« Silver spoon, la cuillère d’argent » T1 par Hiromu Arakawa

Une nouvelle publication de l’auteur de « Fullmetal Alchemist », voila un événement dans le petit monde du manga. Pourtant les fans de cette série risquent d’être un peu décontenancés en découvrant le nouveau titre d’Hiromu Arakawa : « Silver Spoon ». On est bien loin de la fantasy, loin du shônen glorieux ou le héros accomplit des exploits inconcevables par un simple humain. C’est un monde où la magie n’existe pas et où il faut se lever tôt pour réussir. Ce monde, c’est celui de l’agriculture.

Voilà, un sujet bien étrange pour une dessinatrice aussi talentueuse et adulée. Pourtant, ses origines peuvent expliquer, en partie, ce qui l’a poussée à écrire un tel manga. Née dans une famille d’agriculteurs, elle connaît son sujet, c’est indéniable. Mais il faut plus qu’un nom pour réussir à attirer le lecteur vers un manga aussi décalé. Et c’est là que le talent de Hiromu Arakawa entre en jeu. L’histoire fait mouche et elle a réussi à trouver la bonne approche pour rendre intéressante l’étude d’un travail qui fut toujours considéré comme ingrat.

Le lecteur suit le périple de Yugô Hachiken, un jeune homme de la ville qui n’a quasiment aucun but dans la vie. Son seul désir est de vivre loin de ses parents, dans un internat, afin de les voir le moins possible. Nous ne sauront pas pourquoi C’est pourtant un élève brillant et parfois trop sur de lui. Il pense qu’en venant dans un lycée agricole, il va immanquablement devenir le premier de sa classe. Pour ça, il compte sur le niveau médiocre des autres élèves. Pourtant tout ne va pas se passer comme il l’avait imaginé, sinon ce serait trop facile et il n’y aurait pas d’histoire.

En plus, au Japon, chaque élève doit participer aux activités d’un club, que ce soit sportif ou intellectuel. Malheureusement pour Yugô, cette école ne possède que des clubs sportifs : tout dans le muscle, rien dans la tête, pense-t-il immédiatement. Cela ne va pas vraiment faire son affaire, lui qui est plus à l’aise avec un livre à la main qu’avec un ballon au pied. Par obligation, il va s’inscrire au club d’équitation. Bonne nouvelle, cela va finir de le rapprocher de la jolie Aki.


Si personne n’attendait Hiromu Arakawa sur un sujet pareil, il est indéniable qu’elle s’en sort haut la main. Le scénario est loin d’être inintéressant ou rébarbatif, cela se lit avec une très grande facilité et la plupart des gags sonnent juste. Lorsque les élèves mâtent en cachette un magazine en évoquant les mamelles fabuleuses ou les fesses bien musclées des modèles, impossible d’imaginer qu’ils parlent de vaches. Pareil lorsque Yugô découvre avec stupéfaction qu’il faut se lever à 4 h du matin pour s’occuper des chevaux, lui qui enrageait de se lever à 5 h pour la corvée de ramassage des œufs de poule. Il va de déconvenue en déconvenue, mais commence également à trouver une voie à sa vie. Lui qui n’avait aucune ambition, alors que tous ses camarades ont déjà une idée toute tracée de leur avenir. D’autres gags sont récurrents et montrent bien les particularités d’une vie à la ferme. Les animaux qui essayent en permanence de « brouter » le héros sont utilisés pour détendre facilement l’atmosphère. La découverte de la ponte des œufs et de l’orifice de sortie concomitant avec l’anus et un autre sujet de gag utilisé durant de nombreuses pages. Chaque personnage ayant sa personnalité, il est facile de les cataloguer et de faire naître des situations comiques les uns par rapport aux autres. Bien évidemment, le plus facile est de montrer la réaction de Yugô, en bon citadin, lorsqu’il est confronté à la réalité de la vie et du travail à la ferme. Cette alternance de situations loufoques au milieu d’un sujet sérieux permet de se divertir, sans se rendre compte du message très important que ce manga véhicule. L’agriculture est loin d’être une vocation acquise pour quelqu’un qui ne vient pas de ce milieu. Cette histoire permet de dédramatiser ce métier et même s’il montre ses bons côtés, l’impasse n’est pas faite sur la partie contraignante et rébarbative.

Comme pour « Fullmetal Alchemist », ce manga est une initiation à la vie. Le héros, bien trop sur de lui sur certains point s, va aller de déconvenue en déconvenue. Mais il va également transmettre son savoir à certains de ses camarades. C’est un vrai échange, une solidarité intrinsèque née entre ces adolescents que tout oppose. L’intérêt de ce manga vient de la diversité des situations abordées. Ce sujet semble inépuisable pour Hiromu Arakawa.

Les vrais fans de « Full Metal Alchimist » ne sont pas oubliés. De petits clins d’œil bien amenés sont distillés dans l’histoire. Au Japon, le succès a été immédiat, aussi bien du côté du public que du côté des professionnels. En 2012, cette série a été récompensée par le prix Manga Taishô décerné par les librairies japonaises. En France, l’éditeur Kurokawa met de gros espoirs dans ce titre. C’est pour ça que cette première édition comporte une jaquette réversible et donc « collector » du fait de son tirage limité. Sur une face nous avons les trois protagonistes principaux entourés d’animaux et abordant un air très sérieux. De l’autre, c’est un Yugô bien plus détendu qui nous est présenté, se reposant sur une vache, un veau à ses côtés. Les deux facettes de cette histoire sont ici bien mises en avant.

Les deux faces de la jaquette réversible réservée ont la première édition.

« Silver spoon, la cuillère d’argent » est loin de la mièvrerie de certains mangas pour très jeunes enfants qui ne se focalise que sur le côté idyllique de la vie à la ferme. C’est une vision réaliste de l’apprentissage de ce métier contraignant, mais au combien épanouissant que nous propose Hiromu Arakawa ! Elle a su y apporter une pointe d’humour fort agréable qui fait que tout le monde peut s’intéresser à la vie de Yugô et de ses camarades. Nulles prédispositions champêtre ou d’amour des animaux ne sont requises pour s’immerger dans ce récit. Un vrai bol d’air pur.

Gwenaël JACQUET

« Silver spoon, la cuillère d’argent » T1 par Hiromu Arakawa

Éditions Kurokawa (6,80 €) – ISBN : 9782351428344

GIN NO SAJI © 2011 Hiromu ARAKAWA / SHOGAKUKAN

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