« L’Étranger » par Jacques Ferrandez [d'après Albert Camus]

Après s’être rôdé sur une nouvelle d’Albert Camus moins connue (« L’Hôte », chez le même éditeur), Jacques Ferrandez s’est attaqué au chef-d’œuvre de cet écrivain français, né en Algérie, qui fut aussi un journaliste militant engagé dans la Résistance et dans les combats moraux de l’après-guerre. Paru en 1942, traduit en quarante langues et adapté au cinéma par Luchino Visconti (avec Marcello Mastroianni dans le rôle de Meursault), « L’Étranger » est certainement le roman le plus populaire de cet humaniste spécialiste de son pays natal, qui s’insurgeait aussi bien contre les inégalités qui frappaient les musulmans d’Afrique du Nord que contre la caricature du pied-noir exploiteur…

        Et qui donc, mieux que Ferrandez (l’auteur des « Carnets d’Orient » et de l’adaptation d’« Alger la noire ») lequel a déjà si bien mis en images le djebel algérien et la Méditerranée, pouvait mener à bien cette adaptation en bande dessinée ? Fidèle à l’intrigue originelle, il a suivi à la lettre le découpage du récit en deux parties distinctes.

La première est axée sur la pesanteur du soleil aveuglant à Alger, du temps de l’Algérie française, où la vie pouvait être simple et sans histoire. Le jeune narrateur, Meursault, vient d’assister aux funérailles de sa mère qu’il avait confiée à un asile. Il est loin d’avoir l’attitude que l’on attend d’un fils endeuillé : il ne pleure pas, ne voulant pas simuler un chagrin qu’il ne ressent pas. Après l’enterrement, il décide d’aller nager, et rencontre une amie de retour au pays. Ils vont voir un film de Fernandel et passent la nuit ensemble. Le lendemain, son voisin, un proxénète, lui demande d’écrire une lettre pour humilier une maîtresse Maure envers qui il s’est montré brutal ; mais il craint les représailles de son frère… Après un repas bien arrosé, ils se promènent sur la plage, et croisent un groupe d’Arabes, dont le frère de la jeune femme. Une bagarre éclate. Plus tard, Meursault, seul sur la plage accablée de chaleur et de soleil, rencontre à nouveau l’un des Arabes, qui à sa vue sort un couteau. Ébloui par le reflet sur la lame, il prend un revolver et l’abat d’une seule balle. Sans état d’âme particulier, il tire quatre autres coups sur le corps…

Dans la seconde moitié, c’est le basculement dans le malheur et l’enfermement : le règne de l’obscurité. Meursault est arrêté et questionné. Ses propos sincères et naïfs mettent son avocat mal à l’aise. Il ne manifeste aucun regret. Lors du procès, on l’interroge davantage sur son comportement lors de l’enterrement de sa mère que sur le meurtre. Meursault se sent exclu du procès. Il dit avoir commis son acte à cause du soleil, ce qui déclenche l’hilarité de l’audience. La sentence tombe : il est condamné à la guillotine.

            L’absurdité humaine et la chaleur oppressante de cette longue nouvelle sont parfaitement reconstituées, voire même exacerbées, par les aquarelles et les compositions pleine page dont le dessinateur a l’habitude de ponctuer ses autres bandes dessinées : un beau tour de force qui donne vraiment envie de relire (ou de lire) le roman !

                                    Gilles RATIER

« L’Étranger » par Jacques Ferrandez [d'après Albert Camus]

Éditions Gallimard (22 €) – ISBN : 978-2-07-064518-3

 

Galerie

Les commentaires sont fermés.