« O.D.E.S.S.A. » T1 et T2 par Peka, Michel Dufranne et Christian Lerolle

Pour certains, Odessa n’est que le nom d’un port ukrainien de la Mer Noire, rendu fameux par la mutinerie du Cuirassé Potemkine en 1905 (film de S. Eisenstein en 1925). Pour d’autres, ce nom a une portée autrement plus sombre : il s’agit d’un code et d’un acronyme désignant un réseau d’anciens membres de la SS, soit une organisation clandestine qui aura rendu possible, dès 1945, la fuite des criminels de guerre nazis en direction de l’Amérique du Sud… Le dessinateur Peka et le scénariste Michel Dufranne, entre mythe et réalité, lèvent le voile sur des heures sombres et méconnues de l’histoire du 20ème siècle.

Le diptyque « O.D.E.S.S.A. » est une fiction ayant pour cadre historique et introductif les Ardennes en 1946 : pour contenter sa mère atteinte d’une maladie incurable, André va se lancer à la recherche de son frère ainé, Charles, ancien collaborateur notoire et disparu lors de violents combats sur le front de l’Est contre les forces soviétiques. Dans une Europe dévastée, où chaque camp panse ses plaies, l’enquête d’André va avoir des répercussions qu’il n’imaginait pas.

Le réseau O.D.E.S.S.A. avait déjà fait l’objet d’un roman remarqué (« Le Dossier Odessa » par Frederick Forsyth en 1972), adapté au cinéma par Ronald Neame en 1974. En 1997, Jean Van Hamme et Dany l’évoquèrent également dans l’album « Histoire sans héros : Vingt Ans après » paru au Lombard. Mais les premières recherches historiques sont antérieures à ces titres : Simon Wiesenthal (1908 – 2005), qualifié de « chasseur de nazis », se consacrera au thème dès 1967 avec son ouvrage choc « Les assassins sont parmi nous ». L’existence d’une organisation nommée O.D.E.S.S.A. n’est pas historiquement certaine : par pure simplification, on attribua de fait – à partir du roman de Forsyth – un titre générique aux divers réseaux d’exfiltrations des criminels de guerre allemands et de leurs familles. Ces réseaux furent du reste parfois soutenus par les services d’espionnage occidentaux, désireux de récupérer des renseignements politiques, des hommes ou des savoirs technologiques.

Visuel du roman (Mercure de France, 1972)

Concernant le double album paru en 2013, Michel Dufranne nous explique lui-même les origines de ce projet :

« « O.D.E.SS.A. » est un projet qui a germé il y a fort longtemps déjà [2009-2010] et a connu plusieurs formes. Avant d’aller plus loin, quelques remarques préliminaires s’imposent…

Je fais partie de ces auteurs qui écrivent toujours « la même » histoire. La problématique qui est au cœur de mes préoccupations est récurrente : quel rapport entretenir avec la mémoire, le souvenir et l’Histoire ? Cette problématique peut être clairement identifiée (cf. des titres tels « Souvenirs de la Grande Armée » (Delcourt, depuis 2007) ou « Triangle Rose » (Quadrants, 2011)), voire plus diffuse. Pour ne citer que cet exemple, « Les Trois Mousquetaires » est une œuvre dans laquelle Dumas triche avec l’Histoire, mais sa vision domine aujourd’hui l’imaginaire collectif (figures de D’Artagnan ou du Cardinal).

La première mouture du projet était montée avec mon ami Ignacio Noé. Nous avions constaté que trois points unissaient l’Argentine (son pays) et la Belgique (mon pays) : des trains, le football… et d’anciens nazis ! O.D.E.SS.A., à l’instar du D’Artagnan de Dumas, est une figure mythique née du roman de Forsyth ; l’équation était donc facile : problématiques personnelles + Argentine = « O.D.E.SS.A. » !

Les éditeurs ont été moins enthousiastes que nous sur le coup… Mais, dans le même temps, mon script me plaisait de moins en moins : il respectait trop la même mécanique que ce que devenait « Souvenirs de la Grande Armée » – et ce qui se préparait par ailleurs avec « Triangle Rose » – en inscrivant le questionnement dans un « héritage » et une « filiation verticale ». J’ai donc cherché à modifier cette verticalité pour une « filiation horizontale », ce qui posait le récit au lendemain de la guerre, dans les événements mêmes, plutôt que dans une recherche historique/d’origines. Ce décalage temporel me permettait aussi d’injecter une autre obsession – mon rapport à la littérature – et d’ainsi rendre des hommages à quelques grands noms du roman noir.

La collaboration avec Ignacio débouchant sur d’autres projets, je devais trouver un dessinateur qui cadre avec mes envies narratives. Je suis un fan inconditionnel de Thierry Robin, Sylvain Vallée, Philippe Jarbinet ou Olivier Neuray, mais j’ai toujours une petite frustration : leur représentation de la guerre est trop propre. Je voulais pour « O.D.E.S.S.A. » quelque chose de plus torturé, viscéral, afin de montrer graphiquement que cette période est une période de perte de repères et de reconstruction psychologique. Le travail de Peka m’intéressait pour ces raisons et parce que lui-même est un survivant.

Enfin, j’aime parier sur l’intelligence du lecteur de bande dessinée qui n’est pas – que – l’ado attardé que l’on veut bien nous présenter dans certains médias. Il me semblait aussi important, dans « O.D.E.SS.A. », de continuer de jouer sur des éléments déjà présents dans « Souvenirs… » ou « Triangle… » : tout ce qui est dit n’est peut-être pas vrai et tout n’est pas dit afin que chacun trouve sa propre vérité. Cette volonté se retrouve de façon très explicite dans certaines séquences et dans le caractère non-manichéen (j’espère) des personnages. Je voulais aussi que cela soit marqué dès la couverture, en proposant un « puzzle » dans lequel chaque lecteur va ou non piocher. L’énigme qui restera pour beaucoup est : quels éléments se cachent derrière les bandeaux qui ont été ajoutés à la maquette, ceci alors que les deux images sont entièrement dessinées…»

1ère version de la couverture

Fort éloigné de la couverture initialement proposée par Ignacio Noé, le concept final (mis en couleurs par Christian Lerolle) diffusé par les éditions Casterman rejoint effectivement l’idée d’un puzzle d’images et de détails épars, où flotte l’atmosphère de la Seconde Guerre mondiale et le genre espionnage. Sur le tome 1, le lecteur apercevra des lettres et dossiers (où figure en en-tête l’aigle germanique) ainsi que plusieurs « reproductions » de photos inspirées par d’authentiques documents d’archives. Sur la gauche du premier plat figure également le nom de Marc Augier, écrivain français conquis par les idées du national-socialisme et qui suivra sur le front en 1942 la Légion des Volontaires Français (LVF). Exilé en Argentine en 1948, il reviendra en France en 1953, sans avoir rien perdu de ses virulents engagements racistes.

Affiche de Vichy pour les engagements dans la LVF - Jean Breton 1942

Soldat français de la LVF

En couverture du tome 2, le puzzle s’affine en révélant des détails plus directs : la soldatesque allemande et ses combats y sont plus présents (officier, soldats allemands et français (LVF), évocation des combats à l’Est et mention de la croix du mérite de guerre) tandis que la notion même de violence est illustrée à la fois par l’arme fumante (un Luger à la place du pistolet de type Vis 35 montré sur le 1er tome) et le sang répandu. Le bandeau titre (rouge et noir), où pointe une typographie « militaire », reprend les codes visuels du Troisième Reich et inverse les teintes du bandeau originel.

Documents d’archives, photographies, armes et stylos indiquent au lecteur deux sujets antagonistes et conflictuels qui font tout le sel de l’intrigue d’ « O.D.E.S.S.A.» : la minutieuse méthodologie historiques et documentaire, source de mémoire et d’humanité, se voit fortement remise en cause par la présence des armes, du sang et d’un certain désordre au sein d’un lieu (un bureau ?) vu en plongée et d’où toute présence directe des protagonistes du récit semble exclu. A l’évidence, les visuels du tome 1 et du tome 2 se rencontrent, se répondent et se télescopent : les documents, arme et objets ont été en partie remplacés, du temps s’est écoulé et la mort a probablement frappé. Le sang est répandu en lieu et place du bol de céréales apparaissant sur le premier plat du tome 1.

Voici par conséquent affirmé dès la couverture le rôle complexe de l’historien comme du scénariste : seuls les documents accessibles peuvent encore témoigner d’un passé ou de traces que certains s’acharnent à faire disparaitre au mépris des valeurs humaines.

Et l’hypothétique réseau « O.D.E.S.S.A. » de garder son aspect nébuleux…


Philippe Tomblaine


« O.D.E.S.S.A. » T1 et T2 par Peka, Michel Dufranne et Christian Lerolle

Casterman (12, 95 €) – ISBN : 978-2203035997 et 978-2203036024

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2 réponses à « O.D.E.S.S.A. » T1 et T2 par Peka, Michel Dufranne et Christian Lerolle

  1. karl dit :

    Bonjour savez vous si une version relié du Tome2 est sortie car sur amazon il est indiqué cecihttp://www.amazon.fr/s/ref=nb_sb_noss_1?__mk_fr_FR=%C3%85M%C3%85Z%C3%95%C3%91&url=search-alias%3Daps&field-keywords=odessa+bd

  2. Philippe Tomblaine dit :

    Il s’agit en fait de la version néerlandaise, proposée sous couverture souple.

    Odessa est également disponible sous forme numérique :
    http://bdcomics.izneo.com/o-d-e-ss-tome-1-tome-1-A9112