Jean Harambat, primé aux Rendez-vous de l’Histoire de Blois 2009

Le 6ème Prix de la Bande dessinée historique Château de Cheverny / Les Rendez-vous de l’histoire, doté de 3000 euros, a été décerné à Jean Harambat par un jury présidé par Pascal Ory et mêlant des historiens, des enseignants, des spécialistes de la BD et les lauréats des deux dernières années, soit Danièle Alexandre-Bidon, Thierry Crépin-Leblond, Sylvain Gache, David B., Gilles Ratier, François Righi, Pierre Serna, Claire Sotinel, David Vandermeulen, Laurent Wirth.


Pascal Ory et Jean Harambat

Cette année encore, la sélection a mis en concurrence des productions de qualité :

Albums nominés (par ordre alphabétique d’auteurs) :
- Christophe Dabitch et Jean-Denis Pendanx, Jeronimus. T.2 : Naufrage, Futuropolis
- Jacques Ferrandez, Carnets d’Orient – Terre fatale, Casterman
- Marion Festraëts et Benjamin Bachelier, Dimitri Bogrov, Gallimard
- Jean-Pierre Gibrat, Mattéo. Première époque (1914-1915), Futuropolis
- Li Kunwu et P. Ôtier, Une vie chinoise. T.1 : Le temps du père, Dargaud-Lombard
- Denis Lapière et Ruben Pellejero, L’impertinence d’un été, Dupuis
- Lax et Fournier, Les chevaux du vent. T.1, Dupuis
- Stéphane Levallois, La résistance du sanglier, Futuropolis
- Fabien Nury et Sylvain Vallée, Il était une fois en France. T.2 : Le vol noir des corbeaux, Glénat
- Patrice Pellerin, L’épervier. T.7 : La mission, Editions Soleil
- Jacques Tardi et Jean-Pierre Verney, Putain de guerre ! 1914-1915-1916, Casterman

C’est finalement le premier album de Jean Harambat, jeune auteur, dessinateur et scénariste, qui a été distingué. Il conte les exploits et la fin d’un groupe de rebelles soulevés contre l’autorité administrative d’un intendant de Louis XIV, des hommes hardis, insaisissables et furtifs, et pour tout dire quasiment invisibles.

Les trois vies de Jean Harambat

Jean Harambat est d’abord un homme aux multiples facettes : né dans les Landes il y a 33 ans, il réalise un parcours aussi talentueux qu’atypique. Après un passage dans les classes préparatoires du lycée Montaigne à Bordeaux et un double cursus mêlant économie (à la prestigieuse ESSEC) et DEA de philosophie (à Nanterre), le jeune homme, passionné de rugby, décide de voir le monde.

En Argentine d’abord, puis en Grèce, au Sénégal pour une Association humanitaire, et l’on en oublie. Ce globe trotter s’oriente ensuite vers le reportage, avant de revenir au pays. Il commence alors à travailler pour le quotidien Sud-Ouest. C’est le début de sa troisième vie, celle de dessinateur qui nous intéresse plus particulièrement.

Rapidement, de dessinateur de presse, Jean devient auteur de bande dessinée, passion qui le tient depuis son enfance et qu’il a développée en autodidacte. Le résultat en est un premier album de 189 pages, remarqué car remarquable. Le récit, conjuguant grande et petite histoire, raconte la révolte antifiscale d’un petit noble landais, Audijos, dont les exploits enflammèrent la Chalosse dans les années 1660, lorsque l’intendant Pellot, appliquant la politique de Colbert, tenta d’imposer la gabelle dans cette province rédimée (c’est-à-dire qui avait racheté l’impôt au siècle précédent).


Jean Harambat et Joël Dubos

L’album

A partir de faits historiques tout à fait avérés, Jean Harambat tisse un beau récit romanesque, sur lequel plane l’ombre de Dumas et des Trois mousquetaires. Il y a certes du d’Artagnan dans ce personnage historique, et bien sûr du Robin des Bois. Mais Audijos, véritable anti Cyrano de Bergerac au nez coupé, se bat dans un univers éloigné des effets littéraires pour traverser une époque impitoyable pour les vaincus. A ce point, l’évocation trouve toute sa force en puisant dans la matière historique plutôt que dans les procédés littéraires. A travers une narration complexe, la parole est successivement donnée à trois femmes : Diane, la mère, Anne, la sœur et Jeanne-Marie, la fiancée, chacune donnant une vision partiale autant que partielle des événements, mais qui permet au final, à l’issue de ce mouvement à trois voix, de restituer l’ensemble de l’épopée, avec ses éclats et ses drames.

A la richesse du procédé narratif répond un traitement graphique particulier : avec son trait nerveux, tout en arabesques, et extrêmement efficace, qui le rapproche de la nouvelle BD pour ses aspects spontanés et ses raccourcis à l’ancienne, Jean Harambat a suivi les conseils de son éditeur et opté pour un encrage en bichromie qui préserve la dynamique du dessin et sied tout à fait à la dimension historique du propos. En outre, cet auteur cultivé ne dédaigne pas à l’occasion faire quelques allusions à la tradition artistique, celle des grands maîtres et des tableaux classiques. De la mère, qui fait l’objet d’une figuration à la Parmesan, promenant son port altier souligné par un cou démesuré, aux chevaux au galop, qui sont présentés tantôt de manière totalement réaliste, tantôt sous la forme des « chevaux volants » à la Géricault, tels qu’on les représentait avant l’invention de la photographie, l’auteur multiplie les clins d’œil référencés aux sources de la peinture de maître. La mise en exergue des gravures de Callot apparaît dans ce registre comme la partie explicite d’un travail plus profond qui met à contribution tout une tradition de la représentation picturale occidentale.

Les dialogues constituent un autre point fort de l’œuvre. A la fois réalistes et enlevées, les réparties des personnages multiplient les phrases ciselées. Citons pour seul mais savoureux exemple les échanges qui accompagnent le troisième duel entre Audijos et le marquis de Saint Luc:
Audijos : « Monsieur de Saint-Luc. Nous nous sommes rencontrés 3 fois, je vous ai blessé 3 fois. Prenez garde que je ne vous tue à la quatrième.
Marquis de Saint-Luc : Des bons mots et de bons coups d’épée. Vous ne me décevrez jamais. »

Enfin, l’auteur n’hésite pas à recourir à la reconstitution en gascon de la chanson des Invisibles.

L’album est en outre traversé de personnages à la fois terriblement humains et néanmoins particulièrement captivants, dignes des grands romans de capes et d’épées (on note une présentation des compagnons d’Audijos directement inspirée de Robin des Bois), tout en apparaissant moins caricaturaux, car épaissis par la densité que seule confère la véracité historique. Pour autant, à côté de ces héros et de leurs adversaires, le grand personnage omniprésent quoique discret, demeure la paysannerie de Chalosse, vivant au rythme lent et quasi immuable des saisons, ce qu’évoquent de superbes pages mettant en scènes les activités agraires.

Le poids du contexte historique

L’album se place dans un contexte particulier, alors que se renforce l’absolutisme fiscal, militaire et social. Dans ces années 1660, on assiste tout d’abord à un nouveau tour de vis fiscal, le troisième en à peine plus d’un siècle, après le règne de François Ier, puis la politique du cardinal de Richelieu. La tentative pour imposer la gabelle en Gascogne renvoie, de manière plus large, à une taxation accrue. Un seul chiffre suffit à prendre la mesure de cette imposition : pendant la première moitié du XVIIe siècle, alors que les prix augmentent de 50%, l’impôt subit une hausse de 200%. A titre de comparaison, pendant tout le XVIe siècle, les hausses d’impôts avaient correspondu bon an, mal an, à la montée des prix. En parallèle, le contrôle social, incarné ici par l’intendant qui impose la loi du roi aux dépens des droits traditionnels des grands seigneurs et des parlements, prend notamment la forme des vastes enquêtes lancées par le pouvoir pour débusquer les usurpateurs de titres (l’enjeu véritable étant le statut de noblesse synonyme d’exemption fiscale). Tous ces aspects, qui mettent à mal la situation de la noblesse, explique le soutien qu’elle accorde à l’un des siens, le petit noble Audijos, qui n’avait certes pas grand-chose à perdre dans l’affaire, sinon, comme il le dit, la vie. Soldat, fils de soldats, combattant de la guerre contre l’Espagne au début de l’album, puis engagé dans la guerre de Hollande à la fin, le personnage d’Audijos permet d’évoquer l’une des causes principales à la mise en place de la « dictature fiscale » pointée par certains historiens : l’Etat cherche à remplir les caisses régulièrement et lourdement ponctionnées par la guerre. De nouveau, un seul chiffre suffit : de 10 000 hommes sous Henry IV, l’armée est passée à la fin du règne de Louis XIV, c’est-à-dire un siècle plus tard, à 500 000 hommes. L’origine de la pression absolutiste piétinant la société féodale trouve là l’un de ses moteurs essentiels.

De nombreuses révoltes en découlent, tout au long du XVIIe siècle, dont l’épisode présenté par Jean Harambat n’est qu’un exemple, qui trouve sa place entre d’importants mouvements mieux connus et de plus vaste ampleur : Croquants du Périgord et Nu-pieds de Bretagne dans les années 1630, en attendant le mouvement des Bonnets rouges et l’achèvement du cycle des émotions populaires au début du XVIIIe siècle Signalons pour plus de précisions les croquants du Quercy en 1624, ceux du Périgord en 1636-1637, les nu-pieds de Normandie en 1639, les bonnets rouges en Bretagne en 1675, soulevé contre le papier timbré ; plus tard, les Tard avisés du Quercy en 1707.] . Ils mettent en branle des masses importantes là où la révolte d’Audijos constitue un moment insécurité limitée, à placer peut-être plutôt du côté des actions d’un Mandrin ou d’un Cartouche qui, au cours du XVIIIe siècle, s’en prennent aux gabelous et autres agents de la Ferme générale, avec l’assentiment, mais non la participation, des populations locales. En ce sens, le cas Audijos ferait transition entre deux formes de refus, l’une de vaste ampleur, héritière des jacqueries médiévales, l’autre confinant au banditisme, populaire certes mais néanmoins ponctuel, tel que le connut le siècle des Lumières.

Jean Harambat nous fait entrevoir tous ces éléments à travers un récit parfaitement construit, qui pour être d’abord une fiction qui s’affirme comme telle, naviguant entre le récit picaresque et l’épopée, n’en demeure pas moins un mine d’informations historiques qui permet d?appréhender la vie en Chalosse au début du règne personnel de Louis XIV. De fait, l’auteur n’a pas hésité à faire un véritable travail d’historien, plongeant dans les archives locales, s’imprégnant des chroniques et citant les historiens modernistes, particulièrement Yves-Marie Bercé. La bibliographie donnée in fine, loin de céder à la mode des effets faciles, renvoie de fait à cette impeccable démarche méthodologique et à la richesse de la documentation mise en œuvre.

En guise de conclusion

Toutes choses qui amènent à conclure sur la qualité d’une production au statut affranchi des classifications académiques classiques : roman graphique certes, mais ni vraie BD historique ni simple roman de capes et d’épées, Les invisibles sont tout à la fois une fiction et une présentation de l’état de la documentation historique, avec ce qu’il faut d’imagination pour combler les vides des sources et dynamiser le récit. Le tout offre la possibilité rare d’allier le plaisir de la lecture à celui de la compréhension profonde du passé. En ce sens Jean Harambat a bien mérité de Clio autant que de Melpomène.

Joël Dubos

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