75 ans de Spirou: interview de Yoann

Il y a 75 ans – jour pour jour, le 21 avril 1938 – naissait Spirou, un petit groom qui allait devenir un grand personnage, véritable icône de la bande dessinée belgo-française. Pour participer aux festivités, je vous propose aujourd’hui une interview exclusive de Yoann, dessinateur actuel de « Spirou », où il nous parle de son ressenti, de ses envies, de ses projets par rapport à ce personnage mythique. Rencontre avec un artiste aussi aimable que sincère, au parler franc et naturel : merci Yoann !

Cecil McKinley Bonjour Yoann, et merci de m’accorder le temps de cette interview à un moment très chargé avec l’anniversaire de Spirou ! Au départ, comment avez-vous vécu le fait de devenir le dessinateur « officiel » de « Spirou » ? Et maintenant, au bout de trois albums de la série régulière, comment vous sentez-vous par rapport au personnage, à la série ?

Yoann Je me sens relativement serein par rapport à Spirou, et puis surtout j’essaye de me voiler la face le plus possible face aux réactions, à ce qu’on attend de moi… Je pense que si on a été choisis par Dupuis, Fabien Vehlmann et moi, c’est qu’ils sentaient qu’on n’étaient pas étrangers à l’univers de Spirou, au contraire, qu’on le connaissait bien et qu’on avait envie d’y apporter quelque chose qui allait dans le sens de la série. Ils nous laissent toute liberté par rapport à ca, donc maintenant il faut aussi qu’on se fasse confiance et qu’on avance. Je trouve que là, au bout du troisième album, on commence à trouver le ton, à se sentir dans le personnage, aussi bien au niveau de l’histoire – parce que c’est vraiment important – que du dessin. Mon dessin, lui, n’est toujours pas super stable, donc il bouge toujours un petit peu ; des fois il tend vers du classique franquinien, des fois c’est plus du Yoann… C’est comme ça, il faut faire avec, je ne suis pas un dessinateur de studio à qui on demande de dessiner n’importe quoi dans tel style, j’ai aussi mes doutes et je les exprime à travers « Spirou ». J’ai encore des doutes sur ma manière d’aborder les personnages, mais je vais quand même de l’avant, ça ne m’empêche pas d’avancer… Heureusement, sinon ce serait embêtant..!

 

McK Oui, effectivement, mais en même temps je pense qu’il y a pas mal de dessinateurs qui – s’ils avaient repris Spirou – n’oseraient pas exprimer leurs doutes, parce que c’est une série tellement énorme à reprendre qu’ils feraient en sorte, avant même de commencer le premier album, de n’avoir plus aucun doute afin d’assurer au maximum dès le départ… Donc là, le fait que vous disiez avoir des doutes et qu’en plus vous les exprimiez en parlant de votre travail sur « Spirou », je trouve que c’est assez… soit inconscient, soit…

(Rires)

Yoann Quand je parle de doutes, je veux dire que je me remets en question à chaque fois que je commence un nouvel album. Je m’interroge toujours sur ma manière d’aborder le personnage, graphiquement aussi : est-ce que je dessine sa mèche comme ça ou comme ça, est-ce que je lui fais le visage plus pointu ou moins pointu, est-ce que je vais tendre au final vers ce que j’avais fait de plus personnel sur Spirou (c’est-à-dire « Les Géants pétrifiés », avec un dessin plus en décalage) ou est-ce que reste finalement dans le dessin classique en m’y sentant bien… En fait, je me sens bien dans le dessin classique… (Rire)

McK Oui, par exemple, dans le dernier album, ici on voit qu’il y a des ombres et des plis dessinés « à la Franquin », et en même temps, à côté de ça, ce n’est pas du Franquin, vous ne singez pas ; c’est un mélange avec quelque chose de beaucoup plus brut…

Yoann Oui, et je m’amuse, des fois..! (Rire) Je m’amuse, car parfois dans le crayonné, je me dis « Ohlala, ça, Franquin l’aurait fait comme ça, peut-être ». Et du coup ça me fait marrer de pousser dans cette direction-là, par moments. Bon… sachant que je ne suis pas Franquin, évidemment ! Mais des fois il y a des petits trucs où l’esprit du dessin de Franquin est là, donc c’est rigolo à faire, et puis ce n’est pas une mauvaise référence, de toute façon !

McK Ah ça !

Yoann Après, toute l’angoisse que j’ai pu avoir quand on m’a dit que j’allais dessiner Spirou », elle s’est faite au moment du one-shot, véritablement…

McK « Les Géants pétrifiés »…

Yoann Oui, car à cette époque-là on s’est vraiment beaucoup plus mis la pression que par la suite, parce qu’on pensait qu’on n’allait en faire qu’un seul (c’était d’ailleurs le but du jeu). Donc on s’est dit qu’il fallait qu’on mette tout, qu’on ne pouvait pas louper notre coup. On a beaucoup parlé avec Fabien, on s’est mis d’accord sur l’état d’esprit dans lequel on voulait aborder « Spirou » : moderne, classique, de son époque, pas de son époque, mais aussi graphiquement, et l’aventure, le ton, les récits… On a beaucoup réfléchi là-dessus, et moi de mon côté j’ai vachement bossé, je remplissais des carnets de croquis, je me relevais la nuit pour dessiner, ça a duré longtemps… À la fin, même, je suis tombé dans les pommes, tellement je ne pensais plus qu’à ça : j’étais vraiment obsédé par ça, trouver mon Spirou et savoir dessiner chaque personnage ; je les reprenais, je les réinventais, je les réinterrogeais de l’intérieur… Et puis évidemment, j’ai relu toute la collection…

McK Ah bon, vous me rassurez ! Vous ne dites donc pas « Franquin ? Même pas peur ! ».

(Rires)

Yoann Ah non non ! Je n’ai pas pris ça nonchalamment ! Évidemment que non ! Je me suis très mal exprimé si les gens ont compris ça, ce n’est pas du tout ce que je voulais dire : j’ai bien flippé, mais tout ce travail-là s’est fait au moment du one-shot. Lorsqu’on nous a proposé de reprendre la série classique, quelque part toutes ces questions-là étaient déjà plus ou moins évacuées. Après, il ne restait plus qu’une question d’emballage… C’est-à-dire que pour reprendre la série classique, on nous a demandé d’être plus classique dans le dessin.

McK Oui, c’est ce que je voulais vous demander… Parce qu’entre « Les Géants pétrifiés » qui – comme vous le dites – est une appropriation personnelle de « Spirou » et la série régulière qui est de facture plus classique, une évolution, une adaptation a semblé nécessaire… C’était une demande, certes, mais vous, comment avez-vous travaillé pour arriver à ça ? Avez-vous aimé vous remettre au dessin plus classique, ou auriez-vous préféré continuer cette réappropriation plus personnelle du départ ?

 

Yoann Là, pour le coup, j’ai un peu eu l’impression de mettre un masque et d’aller au carnaval… et un vieux masque, en plus ! Parce que comme je l’ai dit à un moment donné, Spirou, Gaston, le Marsupilami, je les connaissais depuis que j’ai 10-12 ans, et je les dessine à la manière de Franquin depuis que j’ai cet âge-là… Il a quand même fallu, avant d’en arriver là, que je fasse un gros travail à une certaine époque pour que j’arrête de dessiner « à la Franquin », parce que c’était devenu une sorte de mimétisme… Quand j’étais ado, avant de rentrer aux Beaux-Arts, j’avais déjà écrit des histoires de « Spirou » que j’avais commencé à dessiner ; c’était horrible, affreux, laid comme tout, mais déjà à l’époque j’avais commencé à décrypter un peu les codes de la représentation de Franquin, parce que j’étais un fan absolu. Même si je n’avais pas tout compris, j’avais quand même pigé quelques trucs, et pour moi, finalement, dessiner désormais un Spirou de manière classique, ça a été un peu comme un retour en arrière, je me suis senti comme quand j’avais quatorze ans et… et là j’ai eu un peu peur, quand même ! Bon sang, tout ce chemin parcouru pour revenir à ça ! Quelle ironie du sort ! C’est une espèce de paradoxe, quand même, parce que pendant des années j’ai d’abord cherché à trouver ma personnalité, à oublier Franquin, justement, à découvrir d’autres auteurs, d’autres formes d’expression, d’autres modes d’arts plastiques aussi. À l’école des Beaux-Arts j’ai fait de la photo, de la vidéo, j’ai un peu laissé tomber la BD pendant un petit moment, même si j’ai continué à publier, notamment en Angleterre… Mais j’ai aussi découvert la peinture, ce qui m’a amené à « Toto l’ornithorynque », et à un chemin, une espèce d’introspection qui était salutaire… Si j’avais continué à faire du Franquin comme ça pendant des années, je pense même je ne serais certainement pas en train de dessiner « Spirou » aujourd’hui, parce que tout ce que j’ai fait avant qui s’est éloigné justement de Franquin et qui m’a ouvert sur autre chose, ça me semble essentiel, pour pouvoir reprendre « Spirou ». Je pense qu’il ne faut pas être habité de manière consanguine par la bande dessinée, uniquement, mais par d’autres modes d’expression, aussi…

McK On est bien d’accord…

Yoann Alors par quel truchement je suis revenu à ce Spirou-là… Eh bien j’ai pioché dans mes souvenirs de gamin, et je me suis aperçu que j’étais en milieu familier, que je connaissais bien l’univers de « Spirou », je connaissais malgré tout les codes franquiniens de représentation de l’univers, des choses, et c’est pour ça qu’il y a quelque chose de l’esprit de Franquin dans ce que je dessine, mais ce sera quand même du Yoann, quoi qu’il arrive. Et finalement, dessiner un Spirou tel que le faisait Franquin, c’est pas si compliqué, somme toute, à faire : Fournier a bien réussi, Tome & Janry l’ont fait aussi… Voilà ! C’est un personnage qui est fait pour être repris…

McK Oui, parce que Franquin était déjà le troisième !

Yoann Franquin était le troisième, et si ses premiers « Spirou » étaient inspirés par ceux de Jijé, après il a transformé le personnage et il en a fait le sien. Quelque part, à un moment donné, c’est une chaîne : on rattrape un wagon et puis on en crée un autre avec ses propres mains.

 

McK C’est d’autant plus intéressant, ce que vous dites par rapport à cette impression de retour en arrière, que ça peut être ressenti à double sens, parce que quelqu’un qui a lu Franquin pendant toute son enfance, et son adolescence, qui veut faire de la bande dessinée, et puis qui un jour devient dessinateur de « Spirou », normalement c’est un sublime accomplissement, non ?

Yoann Oui, c’est un petit peu ça, enfin… ça pourrait être pris comme ça, mais je n’ai pas envie de le considérer comme un accomplissement, parce que j’aurais peur de ne plus rien faire d’intéressant après. Pour moi, c’est une parenthèse dans mon travail, je ne vais pas m’endormir là-dessus. Je le fais parce que je m’amuse beaucoup : avec Fabien Vehlmann on s’amuse vraiment beaucoup sur les histoires, on a encore plein de trucs à raconter, et on pense qu’on a une petite pierre à apporter à l’édifice « Spirou ». Mais il est bien évident qu’à un moment donné je vais avoir envie de reprendre mes créations à moi, mes personnages, et d’avancer aussi sur mon propre travail…

McK Là, par exemple, parce que vous vous occupez de « Spirou », vous ne travaillez plus du tout sur d’autres choses ?

Yoann Non, tout le reste est dans les tiroirs, parce que je n’ai vraiment plus le temps… J’ai néanmoins eu le temps de terminer un album de « Bob Marone » avec Yann et Conrad, qui sortira au mois de juin (mais qui avait été commencé bien avant « Spirou » : il ne me restait que dix pages à faire, donc c’était très peu), et j’ai un autre album que j’ai commencé aussi avant « Spirou » (que je co-scénarise et que je dessine) qui s’appelle « Les Captains » et dont il me reste une vingtaine de pages à faire… Quand on vous donne le paquetage « Spirou », dedans il n’y a pas seulement les albums, il y a aussi les couvertures pour le journal, les illustrations à droite à gauche, des affiches pour des expos, là en plus c’est les septante-cinq ans du personnage, donc il y a tout un tas de choses qu’on nous demande de faire… Il y a des partenariats avec certains journaux, magazines, revues, pour lesquels je fais des dessins inédits, pour le Salon du Livre j’ai fait des dessins pour le site Internet de France Inter… Tout ce qui fait qu’on accompagne la série, qu’on n’est pas là juste à travailler sur les albums, mais qui fait aussi qu’on ne peut pas travailler sur autre chose… Mais je le fais avec plaisir et avec délice, hein ! Je suis un peu le porte-étendard de la série, du coup, maintenant, je suis là avec mon bâton de pèlerin et ma tête de Spirou ! (Rire)

 

McK Comment travaillez-vous avec Fabien Vehlmann ?

Yoann Je crois que c’est plus ou moins entendu entre nous depuis le début : Fabien ne peut pas arriver avec un scénario tout fait en me disant « voilà tu me dessines ça », ce n’est pas possible, je n’ai jamais fonctionné comme ça avec un scénariste, ou en de très rares occasions, je ne suis pas un mercenaire. Moi, « Spirou », je suis impliqué dedans, j’ai une affection pour la série, pour le personnage et les histoires qu’on développe. On travaille en ping-pong : on se réunit, il me propose plusieurs pistes de scénario, il va voir qu’il y en a une qui me plaît plus qu’une autre, je vais avoir des idées qui vont venir, je fais des petits dessins en même temps qu’il me raconte les choses, du coup je rebondis sur des idées, je lui en donne d’autres, il note, on rigole beaucoup, surtout, on s’amuse vraiment énormément… Des fois je vais dessiner un personnage en direct et il va me dire « ohlala, il est intéressant ce personnage-là, on pourrait en faire ça »… Parfois il démarre une histoire avec des idées un peu vagues, et au fur et à mesure on les étoffe, c’est aussi comme ça que des personnages comme Poppy Bronco ou Martin sont nés… On les imagine, on dresse le portrait des personnages, et ça c’est chouette ! Et puis les situations arrivent ou découlent de ça…

McK Vous me disiez qu’avec ce dernier album vous arriviez enfin à bien vous accaparez le personnage, la série. Votre manière de travailler avec Fabien a-t-elle beaucoup évolué, depuis « Les Géants pétrifiés » ?

Yoann Non, notre manière de fonctionner n’a pas beaucoup évolué… En fait, Fabien synthétise tout ce qu’on se raconte (et on s’en raconte, des trucs !), et comme tout ne peut pas tenir en 46 pages, il fait des choix, au bout d’un moment… Il décide de mettre en avant telle chose, tel élément… Je pense que c’est peut-être lui qui – au final – donne le ton, et qui commence sûrement à le trouver. Pour le dernier album, le 53, il y avait des idées qu’on avait eues et que je trouvais super, mais qu’on n’a pas mises… Peut-être que si on les avait mises ça aurait changé les choses, aussi… Et puis on commence aussi à voir ce qui nous fait rire nous et puis ce qui plaît aux lecteurs aussi, dans ce qu’on fait. Donc, au bout de quelques albums, on commence à avoir un peu de recul. Il y a d’autres pistes qu’on a envie d’explorer, mais bon… Le premier album est un album fantastique humoristique, le deuxième était plus science-fiction, celui-ci est plus thriller, et le prochain sera « aventures à la Indiana Jones »…

 

McK Alors justement, ce qui m’a frappé quand vous avez repris « Spirou », dès le départ avec « Les Géants pétrifiés », puis dans « Alerte aux zorkons » et « La Face cachée du Z », c’est que j’ai l’impression qu’au départ vous avez délibérément choisi une facette de « Spirou » qui est celle du fantastique initié par Franquin avec la jungle de Champignac, le dinosaure, les zorglhommes, etc… Dans le premier, il y a la civilisation extraterrestre, les dinosaures qui reviennent, dans le 51 il y a la jungle mutante, et dans « La Face cachée du Z »…

Yoann Qui se passe sur la Lune, oui…

McK Oui, mais il n’y a pas que sur la Lune ! Il y a tout de même Spirou qui se transforme en Spirou-garou ! Ce ne sont que des thèmes de SF et de fantastique qui fleurent bon la Hammer, je trouve…

Yoann Oui, mais bien sûr, on revendique à fond ! (Rire) Le premier, « Alerte aux zorkons », était une espèce de fantastique quand même maîtrisé : on a pris le lecteur gentiment par la main et on l’a emmené avec nous dans notre grosse jungle où l’on ne savait pas trop ce qu’on allait trouver, et c’était un peu comme si on découvrait les choses en même temps que lui, alors que dans « La Face cachée du Z » le lecteur est plongé dès la deuxième page dans le contexte voulu : pan, il est sur la Lune ! Crac, c’est Zorglub ! Et là on y va un peu à fond, et effectivement, la surprise du Spirou-garou, ce n’est pas un truc qui est prévu, donc cet album est un peu brusque pour ça, d’autant qu’il est assez rythmé…

McK Concernant le Spirou-garou, je tenais à vous féliciter grandement pour cette case géniale, ici… (Voir ci-dessous)

 

Yoann Ah oui ? Je me suis bien amusé, sur cette séquence-là…

McK Je trouve ça sublime !

Yoann Merci !

McK C’est vrai… Et puis là, je vois Hellboy, dans un coin de votre atelier…

Yoann Ah oui, oui… il y a clairement l’influence de ce genre d’univers… On parlait de la Hammer, mais contrairement aux dessinateurs qui m’ont précédé sur « Spirou », moi je suis d’une génération qui a connu « Goldorak » en 77 (je suis né en 71), et évidemment j’étais plongé dans les comics, je lisais Strange… Et puis j’ai vu arriver « Dragon Ball » et « Akira » dans les années 80-90, voilà ! Je suis un peu au croisement de toutes ces cultures-là aussi ; j’ai commencé à publier en Angleterre, donc quand même fortement influencé par la culture post-punk anglaise, et tout ça se retrouve forcément dans les albums… Dans « La Face cachée du Z », ce passage du safari où les types partent chasser le Spirou-garou sur la Lune, je trouvais ça génial comme image, quand on a imaginé cette histoire-là avec Fabien ! Ce sont des trucs qui me sont venus tout de suite : un safari avec des buggy qui dévaleraient les dunes au ralenti, et le Spirou-garou qui court en apesanteur… Et puis des trucs horribles, quand il attrape ses proies et qu’il les enterre dans le sol pour les bouffer plus tard ! Oui, c’était formidable de découvrir Spirou complètement effrayant comme ça ! Moi je trouvais ça génial !

McK Et tout ce premier cycle SF-fantastique, entre guillemets, les éditions Dupuis l’ont accepté totalement, ou bien..?

Yoann Oui oui, ils nous ont fait assez confiance, là-dessus… Mais bon, ils savaient aussi qu’on n’allait pas faire complètement n’importe quoi ! C’est une histoire qui se boucle et à la fin on récupère nos billes, tout le monde redevient normal : à la fin de « La Face cachée du Z », Spirou redevient Spirou, et à moins qu’il retourne sur la Lune ou qu’il soit de nouveau exposé à des rayons solaires spéciaux, à des radiations, il ne devrait pas rebouger ! Après, on ne sait pas, ce peut être la piste pour un petit spin-of..!

 

McK Et donc après ce premier cycle « SF », il y a « Dans les griffes de la vipère » qui est paru cette année et qui est beaucoup plus concret… On n’est plus dans la science-fiction ni dans le fantastique, on est au contraire complètement dans le réel… Vous êtes passés complètement à autre chose, là…

Yoann Oui, il est plus très terre à terre, c’est vrai. Mais de toute façon, « Spirou » ça a toujours été une alternance de genres… Quand on parle du « Prisonnier du bouddha » on est sur « Le Pont de la rivière Kwaï », « La Mauvaise Tête » c’est du Clouzot, « Z comme Zorglub » c’est du James Bond… Spirou c’est ça, ça a toujours été ça, vous passez d’un genre à l’autre assez facilement, en fait… « La Peur au bout du fil » avec Champignac qui devient taré, c’est extraordinaire… Mais c’est de l’humour, aussi,… Ça, c’est un facteur super important : il faut que ça reste drôle. D’abord que ce soit drôle, et puis ensuite que l’aventure, le fantastique, prennent le dessus.

McK Vous me dites que le prochain sera plus ancré dans la grande aventure : ça veut dire que vous vous projetez sur les prochains albums, que vous avez une idée d’où vous voulez aller ensuite, avec « Spirou » ?

Yoann En fait, là, on a une visibilité sur les deux-trois prochains albums. On sait ce qu’on veut faire, on connaît les thématiques qu’on a envie de développer. Évidemment, si des événements arrivent entre-temps qui nous font changer, on restera souple, on doit pouvoir bouger un petit peu, mais il y a plusieurs choses qui rentrent en ligne de compte : il y a le fait qu’un coup on va faire un album humoristique, puis un album plus concret, ou plus fantastique : ce n’est pas calculé, ça vient un petit peu comme ça… De toute façon, j’ai envie qu’on garde toujours un côté un petit peu fantastique ou magique, dans « Spirou », enfin si Fabien est d’accord, bien sûr… Et après, l’autre grosse question, c’est à qui s’adresse nos albums. Et même depuis « Les Géants pétrifiés », on expérimente le fait qu’il n’y a pas un mais plusieurs publics de « Spirou , et que si l’on fait des albums qui s’adressent trop à un public spécifique, l’autre va nous tourner le dos. Quand je parle des différents publics de Spirou, je parle des générations, tout simplement : c’est-à-dire que Spirou c’est 75 ans, et en 75 ans il y a eu des générations de lecteurs… Notre mission, en arrivant sur la série, a été de capter à nouveau un public plus jeune, parce que la série avait beaucoup souffert du fait que Tome & Janry avaient mis sept ans avant d’annoncer qu’ils arrêtaient officiellement « Spirou » : pendant sept ans il n’y a pas eu d’albums de « Spirou ». Il y a eu « Le Petit Spirou », ça oui, mais quant au grand Spirou, rien. C’est dramatique, pour une série, de ne pas avoir de suivi comme ça pendant toute cette période…

McK Oui, c’est sûr…

Yoann Bon… Ils ont leurs raisons, il y a les circonstances, je ne sais pas, je ne peux pas leur en vouloir, évidemment, mais il se trouve qu’à leur époque « Spirou » vendait à 250 000 exemplaires ; aujourd’hui on est à 80 000, et c’est tombé plus bas avant qu’on reprenne la série ! Donc nous on rame comme des malades pour de nouveau toucher un lectorat jeune, parce que c’est eux, le futur de la série, ce ne sont pas ceux qu’ont plus de cinquante ans et qui râlent à chaque fois qu’on va bouger un poil de la mèche de Spirou. Et Franquin l’a toujours dit : « Moi je dessine Spirou pour faire marrer les gamins. » Donc on a eu la chance avec « Alerte aux zorkons », à mon avis, de faire un album qui réussissait à faire un peu le grand écart entre les générations, qui fasse à la fois plaisir aux gamins et aux lecteurs historiques, parce qu’on a aussi réutilisé la mythologie, le décor originel de « Spirou »… Par contre, « La Face cachée du Z » a plu aux gamins mais n’a pas plu aux lecteurs historiques. Le dernier album qu’on a fait, « Dans les griffes de la vipère », a plu aux lecteurs historiques, et notamment aux journalistes qui ont un certain âge et qui me disent « Moi, « Spirou » je le redécouvre avec vous, j’avais arrêté après Franquin » ! Ça veut dire qu’ils n’avaient pas lu « Spirou » depuis super longtemps, hein..! Enfin voilà, je ne généralise pas, mais ce sont des réflexions que j’ai eues, donc ça m’interpelle aussi, quelque part… Ces gens-là ont aimé le dernier album parce qu’il est plus terre à terre, parce qu’il ramène Spirou vers quelque chose de plus classique, mais je ne suis pas sûr que les enfants vont l’adorer…

 

McK C’est sûr qu’il est un petit peu plus adulte… On y parle notamment d’Al-Qaïda, de l’Afghanistan…

Yoann Oui oui… Mais c’est aussi notre époque… « Spirou » a toujours été comme ça…

McK Oui, mais bon… Moi je suis un vieux con de plus de 40 ans, et j’ai autant aimé « Alerte aux zorkons » que le dernier, mais pour des raisons différentes, justement parce que Spirou n’est pas monolithique… Et ça a été la grande force de Franquin : après Jijé et le règne de l’aventure humoristique, Franquin a apporté toutes les nuances dont on parlait tout à l’heure… Ce ne devrait pas être un problème !

Yoann Non, ce n’est pas un problème… Mais on sait que du coup, si on veut aborder certaines thématiques, certaines aventures, on va d’office…

McK Se couper d’un certain public ?

Yoann Oui… ou en tout cas avoir des critiques… d’un public qui critique, parce que les gamins, si ça ne les intéresse pas, ils ne lisent pas et puis c’est tout, ce ne sont pas eux qui vont écrire des articles dessus… Ce ne sont pas eux qui viennent nous dire « j’ai pas aimé ». C’est rare ! En général, quand ils viennent nous voir, c’est qu’ils ont bien aimé, il y a plus de spontanéité, quoi ! Alors au bout d’un moment, avec Fabien on a pris le parti de se dire que de toute façon on sait qu’à chaque album qu’on fera, certains ne vont pas aimer, d’autres vont râler… Eh bien ce n’est pas grave : un coup sur deux ou un coup sur trois, on fera un album un peu plus pour les gamins ou plus pour les vieux lecteurs !

McK J’ai toujours trouvé ces clivages un peu idiots… On n’est toujours pas sortis des trucs de puristes… Parce que quand je dis que le dernier album est plus adulte, certes, il y a des vannes sur Al-Qaïda, on y parle de capitalisme, d’actions et d’ordinateurs, etc., mais en même temps, le type qui s’achète Spirou, l’île, la pièce où il y a des représentations et des albums de Spirou partout, tout ça ce sont des choses qui font vibrer les gosses, non ?

Yoann C’est onirique, oui…

McK Quand j’ai vu la fameuse pièce, je me suis dit « Ohalala, si j’avais lu ça quand j’étais gamin, ça m’aurait fait délirer ! » Et puis cette idée d’acheter une personne comme ça, ça peut être une idée très adulte, mais en même temps je ne vois pas ce qui pourrait couper cet album d’un public plus jeune, parce qu’en contrepartie il y a toujours Spip qui fait une petite blague, par exemple… Ça reste toujours drôle, aussi !

Yoann Oui, je suis bien d’accord… C’est un peu compliqué… La seule chose que je remarque maintenant avec le peu de recul qu’on a sur la sortie, c’est que tous les articles qu’on a eus en général sont bons et ont été écrits par des journalistes qui n’avaient pas aimé le précédent, précisant souvent dans leurs articles qu’ils avaient eu peur sur le précédent et que celui-ci les rassurait…

McK Mais qu’est-ce qui leur a fait peur ? Moi j’ai été très agréablement surpris, quand je l’ai lu… L’histoire du Spirou-garou, c’était vraiment chouette ! En plus vous l’avez tellement bien dessiné… Ça fait du bien..!

Yoann Bah oui, mais vous, vous avez l’esprit ouvert, ce doit votre côté anglo-saxon..! (Rire)

McK Eh bien… si c’est être super ouvert que de penser ça… (Soupir)

 

Yoann En attendant, le fait est là : j’ai lu beaucoup d’articles où les gens disaient qu’ils n’avaient pas aimé « La Face cachée du Z »…

McK Ok, mais alors qu’est-ce que ces gens ont à dire sur les transformations de Champignac du temps de Franquin, alors ? Et ces mecs zombies, les zorglhommes ?!?

Yoann Oui, bien sûr, mais ça c’est vintage, ils ont découvert ça quand ils étaient gamins…

McK Oui, mais excusez-moi, ça reste les mêmes digressions, hein !

Yoann C’est vrai…

McK Je ne vois pas de différence, même avec ce qu’ont ensuite fait Tome & Janry avec Dupilon qui se transforme en l’Incroyable Burp…

Yoann Oui ! L’Incroyable Burp ! C’était extraordinaire, ça !

(Rires)

McK Oui ! Alors qu’est-ce qu’ils ont à dire, ces gens-là, sur l’incroyable Burp ?!?

Yoann Je ne sais pas, ils ne l’ont peut-être pas lu… Si j’avais la réponse je vous le dirais, mais… Et puis c’est marrant, dans quelques articles, certains ont dit « Encore Zorglub ! Ohlala, mais on n’arrête pas de le voir ! » alors que Zorglub, après Franquin, Fournier l’a utilisé seulement deux fois (il apparaît vite fait dans « Le Faiseur d’or », et dans « Tora Tora » il est un peu le personnage central), après Tome & Janry ne l’ont quasiment jamais utilisé (sauf dans « Le Réveil du Z » où c’est son neveu nabot, mais ils ne l’ont jamais dessiné), et puis il y a Morvan et Munuera qui l’avaient utilisé dans « Aux sources du Z », c’est tout… Donc je ne pense franchement pas qu’on ait fait une utilisation abusive de Zorglub… J’ai l’impression que Zantafio a été beaucoup plus utilisé, et à bien moins bon escient, pour le coup…

McK Oui, et quand bien même… Je ne vois pas où serait le problème d’utiliser « beaucoup » Zorglub, parce que c’est quand même un personnage qui fait partie intégrante de l’esprit de la série aussi…

 

Yoann Eh oui ! Enfin… L’album 52, en tout cas, est sujet à débat… C’est celui qui a été le moins bien reçu de tous ceux qu’on a faits jusqu’à présent. Mais bon, on s’en fout, hein, on fait avec, on ne fait pas en fonction d’eux…

McK Bah encore heureux ! Et pouvez-vous nous parler un peu du prochain album de « Spirou » ?

Yoann Le prochain album va être super drôle, mais par contre c’est sur une thématique pas facile : ça se passe dans un pays en guerre, genre la Lybie, avec un dictateur qui vient de sauter, des rebelles partout, l’ONU qui est là… C’est quand même un truc un peu chaud, mais par contre… qui est très drôle ! Et Fabien, là, je le trouve vraiment génial… En général, il m’envoie les trente premières pages pour que je les commente, que je mette des annotations, que je le rappelle, que je lui pose des questions, enfin voilà : il m’envoie le premier jet et moi j’interviens en disant « oui, mais là c’est pas logique, tel personnage, tel truc, et puis là à mon avis c’est trop long, et là ceci et là cela », et là j’ai commencé à lire ses premières pages… deux, trois, et puis je suis arrivé à la trente, et j’étais pété de rire tout le temps, je me suis laissé emporté dans le truc. Donc c’est quand même bon signe… Après je vais arrêter d’en parler, parce que je ne veux pas que vous soyez déçus ! (Rire)

McK Et donc il sortira en 2014 ?

Yoann Oui, en avril… Si on arrive à le terminer à temps !

(Rires)

McK Est-ce qu’il y a un personnage dans « Spirou » que vous préfèrez dessiner ?

Yoann Je les aime tous, mais j’ai un kif spécial pour Zorglub, j’adore, je me suis super amusé à le dessiner, justement dans celui-ci… Champignac aussi, j’adore le dessiner…

McK Donc les gueules…

Yoann Les gueules, bien sûr ! Et puis bon… bah Spirou, bien entendu, mais après, ce qui est intéressant c’est de les réhabiter un peu, ces personnages-là, de leur redonner une sorte de prestance, de personnalité… Pour Zorglub, je me suis amusé à refaire un mec classe, j’avais envie… Fantasio aussi, dans son genre… C’est d’ailleurs un compliment que m’a récemment fait le directeur éditorial et qui m’a fait plaisir : que les personnages de Spirou et Fantasio, je les faisais classes, et qu’enfin ça faisait du bien de les revoir un peu un bien sapés, un peu sexy, qui savent se tenir, quoi… Euh… Attention, hein, je ne veux pas dire que mes prédécesseurs ne les dessinaient pas comme ça, non non non, ce n’est pas ce que j’ai dit ! (Rire) Mais j’aime bien ça… Et là je pense à Zantafio, par exemple : si jamais je devais le dessiner (ce n’est pas prévu pour l’instant), j’imagine comment je l’habillerais, comment serait son intérieur, etc. J’essaye de rentrer dans les personnages à chaque fois. Je pense aussi à John Héléna, la Murène, que j’aime bien… J’aimerais qu’on le réutilise un jour… Si le scénario le nécessite, on le fera….

McK À vous entendre, Fabien et vous avez encore plein de projets pour « Spirou ». Est-ce que ça veut dire que vous rempileriez pour un septième album, après les trois prochains ? Parce que vous semblez avoir beaucoup d’envies, alors est-ce que tout va tenir ?

Yoann On n’en sait rien encore… c’est trop tôt pour le dire… Il semblerait que Dupuis nous proposerait peut-être un contrat de cinq ans, cette fois-ci, et pas de trois ans… Donc oui, on est prêt à rempiler, en tout cas, là, pour un contrat plus ou moins long, et après on verra ce que ça donnera…

 

McK Et donc vous continueriez à laisser de côté vos autres créations, ou vous les mèneriez en parallèle ?

Yoann Alors j’ai toujours l’illusion de me dire que quand je me sentirai vraiment bien sur « Spirou », peut-être que j’arriverai à faire comme dans le temps, quand j’étais plus jeune, deux albums par an, c’est-à-dire arriver à faire un « Spirou » et en parallèle ou après ou entre deux « Spirou » faire un autre truc. Chose que je commence à faire, parce que j’ai quand même réussi à dessiner dix pages de « Bob Marone » entre deux « Spirou »… Et puis on va peut-être aussi avoir des sorties un peu plus espacées entre deux « Spirou », maintenant. Du coup j’aurai peut-être un peu plus de temps pour faire d’autres choses… Donc j’ai toujours cette illusion… Mais ce n’est peut-être qu’une illusion… L’inaccessible étoile…

McK Est-ce que vous auriez quelque chose à ajouter sur « Spirou » qui soit important pour vous ?

Yoann Disons que je suis assez curieux de voir ce que ça va donner lorsque le Marsupilami reviendra dans « Spirou »… J’adorerais ! Et puis Sergio Honorez, directeur éditorial des éditions Dupuis, m’a officiellement annoncé que Dupuis souhaitait resigner avec nous pour « Spirou », donc c’est une bonne nouvelle !

McK Oui ! Merci, Yoann, pour votre gentillesse et votre disponibilité, ce fut un plaisir !

Yoann Merci !

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4 réponses à 75 ans de Spirou: interview de Yoann

  1. Vlad d'Aaapoum dit :

    Même si je n’ai lu aucun des albums Spirou de Yoann et Vehlmann, j’ai trouvé cet entretien très attrayant. Je vais peut-être réussir à trouver le temps d’en lire du coup.
    Le passage sur le sentiment du dessinateur de revenir à ses quatorze ans et tous ces micro-questionnements sur des questions de détails lors de la phase de dessin proprement dite sont un ravissement pour les passionnés du trait.
    Merci.

    • Cecil McKinley dit :

      Bonjour cher Vlad,
      Merci de ton commentaire, et content que tu aies aimé cette interview. Yoann y dit effectivement des choses assez pertinentes et sympathiques qu’il fait bon entendre!
      À bientôt à la libraire, peut-être…

      Bien à toi,

      Cecil

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