« It’s your World » T2 par Junko Kawakami

Entre la publication du premier et du second volume de la série « It’s your World », il s’est écoulé cinq années. Les lecteurs n’imaginaient plus obtenir une suite à ce manga qui évoque le quotidien assez simple d’une famille japonaise expatriée en France. Ce second tome reprend là où l’on avait laissé les Suzuki. Néanmoins, il peut être lu sans avoir eu connaissance du début de l’histoire. C’est juste la vie de personnes que l’on prend en cours de route.

C’est pour suivre leur père que Hiroya et Lumi arrivent en France alors qu’ils commencent leur adolescence. À première vue, leur adaptation n’a pas franchement posé de problème. La barrière de la langue a vite été surmontée. Du moins pour les choses basiques. Pour le reste, c’est surtout l’amitié de Fatima qui va aider Hiroya à progresser. Il apprend tout de la culture française au côté de cette jeune fille débrouillarde. Dans ce second volume, cette amitié va petit à petit évoluer. Hiroya va se poser plein de questions légitimes sur cette relation. On découvre, finalement, que c’est un adolescent comme un autre ; la nationalité n’étant qu’un critère secondaire.

Ce manga a une origine qui est peu banale. Son auteur, Junko Kawakami vit réellement en France, c’est donc son expérience qu’elle raconte dans ces pages. Ce n’est pas via une édition papier que les Français ont découvert ce titre. C’est au détour de la rubrique « Art et musique» du site de la chaîne de télévision ARTE. Un lien concernant le manga s’est glissé dans cette rubrique où, chaque mois, un nouveau reportage ou manga complet est publié. C’est dans l’édition numéro 16 de février 2006 qu’« It’s your World » débarqua en France. À noter que cette initiative d’Arte s’est arrêtée depuis quelques années maintenant et qu’« It’s your World » ne semble plus disponible à la lecture, malgré mes recherches.

Le souci de ce site, c’est que la navigation est pénible, déroutante et surtout en Flash, une technologie ne garantissant pas l’accès a tout le monde. Certes, ça se veut artistique, mais à trop vouloir casser les codes, on se coupe du public potentiel. Du coup, « Mang’Arte » reste une expérience intimiste destinée à un public restreint. Ce qui est dommage, c’est que du coup, peu de personnes ont pu apprécier cette œuvre gratuitement, à l’époque. Les éditions Kana ont néanmoins eu la bonne idée d’offrir l’accès gratuit au premier volume à tous les abonnés de sa newsletter. Une manière comme une autre d’engranger des adresses mail de clients potentiels. Mais aussi une bonne initiative pour ceux qui aurait raté ce premier tome il y a 5 ans.

« It’s your World » est un mélange entre le journal intime et le carnet de voyage d’une famille japonaise. On n’échappe pas aux clichés sur les Français, mais ceux-ci sont réalistes, contrairement à beaucoup de mangas mettant en scène des Français. La comparaison entre les deux cultures se fait de manière naturelle, sans être intrusive. Il manque pourtant quelques explications pour que nous, Français, puissions mieux appréhender le décalage entre ces deux mondes. Je pense notamment à l’ami de Hiroya habillée en Gothic Lolita. Cela aurait mérité d’être replacé dans son contexte japonais par une explication sur ce phénomène, comme peut le fournir l’éditeur Akata en fin de ses livres : des clefs de compréhension qui permettent de s’enrichir culturellement et facilitent la lecture d’un titre. Dans le même genre, à un moment, est évoqué, le « syndrome de Paris » (1). Maladie bien réelle touchant certains Japonais vivant à l’étranger. Une personne peu au courant de la culture japonaise contemporaine ne peut comprendre ce que cela signifie et la blague tombe à plat. En revanche, il est agréable de voir Hiroya s’extasier devant de petites choses du quotidien. Ses camarades de classe sont plutôt sympas et même si certains sont « bizarres », on sent bien que Junko Kawakami a bien su capter ces particularités françaises. C’est indéniable, elle a elle-même vécu des situations identiques.

Ce manga prend le temps de poser les différents protagonistes. Ils sont tous attachants et les situations qu’ils sont amenés à vivre sont traitées avec humour. Même dans les périodes de renoncement, notamment face à la barrière de la langue ou des différences physiques, on sent une joie de vivre communicative. Le dessin de Junko Kawakami, tout en rondeur et aux traits fins aide à se plonger dans le récit. Même si l’histoire tourne principalement autour d’Hiroya, sa sœur, Lumi, a certains chapitres qui lui sont entièrement consacrés. Il y a même une phase complète de déprime (passagère) où après une déception amoureuse, elle ne souhaite que rentrer au Japon. Le père est peu présent, il a son travail qui sert à nourrir la famille. La mère, Kyoko, est pour sa part présentée comme quelqu’un d’assez distrait. Lorsqu’elle fait les courses, elle découvre un monde différent et cela l’émerveille. Son comportement est assez juste et doit rappeler beaucoup de souvenirs aux Japonais qui sont déjà allés travailler à l’étranger. C’est grâce à cette diversité de caractère qu’il est aisé de rentrer dans le récit. Il y a forcément une situation qui nous remémore notre propre vécu.

Extrêmement agréable à lire, « It’s your World » raconte l’histoire d’un adolescent qui grandit et découvre la vie et ses sentiments ambivalents. Absolument pas français, mais plus 100 % Japonais, il va devoir faire des choix en ce qui concerne son avenir. Ce second volume résume bien cette ambivalence sans tomber dans le pathos ou la mièvrerie. La série semble terminée alors qu’il y aurait tant à dire. Au lecteur d’imaginer la vie de ce jeune homme maintenant.

Gwenaël JACQUET

« It’s your World » T2 par Junko Kawakami
Éditions Kana (10,20 €) – ISBN : 9782505006114

(1) Syndrome de Paris : Maladie bien réelle des Japonais en déplacement à Paris. La Ville lumière étant idéalisée au Japon, la plupart des expatriés supportent mal le choc avec la réalité. Paris est une ville sale, dangereuse, remplie de voleurs, de racailles, de Français mal polis et de goujats ! Un nom a été donné à cette vision distordue de la réalité : le syndrome de Paris. De temps en temps, ce choc face à la réalité des lieux oblige les agences voyage à rapatrier ses clients. Une assurance spécifique a même été créée.

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