comme « écrasée » par la présence obsédante du chariot, cadré en contre-plongée. Dans cette échelle des plans et des valeurs, il faut distinguer l’ensemble des symboles : la roue (cycle de la vie) tourne, l’effet d’entrainement (du bon ou du mauvais côté du « cadre ») est manifeste et le risque d’errance (sinon de fuite) semble lui-même important.

La couverture de « La Différence », en rompant avec certains des codes emblématiques du western, offre un choix visuel significatif : à l’instar de l’album et du récit lui-même, où le découpage est très aéré, le trait prononcé et réaliste de Mako dépeint avec justesse une atmosphère pesante, sous le soleil brûlant du Far West.

Philippe TOMBLAINE

« La Différence » par Mako et Didier Daeninckx

Éditions Casterman/Rivages Noir (18,00 €) – ISBN : 978-2203060944

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