LA BD EROTIQUE, Histoire en images

On peut parler de tout intelligemment et de manière érudite. Voici ce que réussit très bien à démontrer l’auteur de ce beau recueil, sur un sujet qui aurait pu prêter au racolage.

C’est que Tim Pilcher, loin d’être un quelconque pornographe, reste avant tout un spécialiste reconnu des comics ; et que son ouvrage cherche d’abord à dresser un tableau historique et culturel d’un genre souvent ignoré par la critique, mais pourtant bien vivant. Au demeurant, à nos yeux d’Européens, l’auteur n’avait probablement pas besoin d’insister sur la dimension proprement érotique de son sujet d’études (appliqué qu’il apparaît à le démarquer de la pornographie), tant l’approche documentaire et l’analyse diachronique incluent en elles-mêmes la justification d’une telle démarche. Tout du moins aux yeux du lecteur adulte et responsable de ses choix.

Car le propos de Tim Pilcher renvoie au premier chef au formidable bouleversement qui a touché en profondeur les sociétés occidentales du XXe siècle, plus particulièrement dans le second après guerre. De fait, quel que soit l’adjectif dont on l’affuble, la BD reflète parfaitement la mutation sociale, adossée à une profonde et durable révolution des mœurs et des comportements, qui s’est opérée à partir des années 1960, fruit d’une évolution entamée une génération plus tôt. Reflets en creux des interdits, des tabous et partant des fantasmes, rompant avec les mentalités traditionnelles marquées par la religion et le poids des conformismes, ces œuvres témoignent d’une transmutation globale, tant artistique que morale. C’est là le premier centre d’intérêt du livre qui s’inscrit sur ce point dans une longue série d’études et de démonstrations qu’il illustre et corrobore.

Après une sorte d’introduction d’une vingtaine de pages sur les origines de l’art érotique abordés dans sa mise en images de l’antiquité jusqu’au XXe siècle (sont tour à tour et sans surprise convoquées les fresques de Pompéi, les figures du Kama Sutra indien, les estampes japonaises ou encore les cartes postales grivoises), Tim Pilcher entre dans le vif du sujet avec les planches publiées dans les journaux distribués aux soldats pendant la 1e guerre mondiale. Ensuite, l’auteur s’attache à montrer l’évolution et la diversité de la bd érotique, des fameux Tiruana bible (qui n’avaient rien de biblique et n’étaient pas produits à Tijuana !), ces pastiches grivois plein de verdeur, jusqu’aux réalisations européennes contemporaines, en passant par l’ensemble de la production underground.

Ce sont les auteurs, les œuvres ou les supports éditoriaux qui fournissent les entrées de ce dictionnaire sélectif. Il en ressort un tableau vivant qui brosse l’extrême variété de la production en termes de styles, de thèmes, d’inspiration mais aussi de messages politiques. Ainsi, l’une des idées force du livre concerne la bd underground féminine, porteuse d’une affirmation d’auteurs femmes dans un univers machiste, à l’exemple de la production contestataire d’une Trina Robbins, antithèse féminine et féministe de Robert Crumb : tous deux se posent en dénonciateurs des hypocrisies de la société patriarcale, mais dans des directions opposées.

On soulignera également l’excellente facture de l’ouvrage : qualité technique de l’édition, avec des reproductions soignées, choix des planches privilégiant l’humour et la représentativité plutôt que le choc des scènes licencieuses, références et légendes des documents présentés. Pour autant, malgré ce souci référentiel, ce travail ne pêche pas par aridité, et l’on découvre la variété d’un genre où le dynamisme, la force et la vitalité le disputent souvent à l’expressivité graphique et à l’humour transgressif.

On regrettera certes des légendes ne présentant pas des traductions in extenso (tant l’argot américain requiert une connaissance linguistique spécifique) ; ou encore l’absence de présentation globale et synthétique de la thématique de chaque chapitre. Peut-être aussi la place dévolue à la bd européenne reflète-t-elle davantage la spécialisation de l’auteur que l’ampleur, l’audace et la portée des productions de ce côté-ci de l’Atlantique. La conception implicitement retenue d’une BD au sens très large, incluant vignettes légendées, cartes postales et dessins de presse, comme le fil directeur du propos, organisé autour du concept d’art graphique, auraient pu également faire l’objet d’une explicitation méthodologique.

Mais au final, il faut saluer un ouvrage documenté, sérieux et léger à la fois, qui prouve, s’il en était encore besoin, qu’une réflexion circonstancié et la maîtrise du sujet permettent de nourrir des réflexions sociologiques et culturelles pertinentes en partant de productions populaires longtemps considérées comme marginales, y compris, et surtout, celles, qui, comme la bd érotiques, ont fait l’objet de fortes réticences de la part des élites. De quoi donner d’ores et déjà envie de découvrir le second tome annoncé pour cette année.

Joël Dubos

La B.D. érotique Histoire en images, volume 1, Des origines à l’underground, par Tim Pilcher, chez Tabou, 192 pages couleurs, 35€

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