« Nightfall » T1 (« La Nuit ») par Fred Fordham

Retour sur le premier album paru chez Delcourt sous le label Comics Fabric, « Nightfall » de l’Anglais Fred Fordham. Premier volume d’une trilogie annoncée, « La Nuit » nous plonge dans l’univers créé par ce jeune auteur inspiré par « Le Paradis perdu » de Milton…

Fred Fordham n’a pas encore 30 ans, et « Nightfall » est son premier grand projet d’envergure dans le monde des comics. Signant à la fois le scénario, les dessins et les couleurs de cette trilogie, il démontre d’ores et déjà l’étendue de son talent dans cette création qui n’a rien d’une œuvre de jeunesse ou d’un coup d’essai, pétrie d’une assez belle maturité. « Nightfall », c’est l’histoire d’un adolescent immigré vivant dans une Londres dystopique et qui s’égare dans le terrorisme. Il tombe dans une sorte de coma après avoir voulu désamorcer – trop tard – la bombe qu’il avait placée avec son frère dans le bâtiment du Bureau de Contrôle des Frontières. Mais Donnie (c’est son prénom) n’est pas le seul à avoir été soufflé par l’explosion : une jeune femme était aussi dans les parages… Il se réveille dans une étrange contrée peuplée de sortes de gnomes : Asante. Un lieu régulièrement visité par les ceux qui rêvent – et plus particulièrement les enfants. De ce « royaume du songe humain », les rêveurs, généralement, s’en échappent en se réveillant, tout simplement. Mais Donnie, lui, reste coincé dans cette dimension. Dave, un sage d’Asante, veut l’aider à regagner la réalité en se réveillant, mais les choses semblent plus compliquées que prévues en ce qui concerne ce jeune homme…

Dès le départ, Fred Fordham fonde sa narration sur un récit parallèle où la réalité dystopique de Londres et la dimension fantasmatique d’Asante apparaissent en alternance, souvent proches de se rencontrer tout en maintenant une distance bien utilisée, au-delà de l’emploi du noir et blanc et de la couleur pour les différencier esthétiquement. Le récit de Fordham, très librement inspiré de la vision de Milton sur les textes bibliques, opère un curieux mélange entre anticipation politique sombre et fantastique mythologique. Le télescopage de ces deux genres au sein du même fil du récit engendre un contraste intéressant et fonctionne parfaitement. La réalité londonienne est angoissante à souhait – sans en rajouter, ce qui est agréable – tout autant que celle d’Asante est réussie par son ton décalé par rapport aux normes du merveilleux. Les réactions et les dialogues des créatures d’Asante peuvent parfois surprendre tant on ne s’attend pas à trouver en ce genre de lieu des mots qui ne correspondent pas aux contes habituels, plus proches de nous… et d’autant plus troublants. Il n’y a donc pas de dichotomie malvenue entre ces deux mondes ô combien différents sur tous les plans, et si l’on ajoute à cela la dimension biblique qui – elle aussi – se retrouve quelque peu décalée, on peut dire que « Nightfall » est une œuvre impeccable mélangeant des genres improbables.

 

Fordham a réussi à ne pas faire de la dimension biblique de son œuvre une facette trop forte ni trop contraignante malgré sa puissance et la place qu’elle tient dans la nature même de l’histoire. Les archanges Michel, Luc et Gabriel y tiennent un rôle primordial, mais l’auteur a su répartir les différents éléments de son œuvre sans que l’un d’entre eux ne prenne le pas sur les autres. Ainsi, « Nightfall » n’est ni un récit fantastique, dystopique ou biblique, il est les trois et ni l’un ou les autres à la fois, sorte d’objet difficilement identifiable qui pourrait finalement s’inscrire dans la belle et grande famille de l’imaginaire le plus pur, tout simplement. On sent en effet une assez grande liberté, dans la facture et le ton de cette œuvre néanmoins construite sur la base de grands archétypes, dans une structure parfaitement établie. C’est l’une des grandes qualités de ce comic qui réussit à étonner, émerveiller, intriguer et passionner en bousculant nos attentes inconscientes sans que l’on se sente perdu. Une œuvre d’une belle sensibilité, noire à souhait sans jamais perdre de son aura merveilleuse, mais qui est aussi une étrange et perturbante histoire d’amour entre les deux personnages principaux, Donnie et Lily. À découvrir, en attendant la suite…

 

Cecil McKINLEY

« Nightfall » T1 (« La Nuit ») par Fred Fordham Éditions Delcourt (14,95€) – ISBN : 978-2-7560-3743-1

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