« Jari » de Raymond Reding

En relisant « Jari » de Raymond Reding, on a le même plaisir que celui qui consiste à se repasser un de ces vieux films mélodramatiques parsemés de touches humoristiques comme il y en avait tant dans les années 1950 ou 1960.

Alors, quand les éditions du Lombard nous proposent de redécouvrir les trois premiers épisodes de cette saga sportive et policière (« Jari et le champion », « Jari dans la tourmente » et « Le Secret de Jimmy Torrent »), compilées dans un bel album de 168 pages reliées à l’ancienne et agrémentées d’un trop court dossier sur la série et l’auteur, on ne va pas faire la fine bouche ! Certes, on aurait préféré une intégrale car les meilleurs épisodes sont certainement ceux qui, chronologiquement, viennent ensuite : « Jari et le plan Z », « La Dernière chance de Larry Parker », « Le Troisième goal », « Jari au Pays Basque », « Jari et le diable rouge », « Guitare et dynamite », « Le Justicier de Malagne »… ; mais on imagine que si ce bel ouvrage rencontre un succès suffisant, l’éditeur bruxellois pourra poursuivre la réédition de cette bande dessinée qui nous entraîne dans les coulisses du tennis, sans pour autant négliger l’action et le suspense.

Quand « Jari » apparaît pour la première fois dans le beau journal Tintin (le 28 août 1957 en Belgique et un peu plus tard, le 10 octobre 1957, dans la version française), il suit de près les premiers pas de « Michel Vaillant » (dont le premier récit complet fut publié le 7 février de la même année en Belgique et seulement le 12 juin en France ; voir « Le Coin du patrimoine : Michel Vaillant » : http://bdzoom.com/spip.php?article3416). Ce sont d’ailleurs les premiers héros de l’hebdomadaire à évoluer dans des compétitions sportives, un cadre jusqu’à lors très peu utilisé par la bande dessinée franco-belge (a l’exception de quelques récits dus à René Pellos ou à Mat), contrairement aux USA où sports et bandes quotidiennes furent étroitement associés dès l’origine du média. Amusant alors de constater que les auteurs respectifs de ces deux séries, aux styles réalistes quand même assez proches, feront rencontrer leurs héros dans « Jari dans la tourmente » pour ce qui est de Raymond Reding et dans « Le Pilote sans visage » en ce qui concerne Jean Graton (lequel sera aussi caricaturé par Reding dans « Jari et le plan Z »), le temps d’une même séquence avec des points de vue différents.

Juste après avoir rencontré le chirurgien et champion de tennis Jimmy Torrent, qui finira par le prendre sous sa protection, le jeune orphelin Jari est frappé violemment par une balle. Le garçon, qui se révèle être un surdoué de la raquette, manque de peu de perdre la vue… S’en suivent alors dix grandes aventures de 30 puis 62 ou 44 planches, avec la note nécessaire d’humour apportée par le personnage du richissime mécène et mentor Monsieur Berthault, jusqu’au n°51 de décembre 1965 du Tintin belge (et au n°931 du 25 août 1966 pour la version française). Malgré le succès rencontré (le premier album édité par le Lombard en 1960 fit l’objet d’une adaptation radiophonique et la carrière du jeune tennisman sera même couronnée par une première place au référendum du journal), « Jari » ne réapparaîtra alors que dans trois récits complets dans Tintin (« Le Petit bruit de Monsieur Berthaut » en 1970, « Le Singe noir » en 1971 et « Cet as de Caro » en 1977), dans cinq autres courtes histoires dans Tintin Sélection Ce que semble ignorer Jacques Pessis, l’auteur des quatre pages rédactionnelles qui accompagnent cette patrimoniale réalisation, puisqu’il ne les mentionne nulle part !] (« Le pneu magique » en 1969, « Jari et l’Invincible Gérard » en 1970, « Une Machine appelée machin » et « Le Knack » en 1971, puis « Souricière grand format » en 1972), et comme personnage secondaire pour d’autres créations de Reding (dans « Vincent Larcher », notamment).

Il faut préciser, qu’en 1967, Raymond Reding est malheureusement victime d’un très grave accident de la route et failli être perdu pour le sport et la bande dessinée. A force de courage et après des mois de rééducation, il retrouve pourtant, peu à peu, le chemin de sa planche à dessin et des courts de tennis… Seulement quatre albums des péripéties sportives de « Jari » ont été édités par Le Lombard, de 1960 à 1964, et il faudra attendre les années 1978-1979 pour que la petite structure qu’était Bédescope propose huit nouveaux albums en noir et blanc (puis en couleurs, pour certains titres, sous le label Récréabull). En 1997, les éditions Lefrancq tenteront elles aussi de rééditer deux épisodes, sans grand succès, malgré des couvertures redessinées et des illustrations inédites. Pourtant, ces passionnantes aventures, où notre héros exemplaire était plus souvent confronté à des problèmes moraux qu’à ses adversaires de compétition, étaient souvent en avance sur le temps, dénonçant déjà les fléaux que sont encore aujourd’hui les drogues et le dopage.

Français de naissance alors que son père avait la nationalité Belge, le Normand Raymond Reding (1920-1999) était lui-même un athlète accompli, ayant pratiqué de nombreux sports comme la natation et le tennis, et la plupart de ses séries se déroulent dans ce milieu. Comme ses parents, installés en Belgique depuis 1931, n’avaient plus les moyens de lui permettre de continuer ses études, il multiplie les petits boulots : marchand de journaux, pianiste de jazz, enseignant d’anglais, comédien…, et écrivain le temps de quelques pièces de théâtre, romans et contes pour enfants. C’est ce qui l’amène à se présenter, en 1944, à la rédaction du journal belge Bravo ! dont la rédaction accepte de publier quelques-uns de ses contes et où le directeur artistique (Jean Dratz), ayant remarqué une certaine patte dans les croquis que le jeune Reding lui avait aussi présentés, lui propose d’illustrer par lui-même.

Tout en réalisant des travaux publicitaires (particulièrement pour L’Aiglon en 1949), il fait ses premières incursions dans la bande dessinée avec le strip « Monsieur Crô » destiné au quotidien La Dernière Heure (1947)

Outre une courte apparition dans Spirou avec une histoire humoristique (« Les ?ufs durs s’en vont en guerre » en 1953) et des récits véridiques pour Line (l’équivalent féminin de Tintin, édité également par le Lombard) entre 1956 et 1958, Raymond Reding s’affirme comme l’un des piliers incontournables du magazine à l’enseigne du héros créé par Hergé. Outre « Jari », il y crée le footballeur « Vincent Larcher » en 1963 (certainement sa création la plus originale, laquelle évoluera vers le genre fantastique à la suite de la rencontre du personnage principal avec le savant doté de pouvoirs télépathiques Olympio : ah ! quel parfum de nostalgie remonte à l’évocation de l’épisode intitulé « Le zoo du Dr Ketzal » !) et le bureau d’enquêtes « Section  » R «  »

Raymond Reding renouera avec sa passion pour le tennis grâce au « Grand chelem » (les aventures de « Chris Larzac ») publié en 1990 dans Hello Bédé : sa dernière grande bande dessinée après la « Fondation King » qui intervient de façon caritative dans tous les domaines touchant au sport moderne (avec un album aux éditions Dargaud en 1977), le footballeur « Éric Castel » ‘après le site http://lambiek.net, les lecteurs allemands connaissaient déjà « Éric Castel » (« Ronnie Hansen » pour les Hollandais) depuis 1974, sous le nom de « Max Falk » dans Wham ; il fut rebaptisé « Kai Falke », lors de sa reparution dans le magazine Zack, point de départ de l’éphémère aventure Super As.]] en 1979 (dans Super As), le chien « Pytha » qui évolue lui aussi dans une ambiance tennistique (un seul album chez Novédi en 1987)… ; des créations où l’apport de sa fidèle collaboratrice François Hugues, qui assumait aussi bien les décors, l’encrage, le lettrage que les couleurs (depuis le début des années 1970), est indéniable.

Certes, Raymond Reding ne figurera peut-être pas au panthéon du 9ème art franco-belge, mais il fit quand même partie de cette deuxième génération de dessinateurs apparue dans les années cinquante (avec Jean Graton, François Craenhals, Tibet, Albert Weinberg, Dino Attanasio, Berck, Mittéï, Édouard Aidans et quelques autres) qui renouvela le vénérable journal Tintin enfermé dans une ligne claire un peu trop sage. Et rien que pour cela, il mérite honneurs et respect, d’autant plus que son style réaliste et dynamique, sa parfaite connaissance des sujets exploités et son efficacité imaginative à mêler habilement sentiments et intrigues, a su toucher bien des lecteurs et susciter nombre de vocations sportives : jouant, modestement, un rôle non négligeable dans l’engouement actuel de la jeunesse pour ce sport plutôt considéré, à l’époque, comme élitiste.

Gilles RATIER, avec Laurent TURPIN aux manettes

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19 réponses à « Jari » de Raymond Reding

  1. mbdzoom75 dit :

    « Le zoo du Dr Ketzal »… c’est vrai, quel souvenir… Sport, fantastique mais aussi un léger érotisme avec des jeunes femmes très modernes et une influence de l’ambiance « psychédélique » de l’époque… Vraiment troublant pour l’époque dans un journal comme Tintin ce mélange… Merci pour les infos !

    Gilles Poussin.

    PS : Quant à moi, mon Jari préféré reste « Le justicier de Malagne », noir à souhait.

    • Jean-Michel Cagnon dit :

      Je voudrais laisser un commentaire à propos de l’album de Jari et Jimmy Torrent
      intitulé « Le 3ème goal », qui m’a frappé au cours de ma jeunesse et que je n’ai jamais
      oublié. Histoire prenante du jeune Jari qui essaie courageusement (et y parviendra)
      de guérir son tuteur J. Torrent de son amnésie accidentelle. On reprochera un peu
      trop de sentimentalité et une fin trop « happy end », mais l’ensemble est fort bon,
      mettant en exergue les qualités de courage, de tenacité et de persévérance face
      à l’adversité.

  2. Anonyme dit :

    Vive les années 50 !
    Lire Jari c’est faire un bon dans le passé des années 50.
    Si les scénarios ne sont pas extraordinaires,il fallait de l’audace pour faire une B D sur le tennis à cette époque,mais le dessin mérite que l’on s’y attarde.
    Avec le temps et cette réédition on est frappé par sa minutie et sa précision pour retraduire son époque.
    Reding n’a pas cherché à faire de la nostalgie, il s’est promené dans les rues de Paris ou Bruxelle, dans les campagnes et dessiné ce qu’il voyait avec beaucoup de réalisme, les rues , les façades, les monuments, les voitures etc….
    Et ses albums de Jari sont un véritable inventaire à la prévert.
    On y découvre les monuments de Paris, de Bruxelle, j’ai même vue la cathédrale de Rouen sous l’orage etc…
    Toutes les voitures cultes des fifties sont là, la traction, la DS19, la MG de sport, la mercédes aux ailes de paillons, la Facel Veage et j’en passe.
    Même les objets du quotidien sont présents, le telephone noir en bakelite, l’appareil photo accordéons, le réfrigérateur, le tout autentifié années 50
    J’allis oublier l’autobus parisien à plate forme arrière et le taxis avec son compteur extérieur.
    Bon j’arrete là.
    Le mieux, si l’on a l’âme nostalique est de lire les albums de Jari, car si Reding ne fait parti du panthéon des maître de la BD, il merite intéret et parfois il m’est arrivé de retrouver le temps d’une planche l’ombre de Jacobs ( la traversé de Paris en voiture dans l’album « Jari et le diable » m’a rapellé les deux premières planches de « SOS météor »
    Espérons que d’autres rééditions viendont pour cet auteur injustement oublié aujourd’hui
    Jacques 2010
    jacques.guillerm@neuf.fr

  3. Frédéric dit :

    J’ai découvert Jari grâce à vous et vous en remercie grandement. J’adore !

    • Gilles Ratier dit :

      Merci Frédéric !
      Bonne nouvelle, les éditions BD Must vont rééditer (certainement pour septembre) l’intégralité de la série en albums séparés, mais vendus ensemble, comme pour les « Barelli » et les « Pom et Teddy », le tout accompagné d’une plaquette sur Raymond Reding (l’auteur) concoctée par mes soins.
      Gilles Ratier

  4. Elagon dit :

    la BD toute une histoire ;)

  5. Yann dit :

    Bonjour M. Ratier !
    Je viens de lire sur le compte Facebook de Raymond Reding que l’intégrale Jari chez Bdmust est « tombée à l’eau » pour non respect de l’œuvre … Quelle déception !!!
    Vous aviez pourtant été chargé de rédiger les bonus du livret qui devait accompagné cette réédition, cela semblait bien parti.
    Je ne sais pas si vous en savez plus, et surtout si vous êtes « autorisé » à en parler, mais je pose quand même la question : quelles sont les raisons de ce « rebondissement » ? Problème avec les nouvelles couleurs ?
    Et surtout, y-a-t’il quand même un espoir pour que cela se fasse plus tard, en reprenant tout le projet ?

    • Gilles Ratier dit :

      Bonjour Yann
      Vous me l’apprenez ! Je vais essayer d’en savoir plus… Décidément, je n’ai pas beaucoup de chance avec mes projets en cours…
      Bien cordialement
      Gilles Ratier

      • Yann dit :

        Bonjour,
        Avez-vous des nouvelles pour Jari par Bdmust ?

        • Gilles Ratier dit :

          Bonjour Yann
          Ayant contacté l’éditeur, il m’a chargé de vous dire : « Que ça avance… » Mais il ne veut rien communiquer d’autre pour le moment, cela viendra en temps voulu.
          Bien cordialement
          Gilles

          • Yann dit :

            ah ! Je ne sais pas si je peux en conclure que tout n’est pas perdu finalement et que ce projet a encore des chances de se réaliser ? Ce qui expliquerai la nécessité de ne pas trop communiqué là-dessus tant que ce n’est pas totalement certain ? C’est ce que je crois comprendre, en espérant ne pas avoir tort d’espérer encore !
            En attendant d’en savoir plus, je vous remercie pour votre disponibilité en répondant à mes questions !

            Bien cordialement
            Yann

          • Gilles Ratier dit :

            Bonjour Yann
            Oui, je pense qu’on peut, aisément, en conclure que tout n’est pas perdu… Wait and see !
            Bien cordialement
            Gilles

        • BD Must dit :

          Bonjour, je vous confirme que les albums de Jari arriveront bien comme prévu fin d’année 2014. Si vous souhaitez rester au courant du planning de parution, n’hésitez pas à surfer sur le site de BD Must: http://www.bdmust.be

  6. Yann dit :

    Bonjour M. Ratier,

    Tout d’abord, tous mes vœux pour 2014 !
    Avec certainement plein de belles intégrales des classiques franco-belge !
    Je viens justement de faire un tour sur le compte Facebook dédié à Raymond Reding, et quelqu’un a mis en ligne ceci :
    https://scontent-b-cdg.xx.fbcdn.net/hphotos-prn2/1480694_519576168149646_965169705_n.jpg

    J’espère que le lien marche, il s’agit de BDmust avec l’annonce des intégrales en préparation pour Cori, le Chevalier Blanc et … Jari !
    Savez-vous si ces infos sont fiables et plutôt récentes ? Car pour jari, aux dernières nouvelles, nous étions dans l’expectative.

    Bien cordialement
    Yann

    • Gilles Ratier dit :

      Merci Yann pour vos voeux, je vous rend la pareille. Pour « Jari », oui, c’est vrai, les choses se sont arrangées. BD Must publiera toutefois d’abord les « Cori le moussaillon » de De Moor et les « Chevalier Blanc » des Funcken (dans ce cas-là, comme pour les « Jari », j’ai commis un petit fascicule pour accompagner cette belle reprise). Ça sera donc quand même pour 2014, mais je ne peux pas encore vous préciser quand exactement.
      La bise, l’amitié et la bonne année
      Gilles

  7. Yann dit :

    Merci pour ces bonnes nouvelles, je serai au rendez-vous pour ces nouvelles intégrales !
    yann

  8. patrick dit :

    très content de voir une réédition de jari, c’est moi qui avait scanné le folder qui l’annonçait et l’avait envoyé sur le blog consacré à raymond reding.
    avez-vous des nouvelles de cette réédition ? Peut-on espérer voir le bout du tunnel ?
    Il faut beaucoup de patience en tous cas …

    • Gilles Ratier dit :

      Bonjour Patrick
      L’intégrale « Jari » devrait paraître quand même chez BD Must, malgré les réticences de l’ayant droit de Raymond Reding. Mais pas avant la fin de l’année..
      La bise et l’amitié
      Gilles Ratier

      • Sabine dit :

        Comment peut-on éditer un ouvrage sans l’accord de l’ayant droit ?
        N’est-ce pas un risque juridique pour l’éditeur ?
        Pourquoi le l’ayant droit s’oppose-t-il à cette édition ?

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