Interview Thierry Mornet

Fin 2012, je vous avais présenté l’ouvrage « Comics : les incontournables de la bande dessinée américaine » paru récemment chez Huginn & Muninn. Aujourd’hui, je vous propose une longue interview de son auteur, Thierry Mornet, qui nous parle de ce livre et revient sur son parcours, sans oublier de nous donner des nouvelles du label Contrebande


Cecil McKinley Bonjour Thierry Mornet. Avant de revenir sur votre parcours et sur l’actualité de Contrebande, j’aimerais que nous parlions de votre livre « Comics : les incontournables de la bande dessinée américaine ». C’est un projet auquel vous pensiez depuis longtemps ?

Thierry Mornet Bonjour Cecil. Oui, en fait, c’est un projet auquel je pensais depuis quatre-cinq ans, qui a trouvé une première réalité lorsque je l’ai présenté chez Eyrolles, mais on ne s’est pas entendus sur un point, et le projet est retombé un peu dans les limbes. Il y a un an et demi, j’en ai parlé à un éditeur qui s’est avéré tout de suite emballé par le projet : Rodolphe Lachat, chez Huginn & Muninn. Ça m’intéressait assez d’aller publier cet ouvrage chez un éditeur qui ne fait pas à proprement parler de bande dessinée, plutôt spécialisé dans les ouvrages para-BD ; je trouvais que c’était le bon endroit pour faire ça.

McK Quand vous êtes allé le voir, vous aviez donc déjà une idée très précise du contenu du livre…

TM Absolument. Je crois que le bouquin ressemble exactement à ce que j’avais en tête. Je voulais un appareil entourant le cœur du livre qui est constitué de fiches explicatives de ce que je considère être les incontournables de la BD américaine. Avant ces fiches, il y a une introduction pour expliquer l’axe du bouquin, puis une histoire extrêmement brève (sur quatre pages) de la bande dessinée américaine pour donner quelques clés aux nouveaux lecteurs. C’est un bouquin qui s’adresse à la fois aux tout nouveaux lecteurs qui ont entendu parler des comics en général, à travers les adaptations cinématographiques, et à ceux qui lisent des comics depuis quelques années parce que le comic a gagné ses lettres de noblesse en librairie et qu’il y a une offre en presse qui est assez pléthorique. Mais justement, quand certains voient apparaître le mot « comics » et la production comics, il y a un petit mouvement de recul, se demandant comment aborder l’ascension de la montagne… Ce livre me semblait suffisamment « évangélisateur » pour offrir des clés de lecture, des envies de lecture, sans rien s’interdire, que ce soit des lectures pour enfants, pour ados, pour adultes… mais qui soit un peu une photographie, un reflet de ce qu’est la qualité de la bande dessinée américaine.

 

McK Est-ce que vous aviez une liste définitive des comics à traiter dès le départ du projet, ou est-ce que cette liste a évolué au fur et à mesure de l’élaboration du livre, avec des fiches que vous avez ajoutées par la suite ?

TM Quelques fiches sont apparues en cours de route, oui… Le vrai problème, en fait, dans ce genre d’ouvrage, c’est de ne pas tomber non plus dans la subjectivité, d’essayer de garder une vision suffisamment éloignée, périphérique de l’ensemble pour offrir quelque chose qui au moins à 90% n’est pas totalement discutable. Il y avait une évidence de voir figurer dans cet ouvrage des bouquins comme « Watchmen », « Maus », ou le « Pacte avec Dieu » de Will Eisner… Des incontournables évidents ! Après, ce sont les fameux 10% restants qui peuvent êtres discutables, mais c’est la petite part de subjectivité que je me suis permis dans ce bouquin. Je propose des listes de lecture sans jamais rien imposer, parce que comme je le précise en préface, ce qui m’intéresse avec ce bouquin, c’est que chaque lecteur aille le compléter avec ses propres incontournables… Mais vous mettez le doigt sur un point important, car effectivement, la grosse difficulté, ça a été de se limiter. À ce jour, j’ai d’ores et déjà une seconde liste de titres qui ne sont pas moins incontournables, pas moins indispensables à mon sens…

McK Cette seconde liste pourrait-elle faire l’objet d’un nouvel ouvrage, ou bien être intégrée à une future édition augmentée de votre livre ?

TM Oui, c’est le genre de choses auxquelles on a pensé, avec Rodolphe Lachat. Si effectivement au bout de six mois ou un an on a épuisé le tirage de départ et qu’on sent qu’il y a une demande dans ce registre-là, eh bien on ne va pas se gêner, on le fera, parce que ce serait tout aussi légitime que le premier opus ! Une édition augmentée, une édition mise à jour, c’est toujours possible. On peut tout à fait envisager une mise à jour des listes de lecture, par exemple, parce qu’en un ou deux ans, certaines séries peuvent offrir des choses très intéressantes à lire… Mais pour en revenir au présent livre, ça a été quatre gros mois de boulot en écriture, un lourd travail de relecture. Le contenu de chaque fiche, c’est quelque chose que j’ai amené dès le départ, mais qui a été amélioré, mis en forme, peaufiné par l’éditeur d’une part, et par le graphiste d’autre part, qui a fait un travail assez extraordinaire, parce qu’il y a une grosse densité de texte, mais le livre n’apparaît pas comme indigeste, et ça c’était une gageure…

 

McK Parmi les comics que vous avez abordés dans votre livre, y en a-t-il que vous n’aimez pas vraiment mais que vous avez néanmoins retenus car vous les considérez comme incontournables au-delà de votre goût personnel ?

TM Oui, bien sûr… Par exemple je ne suis pas du tout fan de Gaiman et de « Sandman », mais je l’ai naturellement inséré dans la liste, parce qu’il y a une structuration, une recherche sur des choses que je respecte énormément ! Mais je ne suis pas sensible à ce qui a été développé et écrit – et à la manière dont ça a été développé – dans « Sandman ».

McK Ça a été facile pour vous, d’être objectif sur l’ensemble de l’ouvrage ?

TM Oui, assez. Dans ce livre il n’y a pas certaines œuvres auxquelles je suis ultra sensible mais pour les mauvaises raisons (madeleine de Proust, etc.) et qui n’offrent pas vraiment un vrai critère de qualité… À l’inverse, le Punisher – qui est un personnage assez monolithique et sans énormément d’intérêt – représente un pan emblématique de toute une bande dessinée des années 80, et me semblait devoir trouver sa place là-dedans… Il y a pas mal d’exemples dans les deux sens…

McK Et ça a été facile, de faire le mix entre les deux ?

TM Comme on le dit souvent, choisir, c’est renoncer. Donc j’ai renoncé à certains titres, mais à un moment donné on en arrive à faire un choix, à poser les choses, à dire « bon, c’est celui-là et pas un autre ». Et puis encore une fois, à 90%, le contenu de ce livre ne me semble pas discutable.

McK Une petite question impossible…

TM Ce ne sont pas les questions qui sont impossibles, ce sont les réponses… (Rires)

McK Vous ne croyez pas si bien dire : si vous deviez ne retenir qu’un comic parmi ceux de votre ouvrage, ce serait lequel ? Celui qui vous touche le plus… Et je ne parle pas à l’éditeur, là, mais au lecteur passionné.

TM Ouais ouais ouais… Bien sûr… Oh la la…

(Long silence où Thierry Mornet me maudit intérieurement…)

TM Je ne peux pas en choisir deux, bien sûr..!

McK Si si… J’irais même jusqu’à trois, si vous voulez… mais en me disant néanmoins lequel reste le plus important pour vous.

 

TM Bon, eh bien… En premier ça va être « V pour Vendetta ». Parce que ce bouquin était en cours de prépublication en noir et blanc dans un magazine anglais qui s’appelle Warrior, à l’époque où je vivais en Angleterre… Ça a trouvé bien sûr une dimension pamphlétaire au cours des années Thatcher, mais pas seulement ça… Il y a aussi bien sûr la force de cette œuvre… En deux, il y a « Black Hole » qui m’a vraiment mis une claque, que j’ai découvert assez tardivement ; j’ai eu la chance de m’occuper de l’intégrale, donc ça a été une occasion de travailler vraiment au cœur de l’ouvrage, et pour moi ça reste d’une manière à peu près incontournable le meilleur et le plus fort bouquin de Charles Burns… En trois, je dirais « Les Éternels » de Kirby, que j’ai évoqué dans la fiche du « Quatrième Monde »… Ce devait être dans Strange 90 : je me suis pris en pleine face le côté grandiose, démentiel – pour ne pas dire dément – de Kirby, plus que les « Fantastic Four » que j’ai lu à rebours…

McK Bon, eh bien c’est un beau choix !

TM Oui… J’en vois deux-trois autres qui pourraient aussi être cités… car finalement c’est la multiplicité qui est la meilleure réponse, ce pourquoi ce bouquin existe. La multiplicité des genres, des formats, des auteurs… Il y a des trucs qui m’ont bien plu à l’époque et qui me laissent aujourd’hui complètement insensible, et il y a des œuvres qui par leur forme de narration, comme le « Blackmark » de Gil Kane, me semblent majeurs dans l’évolution de la bande dessinée, mais tellement méconnus du grand public, comme le « Chandler » de Steranko…

McK C’est Claude Moliterni qui adorait « Blackmark » et qui l’avait publié en France dans Phénix, au début des années 70…

TM Oui, tout à fait… C’est une œuvre qui me semble être effectivement incontournable. Eisner, quelque part, est arrivé plus tard, avec son « Pacte avec Dieu ».

McK Est-ce qu’en faisant votre choix de comics à traiter dans ce livre, vous avez eu des envies d’éditer certains titres encore inédits en France, ou épuisés depuis longtemps, comme le « Chandler » de Steranko ?

TM Oui, bien sûr ! En fait, ce livre c’est une shopping list, quelque part ! Il y a des choses que j’aimerais effectivement pouvoir adapter mais que je ne publierai jamais parce qu’elles ne sont pas en synchronisation ou en accord avec le catalogue, ou alors parce que les droits sont bloqués… Pour, « Chandler », c’est plus compliqué que ça : je pense que la version traduite par Manchette pourrait être disponible et publiable, mais il se trouve que Steranko promet depuis vingt ans une version remasterisée – voire colorisée – à Dark Horse… Je suis sur les rangs pour le publier dès qu’eux auront les droits… J’adorerais publier « Miracle Man » ! Notamment ceux de Moore. Mais le jeu des droits fait que la situation est totalement bloquée… Jusqu’à un point où le jour où ça va se débloquer, ça n’intéressera plus personne, parce que « Miracle Man » a été grandement pillé, depuis lors : dans « Irrécupérable », par exemple, Mark Waid donne sa version de Superman en empruntant des chemins de traverse, mais il rejoint les thématiques de « Miracle Man » ! Alan Moore s’est nourri de ses propres réflexions sur « Miracle Man » pour faire « Watchmen ». Warren Ellis a aussi marché sur les traces de Moore sur « Miracle Man ». La vraie question dans « Miracle Man », c’est : « Qui est capable de surveiller des êtres omnipotents ? » Mais « Miracle Man » a un peu vieilli, graphiquement, la colorisation, en particulier. Ce serait néanmoins un chouette clin d’œil, car on reviendrait au point de départ, Delcourt ayant été le seul en France à publier « Miracle Man » à l’époque. Oui, il y a des tas de choses, dans ce bouquin… J’adorerais pouvoir publier « Concrete »…

McK Que vous aviez déjà commencé à publier chez Semic..!

TM Oui, j’avais commencé à le publier chez Semic, mais c’est une série qui n’a pas rencontré son public, ni aux États-Unis ni en France ! Donc ça a beau être une série brillante, une série magique, eh ben…

McK Oui, une très belle série ! Impossible que vous la rééditiez ?

TM Si, bien sûr, mais j’ai aussi la possibilité de perdre beaucoup d’argent en le faisant ! Il y a de grandes chances que ce soit ce qui m’attend au tournant, qui plus est en ce moment les lecteurs font face à une offre pléthorique… En tant qu’éditeur, à certains moments, on est obligé de s’abstenir…

 

McK Pour revenir à votre livre, avez-vous eu des bons retours de la critique et du public, notamment lors de séances de dédicace ?

TM Oui… La plupart des gens qui ont découvert le livre étaient surpris de sa densité, et ceux qui l’ont lu ou suffisamment parcouru trouvent que c’est un bouquin qui tombe à point et qui remplit son rôle, alors je suis ravi parce que quand je fais quelque chose, ce n’est pas pour le poser sur la table, il y a un but, un objectif, et là c’est peut-être de donner des clés de lecture, des envies surtout, aux lecteurs. La plupart des gens qui connaissent les comics sont venus vers moi pour me dire : « C’est génial, j’ai trouvé des choses que je ne connaissais pas, qui me donnent envie de les lire, j’ai découvert des anecdotes sur telle ou telle série, tel ou tel auteur que je ne connais pas, et je suis ravi d’incorporer ça à ce que je savais déjà ! » J’ai entendu et lu beaucoup de commentaires plutôt positifs, donc je suis ravi, tout simplement !

McK Donc votre objectif a été bien perçu…

TM Oui, j’en ai l’impression. J’espère même que ce livre puisse devenir une sorte de repère pour les lecteurs ou certains libraires qui, face à la production pléthorique, n’ont pas forcément tout lu. J’ai eu la chance de lire tout ce qu’il y a dans ce livre, ça a été des expériences étalées sur une grosse trentaine d’années, et à chaque fois chaque lecture a été une expérience en soi… C’est bien pour ça que je me retrouve à pouvoir faire ce genre de bouquin !

McK Qu’est-ce que vous auriez envie de dire de plus sur votre livre ?

TM J’ai envie de remercier les personnes qui m’ont permis de le faire. À commencer par Guy Delcourt, qui m’a dit que je pouvais le faire ailleurs, puis Rodolphe Lachat, qui a accepté l’aventure alors que ce n’était pas évident, et aussi le maquettiste que je ne connais pas mais qui a fait un travail magnifique sur l’ensemble. J’aimerais remercier les gens qui ont aidé à ce que les textes ressemblent à quelque chose, et enfin les personnes qui m’ont laissé faire ce bouquin tranquillement, car l’élaboration de ce genre de livre, c’est comme partir en mission pendant quatre mois en sous-marin… Il y a un moment où l’on n’a plus de vie personnelle, et c’est un beau cadeau de mes proches de m’avoir offert cette liberté !

Thierry Mornet par Luciano Berlasconi

McK Nous allons maintenant revenir sur votre parcours. Vous êtes depuis 2005 le responsable éditorial de « Contrebande », la collection dédiée aux comics des éditions Delcourt. Mais vous aimez d’autres bandes dessinées que les seuls comics, je crois.

TM Oui, c’est assez rigolo, parce que je me traîne depuis une petite quinzaine d’années une étiquette qui est celle des comics, alors que je suis peut-être assez anti-américanisme primaire. C’est un pays qui par certains aspects ne me fait plus rêver… mais il y a d’autres aspects qui sont intéressants, là-bas, comme la culture américaine elle-même, bien sûr, si tant est que ça ait une signification réelle. Mon parcours et mes lignes personnelles me font apprécier du manga, de la BD, du cinéma, des romans, enfin voilà, quoi…

McK Alors justement, comme nous allons revenir sur votre parcours, quels sont vos goûts personnels, quels genres d’œuvres et d’auteurs vous ont nourri ?

TM Ma toute première révélation BD, au risque d’être très original, ça a été « Tintin au Tibet », j’avais sept ans… Aujourd’hui je ne supporte plus de lire « Tintin », ça ne me plaît absolument plus, mais pour l’anecdote ça a été ça… Ensuite j’ai été biberonné et nourri à Pif Gadget, donc toute la BD d’aventure de Lecureux, d’Ollivier, avec « Rahan » en tête, bien sûr, comme pour beaucoup de personnes de mon âge, je pense. Et puis vers l’âge de 10 ans j’ai bifurqué vers les comics américains en français, donc c’était la période Strange, Titans, Nova, albums « Fantastiques », « X-Men », « Conan » chez Lug. Ce n’est que dans un second temps que je me suis vraiment ouvert à la BD franco-belge, avec énormément de « Blueberry », mais aussi « Bernard Prince », « Bruno Brazil » et compagnie, beaucoup de westerns et de chose comme ça. Puis je me suis internationalisé en allant voir ce qui se passait un peu de l’autre côté des Alpes, en m’intéressant aux fumetti en général et à la production Bonnelli en particulier. Cela peut paraître un peu étonnant, mais mes auteurs de prédilection sont avant tout des latins : Victor de la Fuente, Parras, Gimenez (Carlos aussi bien que Juan), ou Ortiz… Voilà, c’est ça, ma source d’inspiration graphique et narrative, auprès d’auteurs comme ça. Et puis après il y a toute une période où j’ai suivi des auteurs issus de la BD populaire : donc ça a été Mitton, Tota, tous ces gens qui ont travaillé sur les pockets à une époque avant d’évoluer vers les albums. Bien plus tard, quand j’atterrirai chez Semic, j’aurai l’occasion de travailler avec ces gens-là qui étaient des idoles de la première heure, donc c’était assez magique ! Je m’occupais notamment – au-delà de la production et de l’adaptation de comics –de tous les pockets, puisqu’on a accompagné la fin de vie de Rodéo, de Zembla et d’autres petits formats chez Semic, tout en recréant de nouveaux récits, de nouvelles histoires, en tentant de réinjecter un peu un jus scénaristique et narratif là-dedans… C’était plaisant, oui…

 

McK Comment êtes-vous venu à l’édition ?

TM Je suis arrivé par la petite porte, celle du fanzinat. J’ai eu une vie avant la BD, j’ai travaillé entre autres dans la distribution micro-informatique, dans la communication. C’est un parcours un peu atypique, mais sur le temps libre dont je disposais, j’ai continué de me passionner et de m’intéresser à la BD, ce qui fait que j’ai fini par écrire un peu pour Scarce, m’en occupant un peu éditorialement, et puis j’écrivais aussi pour des fanzines, notamment L’Inédit où j’animais une rubrique récurrente. Remarquant ce que j’avais écrit dans Scarce, les dirigeants de Semic (qui à l’époque avaient perdu la licence Marvel au profit de Panini) ont fait appel à moi : j’ai dû réfléchir un quart de seconde avant de dire oui et de démissionner de mon job précédent dans la micro-informatique, car pour moi c’était un job de rêve !

McK En quelle année êtes-vous arrivé chez Semic ?

TM C’était à la toute fin de l’année 1998.

McK Et quelle a été votre première fonction chez cet éditeur ?

TM Rédacteur en chef… Ils avaient besoin de quelqu’un qui connaisse les comics de façon à pouvoir s’occuper de leur catalogue, tout simplement, parce qu’il n’y avait personne en interne qui savait quoi en faire… Marvel était déjà parti depuis un an, quand je suis arrivé, donc le catalogue était constitué de quelques séries Image, « Spawn » en tête, « Darkness », « Witchblade », vivant beaucoup sur le redémarrage du mainsteam des années 90 aux États-Unis. Mais parallèlement, c’est vrai que j’avais des goûts autres que le mainstream, avec des auteurs comme Will Eisner, par exemple… Et – je lui ai toujours dit et je lui redis ici – ma culture comics doit aussi beaucoup à Fershid Bharucha, car sans le travail qu’il a fait (d’abord chez Glénat puis ensuite chez Éditions USA), rien n’aurait été pareil. L’Écho des savanes Spécial USA, ça a été une Bible pour moi… Parce que ça a été la découverte des travaux que pouvait faire Adams en dehors du super-héros, ou des gens comme Michael Golden, Corben, Jeff Jones, Eisner… La liste est longue ! C’est d’ailleurs ce qui fait que je peux arriver à m’exprimer aussi bien à travers la structure Delcourt : ce qui m’intéresse avant tout, c’est de faire autre chose que du super-héros et du mainstream, parce que des types avec le slip au-dessus du pantalon et une cape, c’est une vision très réductrice des comics américains…

 

McK Lorsque vous êtes arrivé chez Semic, cet éditeur ne publiait que des fascicules en kiosque, pas d’albums…

TM Oui. En fait, les albums ça a réellement commencé en 2000. Cette année-là on a fêté pas mal de choses, notamment les 50 ans de Lug/Semic, puisqu’on était un peu les petits-enfants, les descendants de la période Lug, et on s’est amusés à dépoussiérer pas mal de séries au sein du catalogue Semic – qui à la fin des années 90 était essentiellement un catalogue tourné vers la presse. Et en 2000, donc, on a créé les Semic Books. Quelque part, la conception de ces albums s’appuyait sur les travaux précédemment faits en librairie par Fershid avec Éditions USA, mais aussi Didier Pasamonik qui courtisait Claude Vistel depuis des années pour faire des albums à partir des pages de BD Marvel prépubliées chez Lug. Donc Didier avait créé Bethy, à l’époque, et j’avais eu l’occasion de collaborer avec lui sur la collection « Mainstream » qui au départ était pour moi une ébauche de ce que deviendraient les Semic Books, et qui était une édition un peu luxueuse de ce que les Américains commençaient à faire avec les fameux TPB (albums reliés souples américains). J’avais collaboré avec Panini sur quelques titres Marvel France, mais j’ai arrêté quand Semic est venu me chercher, car il y avait un conflit d’intérêt évident… Donc voilà, j’ai joué pendant six ans dans le bac à sable des séries US mainstream non-Marvel, et c’est là qu’on a tenté de faire remonter à la surface des séries DC Comics en particulier tout en travaillant avec beaucoup d’éditeurs indépendants, notamment Image. Image est une espèce de conglomérat de différents studios indépendants, donc il y avait des sources multiples d’approvisionnement possible pour le matériel : on avait la possibilité de vraiment faire une sélection auprès des différents éditeurs US. C’était la montée en puissance de maisons d’édition comme Dark Horse, IDW déjà à l’époque, et ça offrait des perspectives assez intéressantes pour la variété du catalogue…

McK Il y avait aussi ABC… Parce que « Promethea » ou « Tom Strong » ont quand même débuté en France chez Semic…

TM C’est vrai pour les albums, mais ABC était déjà intégré à DC Comics puisqu’ABC était un label de Wildstorm et que Wildstorm avait déjà été vendu par Jim Lee à DC Comics, donc… quelque part il y avait un circuit possible d’approvisionnement pour ces séries-là. C’est toute la période durant laquelle s’est structurée la gestion des droits… C’est vrai que depuis dix ans on voit le marché américain d’achat de droits qui se structure vers quelque chose de beaucoup plus capitalistique et de beaucoup moins artistique ; aujourd’hui on a de moins en moins d’interlocuteurs, et ce sont des gens qui sont là pour vendre de la bande dessinée au kilo, voire à la tonne… Ce n’est pas mon approche ; moi je continue à vouloir travailler avec des auteurs indépendants quand c’est possible, avec des petits éditeurs parce qu’au moins ils sont attachés aux séries qu’ils nous proposent. C’est pour ça que j’aime bien travailler avec Dark Horse, Boom Studio, IDW : ce sont des gens qui – au-delà de quelques comics de licence – sont capables d’amener de la création, des nouveautés, de l’originalité…

McK Oui, et ils ont aussi un vrai background, maintenant, car ce ne sont plus des petits jeunots, quand même !

TM Eh oui… 10 ans pour IDW, 25 ans pour Dark Horse, 5 ans pour Boom ! Ça va vite !

McK Et pour les Semic Books, c’est vous qui choisissiez les séries publiées ?

TM Oui oui, sur la sélection, j’avais une grande liberté d’action : c’était mon job !

McK Il y avait de votre part une belle acuité dans vos choix, je trouve !

TM Merci. Que ce soit ABC ou Vertigo, ça a représenté pour moi les choses les plus intéressantes à publier, parce qu’effectivement, là, on défrichait et on amenait en album du comic américain qui n’était pas du super-héros.

 

McK Oui, mais même dans le genre « super-héros », il y eut de belles choses devenues historiques, comme le fameux « Crisis on Infinite Earths »…

TM Oui, je suis super content d’avoir fait ça ! On en reparlait avec Marv Wolfman (le scénariste de « Crisis »), et il était ravi parce qu’on a finalement présenté la version ultime de cette œuvre en réincorporant des morceaux d’histoires qu’il avait écrits a posteriori… C’est le genre de chose que j’ai toujours aimé faire : adapter de la bande dessinée, c’est avant tout une chance de faire au moins aussi bien, si ce n’est mieux, et de rendre encore plus cohérent une œuvre d’origine. Faire de l’adaptation, ce n’est pas pousser du papier, traduire des paquets de pages : c’est essayer de trouver un packaging, d’aller à la rencontre du lectorat ici en France, mais aussi offrir un carnet de croquis, un texte inédit de l’auteur, une image inédite créée pour la version française. Par exemple, pour Contrebande, Ben Templesmith a créé des couvertures inédites sur les deux premiers tomes de « Wormwood » (il ne l’a pas fait sur le troisième par manque de temps, mais il nous l’avait proposé). Voilà, tout ça ce sont des petites choses en plus que je considérais être du devoir d’un éditeur qui fait de l’adaptation. Donc intégrer les séries Vertigo au catalogue Semic et lancer « Y : Le Dernier Homme », « Fables », « 100 Bullets », c’était pour moi juste logique et cohérent… et ce sont devenus des classiques modernes ! C’était une époque où l’on se battait beaucoup plus pour des petites bribes de catalogue, et quand je parlais tout à l’heure du fait qu’aujourd’hui beaucoup d’éditeurs américains font des packagings sur les ventes de droits (et c’est devenu de plus en plus courant), c’est pour dire qu’il est maintenant très difficile d’aller « à la pêche » en particulier ; pour avoir une série, si on est obligé d’en publier cinq autres derrière qui ne valent pas le déplacement, je ne vois pas l’intérêt. Acheter des pans entiers de catalogue histoire de publier deux titres qui valent le détour, qui à mon sens se doivent d’être publiés, édités et adaptés correctement… Non… Ça ne se justifie pas… Ce n’est plus un boulot d’éditeur…

McK Dans un tel contexte, la marge de manœuvre semble très ténue… Ce genre de chose vous arrive souvent ?

TM Ça arrive tous les jours. Mais pas de regrets ! Parce que moi je ne suis pas là pour céder systématiquement aux vendeurs de licences. Publier quelque chose, ça se fait en coordination avec ce qu’on perçoit du marché, et si le marché est déjà encombré par trop de papier, on n’offre pas la chance qu’il faudrait à telle ou telle série… Devoir acheter cinq séries pour une seule que j’ai réellement envie de publier, je ne vois pas l’intérêt, donc autant laisser ça aux copains et les laisser perdre de l’argent !

McK Combien de temps avez-vous travaillé chez Semic ?

TM Mon parcours chez Semic, c’est six années. Cinq années assez extraordinaires, parce qu’il y a eu beaucoup de création, beaucoup de créativité, la découverte de nombreux jeunes auteurs qui depuis sont des gens qui travaillent professionnellement chez Delcourt, Soleil ou autres… Donc avoir permis que des jeunes auteurs fassent leurs armes sur les pockets, notamment sur une série comme « Strangers » qui était de la création, avoir eu suffisamment les coudées franches pour amener un petit grain de sel et puis faire revivre Zembla et tous ces personnages issus du fond historique du catalogue Lug, c’était absolument génial, en fait…

McK Pouvez-vous nous reparler un peu des Semic Books, qui furent un phénomène éditorial assez remarqué par les fans ?

TM Oui, sur la partie comics, on a pu lancer un format de bouquin… On parle encore aujourd’hui des Semic Books… La terminologie a plu aux gens, et ça a bien marché. Ça me tenait à cœur, de participer au design, au choix des couvertures, de donner un brief à un designer… C’est aussi lié à mon parcours personnel, car j’ai touché à la communication, au graphisme et au design. Quand vous savez à peu près ce que vous voulez en termes de design, il y a des gens qui sont capables de le sublimer, et tant mieux : c’est ça, le travail d’équipe. Le fameux marque-page du dernier rabat dans les Semic Books, oui, c’était un truc que je tenais vraiment à avoir dans les bouquins, pour les démarquer de ce qui se faisait ailleurs, tout simplement. Et puis on faisait des albums en couverture souple, donc on n’était pas dans la même logique que le format franco-belge classique qui réclame du cartonné. De cette période, je tire un bilan extraordinaire avec les auteurs, avec tout ce qu’on a pu faire pour faire émerger Semic en tant qu’acteur important des comics en France.

 

McK Comment êtes-vous passé de Semic à Delcourt ?

TM Semic, ça a été cinq années géniales, et puis une sixième plus difficile, puisque ça s’est mal passé avec les dirigeants de l’époque… L’aventure a fini par s’arrêter pour moi, et lorsque j’ai fait savoir que j’étais libéré de mes obligations vis-à-vis de Semic, j’ai eu l’occasion de rencontrer Guy Delcourt à quelques reprises, l’information a fait le tour de la profession, on s’est contactés, on s’est rencontrés, nous avons trouvé un mode opératoire qui correspondait à l’envie qu’on avait de collaborer ensemble, et puis voilà, ça s’est fait comme ça. Cela dure depuis quasiment huit ans, maintenant, et ça se passe vraiment très très bien…

McK Quelles ont été vos premières actions chez Delcourt ?

TM Eh bien d’abord prendre la mesure du catalogue existant, car parmi les premiers albums publiés par Delcourt, il y avait déjà des comics : on se souvient de « Marada la louve », c’était du comic issu de chez Marvel, car Guy a toujours eu un attrait, une sensibilité vis-à-vis de la bande dessinée en général et de la BD américaine en particulier. Avant même mon arrivée, c’était l’éditeur d’« Elektra », de « Watchmen », de « V pour Vendetta », des œuvres qui étaient issues d’un catalogue précédent (le catalogue Zenda, en l’occurrence), mais également l’éditeur d’un certain nombre d’Eisner, de « 30 Jours de nuit » : le premier « 30 Jours de nuit » c’est bien lui qui l’a publié, je me souviens, parce que c’était un album que j’aurais bien aimé publier chez Semic à l’époque. Il y avait également « Hellboy », « Black Hole »… enfin, on ne peut pas les citer tous, mais quand on a déjà à sa disposition un catalogue qui est riche comme ça, il ne s’agit pas de faire table rase, mais de dépoussiérer puis rebâtir sur des fondations qui sont super solides. Ensuite, mon action a consisté à amener un peu de cohérence, de suivi, notamment sur des univers entiers comme « Star Wars » ; ça a consisté à transformer le coup d’essai qu’était « 30 Jours de nuit » en série (aujourd’hui on en est au cinquième tome) ; et puis d’élargir un peu le catalogue vers des séries plus mainstream… Ça a permis de signer ensuite des séries issues de chez Image : « Walking Dead » en tête, « Invincible », et puis des séries comme « The Goon », des séries un peu décalées, mais qui sont des séries d’auteurs avant d’être des séries issues d’un catalogue éditeur… C’est le travail que je poursuis depuis pratiquement huit ans, élargir le champ des investigations, le type de séries qu’on développe : on fait aujourd’hui de l’horreur, du polar… Je suis ravi d’avoir signé « Criminal » qui est une série de tout premier ordre, ou « Incognito », des mêmes auteurs, Sean Phillips étant par ailleurs un auteur qui travaille maintenant directement avec Delcourt. Il y a aussi Francis Manapul, un ancien dessinateur de « Witchblade » qui a réalisé un album sur la série des « Sept » chez nous. Donc voilà… Une autre partie du travail, moins visible, plus éthérée, consiste parfois à mettre des auteurs américains, des auteurs de comics, en relation avec des éditeurs franco-belges, et puis on aide à ce que des projets puissent se faire, tout en continuant à travailler sur le catalogue existant. Et puis voilà, Contrebande c’est aussi « Star Wars », avec près de 150 albums publiés, ce qui est énorme ! C’est la plus grosse collection qui existe aujourd’hui.

 

McK Il y a une facette bien spécifique du catalogue Contrebande qui se porte sur le travail de Brubaker et Phillips. Avant le sublime « Fatale » qui est sorti chez Image, il y a bien sûr eu « Criminal » et « Incognito » issus de chez Icon. Quels sont vos rapports avec ce label qui appartient à Marvel ?

TM Ici c’est uniquement la négociation qui s’opère, au coup par coup, avec les auteurs. Marvel n’intervient absolument pas dans les négociations des séries Icon. Il faut replacer Icon dans son contexte (au-delà de l’anecdote du nom du label qui est un clin d’œil à Image) : c’est uniquement un moyen de retenir sous parapluie Marvel la promotion et la distribution des auteurs maison : Bendis, Brubaker… et David Mack. Ces gens-là sont parfaitement libres de faire du creator-owned (des séries dont ils conservent et gèrent les droits), mais plutôt que de les voir s’exiler (ce que leur contrat ne leur permet peut-être pas de faire, d’ailleurs) chez Vertigo ou chez Dark Horse, eh bien ils veulent les garder à la maison !

McK Et en contrepartie, les auteurs peuvent faire ce qu’ils veulent…

TM Oui, ils ont une liberté totale là-dessus. Il se trouve que très tôt, j’avais découvert les premières pages de « Criminal », et je suis allé rencontrer Ed Brubaker. On a discuté, et puis voilà ! Peut-être que la qualité du travail fourni au sein du label Delcourt a joué, car les auteurs parlent entre eux, ça finit par se savoir ; il y a une forme de savoir-faire et de qualité qui permet qu’on puisse discuter posément des choses et de ne pas forcément être dépendant de ces gros pans de catalogue qu’il faudrait parfois acheter. Donc, logiquement, ça s’est fait très simplement, sur « Criminal », car Ed nous a fait confiance. Lorsqu’« Incognito » est arrivé, il était logique de poursuivre la publication des séries d’Ed et de Sean Phillips, et pourtant Brubaker était un auteur sous contrat exclusif Marvel, oui…

McK Oui, c’est pour ça que je vous posais la question.

TM Oui mais ça, ça fait partie toujours des exceptions… On discute de pas mal de choses avec beaucoup d’auteurs, dont certains sont en contrat d’exclusivité aussi bien avec Marvel que DC. C’est une petite planète, mais c’est un grand monde, encore…

McK Oui, mais la nuance est importante pour comprendre comment vous pouvez avoir ce genre de titres au catalogue…

TM C’est beaucoup de relationnel, c’est s’appuyer sur un passé, sur une qualité de publication, de promotion… Aujourd’hui, quand on voit un titre comme « Walking Dead » rentrer dans le top ten des ventes, on se dit qu’il y a une vraie force de promotion chez Delcourt, car ce n’est pas arrivé qu’une fois : les titres « Star Wars » sont régulièrement classés, il y a une image, il y a quelque chose qui est attaché à ça… Je pense que ce sont tous ces éléments qui font que les auteurs aux États-Unis – qui travaillent beaucoup par cooptation – se parlent… Powell et Mignola se connaissent bien, et quand Mignola crée une nouvelle série, il ne se pose pas la question de savoir qui en France va la publier, parce qu’il sait qu’il sera bien considéré et traité chez Delcourt, que sa série va être mise en valeur, qu’on fait des beaux albums, et qu’on fait tout ce qu’il faut pour les promouvoir proprement… Voilà, c’est ça, la force du catalogue, ça part de beaucoup de relationnel, et puis d’une cohérence…

 

McK Est-ce que c’est ce côté relationnel qui a fait que « Spawn » a pu passer de Semic à Delcourt sans passer par d’autres cases ?

TM Oui… Todd McFarlane a dit « Moi je veux travailler avec Thierry Mornet ». J’en suis super ravi, honoré..! McFarlane a regardé la proposition qui a été faite par les éditions Delcourt et a dit « Banco, on y va ! », et ça fait sept ans que ça dure… On s’apprête maintenant à publier le onzième tome des archives ! C’est une relation qui est extrêmement forte, oui, et qui se fait dans la confiance et la qualité. C’est chouette…

McK Oui, c’est super chouette ! D’autant plus que ça a ramené aussi dans le giron « Sam & Twitch », et ça c’est pas rien ! C’est quand même une série géniale !

TM Oui, qu’on a commencé à republier sous forme d’archives, avec les premiers épisodes de Bendis et de Medina… Ça va même un peu plus loin que ça,  avec « Sam & Twitch », parce que nous avons été à l’origine de « Sam & Twitch : The Writer » qui est paru aux États-Unis en 2010 et qui a été réalisé par deux auteurs qui sont aussi des auteurs Delcourt : Luca Erbetta et Luca Blengino (avec qui j’avais eu l’occasion de travailler chez Semic et qui sont ensuite venus collaborer chez Delcourt). Ils avaient un projet que je les ai encouragés à développer sur « Sam & Twitch », et puis j’ai proposé ce projet avec eux chez McFarlane qui l’a publié… avant qu’on le publie en français : voilà !

McK Pas mal ! Moi je suis un fan de « Sam & Twitch », plus que de « Spawn », presque…

TM Oui, j’adore… Ce sont deux univers dorénavant complémentaires. Pareil pour le « Spawn : Simony », par exemple, ou le « Spawn : Architects of fear » de Briclot, ce sont des choses qui ont été initiées en France.

 

McK Est-ce qu’il y aura des rééditions de séries adjacentes à la série régulière ?

TM À terme on le fera, oui. Sachant qu’on a publié des épisodes inédits d’« Hellspawn » dans le magazine il y a quelques années et que McFarlane a ressorti en un seul volume l’intégralité des seize épisodes de cette série, ça fait bien sûr partie des choses qui sont sous le coude, mais on n’est pas dans l’urgence pour publier ça, je préfère continuer à avancer sur la publication de la série mère, ensuite « Sam & Twitch »…  Mais on a aussi quelques one-shots, et on a enfin pu exhumer le « Spawn WildC.A.T.S. » d’Alan Moore qui était resté inédit en France depuis plus de quinze ans… Je suis ravi de faire des choses comme ça. C’est ce travail de fourmi, de fouine, que j’aime bien faire pour aller chercher des choses qui sont un peu différentes, un peu inédites. Ça va du sketchbook en bonus à des invités français qui viennent réaliser leur version d’Hellboy, d’Invicible ou du Goon en fin de l’album, une couverture inédite, ou l’exhumation d’un truc un peu différent… Un autre exemple qui me vient en tête, là, c’est « L’Homme à la tête de vis », qui est un album entièrement fait pour l’édition française à partir d’histoires de Mignola parues dans différents supports aux États-Unis : ça a tellement plu – design compris – à Mike Mignola (qui m’a quand même envoyé un mail en me disant « Vraiment super, bravo, j’adore cet album, il est très beau ! ») qui est sorti aux États-Unis, en version augmentée. On en parlait à San Diego, et Mike m’a dit « Ah, je suis désolé pour toi, car on a ajouté des choses en plus dans notre édition… » Eh oui, c’est comme ça..! Mais au moins, on se dit qu’on fait un vrai travail d’édition, en créant des choses, en les mettant en forme… J’étais ravi de cet album qui était un OVNI, parce qu’on sait aussi que Mignola ne fait pas forcément partie des auteurs qui vendent le plus auprès du grand public malgré leur aura, comme Toppi ou Breccia, qui sont admirés par toute la profession mais qui ne sont pas les artistes qui rencontrent le plus grand succès public et économique… Et quand un type comme Mignola, avec sa qualité et son recul, est capable de nous dire « Bravo vous avez fait un super boulot ! » et qu’ensuite il demande à Dark Horse, son éditeur, de faire la même chose, je me dis « Ouais, super, je suis content ! », on n’a pas raté notre coup, quoi ! Dans un autre registre, j’étais ravi quand on a envoyé le troisième tome de « Point de rupture » à Trillo, et quand on reçoit ensuite un petit mail de lui où il nous dit « Merci beaucoup, j’ai bien reçu l’album, vous avez vraiment réalisé la plus belle version au monde de cette série » ! Là je dis « Merci Monsieur Trillo, parce que j’aime beaucoup ce que vous faites, et en plus vous vous fendez d’un compliment et vous prenez le temps de nous écrire pour nous dire qu’on fait un chouette boulot » : ça met la banane, bien sûr !

 

McK À quel point est-ce difficile de concrétiser une envie éditoriale ? Pourriez-vous nous parler de l’une d’elles qui s’est récemment concrétisée ?

TM Des envies, il y en a tous les jours. Si être éditeur de BD c’était uniquement publier ce dont on a envie, ça serait très simple, il y aurait une recette unique et tout le monde la piquerait, et ça se saurait. Non, je crois qu’être éditeur aujourd’hui en termes d’adaptation, c’est être super exigeant sur la qualité de sa propre sélection, et c’est essayer de voir s’il y aura suffisamment de personnes que ça va intéresser sur le marché français. Je suis ravi, par exemple, d’avoir fait l’intégrale de « Martha Washington », parce que ça mérite une redécouverte, et ça a été une relecture accompagnée d’un plaisir énorme, vraiment ! Avoir la chance de pouvoir bien faire une intégrale comme ça, c’est vraiment plaisant… Mais je suis aussi ravi qu’on ait signé la réédition de l’intégrale du « Rocketeer » de Dave Stevens. Car voilà, quoi : Monsieur Dave Stevens ! Je considère que Contrebande est l’écrin qui peut accueillir ce type d’œuvre, tellement il y avait des qualités dans le travail de Dave Stevens… Et puis c’est un hommage à un type qui était extraordinaire…

McK Je suis bien d’accord, c’est un bel artiste !

TM Un très bel artiste, oui. Avec une œuvre qui est restée partiellement inédite en France, parce qu’il n’y a eu qu’une partie de son « Rocketeer » de publié (par Fershid, d’ailleurs, encore merci !). Il faut savoir que le matériel a été entièrement remasterisé et recolorisé par Laura Martin, qui est l’une des plus grandes coloristes aujourd’hui…

 

McK Ah, Laura Martin ! Je suis d’accord avec vous ! Je suis fan ! Et ce qu’elle a fait sur « Rocketeer » est vraiment très beau… J’aimerais maintenant aborder avec vous un sujet à la fois galvaudé et tabou… Sachez que j’adore la bande dessinée de tous les pays et ne prêche pour aucune paroisse. Mais j’ai l’impression que l’une des bandes dessinées les plus intéressantes depuis quelques années se trouve dans les comics… J’ai l’impression que le 11 septembre y est quand même pour quelque chose (même si l’on ne peut pas tout expliquer que par ça), lorsqu’on lit des œuvres comme « No Hero » d’Ellis, « Ex Machina » de Vaughan, jusqu’à « Civil War » chez Marvel… On voit que beaucoup de choses ont changé, impactant fortement l’esprit des comics…

TM Première remarque, déjà, par rapport à ça : je trouve que les États-Unis n’avaient pas besoin du 11 septembre pour plonger dans la parano… La paranoïa est l’une des composantes de la culture américaine… En bien ou en mal, je ne sais pas… Enfin si, j’ai mon idée là-dessus, je pense que par moments ils feraient mieux de lever un peu les yeux et de regarder le monde tel qu’il est plutôt que de se regarder le nombril et d’avoir peur de tout ce qui bouge autour.

McK Oui, mais justement, je trouve que des gens comme Vaughan constituent un renouveau de jeunes scénaristes qui s’ouvrent au monde, ayant ce drame en eux mais ouvrant les choses. Et puis… j’ai l’impression qu’il y a quelque chose qu’ils osent faire, une passerelle avec un discours sur le monde réel qu’ici en France nous n’abordons que sous couvert d’intellectualisme… Eux abordent ça plus frontalement, finalement…

TM On reste dans la boule divertissement ou intello alors qu’eux ont décidé de confronter – parfois très naïvement, d’ailleurs – leurs héros de bande dessinée à l’actualité récente. Maintenant, il y a un autre phénomène qu’il ne faut pas négliger : aujourd’hui, la bande dessinée aux États-Unis existe – je ne vais pas dire quasi exclusivement, mais énormément – à travers le filtre du super-héros qui n’est qu’un genre du comic américain (je préfère le rappeler, car malheureusement dans l’esprit de beaucoup de personnes, comics = super-héros, mais ce n’est pas vrai, c’est très limitatif). Le genre « super-héros », depuis qu’il existe (depuis la seconde guerre mondiale puis le renouveau des années 60), c’est un genre qui se vautre dans l’hyper violence. Ce n’est pas un jugement de valeur, c’est un état de fait, parce qu’il est question de personnages très manichéens, la plupart du temps, du moins depuis les années 60. Maintenant on est beaucoup plus dans des niveaux de gris que dans du noir/blanc, mais ce sont quand même des personnages qui – le long de 22 pages – sont faits pour se péter la gueule mutuellement, d’accord ? Il y a une violence extravertie qui est la marque de fabrique des comics de super-héros, ce qui n’est pas forcément le cas de la bande dessinée franco-belge, ni même de la BD espagnole qui pourrait pourtant se revendiquer d’un passé historique super lourd, car les années Franco ne sont pas aussi éloignées de nous que ça ! Après, il y a d’autres phénomènes qui peuvent expliquer que la bande dessinée espagnole ait implosé puis que ses auteurs soient allés travailler partout dans le monde, aussi bien en France qu’aux États-Unis. Donc je pense que le genre même du comic de super-héros favorise de toute manière qu’on aille vers des sujets plus polémiques, des sujets qui sont beaucoup plus des sujets de confrontation. Je veux dire que c’est facile de brandir une idéologie, qu’elle soit réactionnaire ou non, parce qu’au bout du compte c’est fait pour taper sur la gueule du voisin. Alors il ne faut pas se méprendre, je ne suis pas plus réactionnaire que libertaire là-dessus, mais il y a quand même un état de fait qui fait que ces bandes dessinées-là, de super-héros, sont au départ des versions fantasmées de visions adolescentes ! Ça reste ça ! Même si effectivement ça se retrouve teinté depuis une dizaine d’années – il ne faut pas se le cacher – d’une réalité issue de l’actualité socio-géo-politique mondiale… C’est vrai…

 

McK Oui, mais même sans parler de super-héros, il y a quand même le renouveau de l’horreur, du polar… On a l’impression d’un nouvel âge d’or déclenché par le réel…

TM On observe que les comics en général s’ouvrent à un peu plus de diversité, premièrement…

McK Oui, j’ai l’impression !

TM C’est aussi lié au fait que le marché sature peut-être de trop de séries de super-héros et qu’un certain nombre de lecteurs vieillissants aux États-Unis ont envie de découvrir un peu autre chose, mais aussi que de nombreux auteurs ayant réussi leur carrière en faisant du super-héros ont juste envie de raconter autre chose, des fois… Brubaker n’a pas fait du polar parce qu’il fallait en faire, c’est juste un mec qui faisait du polar avant même qu’il fasse du super-héros : c’est un fan de film noir et de polar, c’est tout ! Quand on a des BD de qualité, oui, ça sort, maintenant il ne faut non plus se faire d’illusion : son « Captain America » vend bien mieux que son « Criminal » ! C’est une réalité, parce que le lectorat, lui, s’il n’a pas sa dose de mecs en Spandex avec un masque, visiblement ça ne va pas. C’est étonnant. Bon, maintenant ça ne l’empêche pas d’exister sur des marchés différents, le marché français en particulier, en faisant autre chose que ça. Pour répondre au deuxième aspect de votre remarque, oui, l’horreur – mais encore faut-il préciser quel type d’horreur – refonctionne depuis une dizaine d’années… Est-ce un phénomène de cycle ? Il y a Whedon avec son « Buffy », avant ça il y eut les romans d’Anne Rice, et aujourd’hui il y a quelques séries TV comme « True Blood » qui a eu son adaptation BD chez IDW… Il y a « 30 Jours de nuit »…

McK Et Kirkman avec son « Walking Dead », bien sûr !

TM Oui, alors « Walking Dead », c’est un peu l’arbre qui cache la forêt, et la forêt n’est pas très grande, en termes de zombies… Il n’y a pas énormément de séries de zombies aujourd’hui qui sont de longues séries à suivre, sur le mode feuilletonnesque comme « Walking Dead », et qui sont de la qualité de « Walking Dead ». Ça c’est une réalité, c’est factuel, ce n’est pas moi qui le dit parce que c’est au catalogue Delcourt : c’est une réalité à peu près indéniable. Qu’est-ce que c’est que le zombie dans la version Kirkman ? Eh bien ce n’est jamais qu’une expression de la paranoïa ambiante, hein..! C’est : « Mon Dieu, j’ai peur de l’autre, je me renferme, je me cache… » Ce n’est pas bâti sur des notions positives… (Rires) Après, je ne veux pas faire de la philosophie de comptoir, parce que parfois il faut aussi juste prendre les choses pour ce qu’elles sont, à savoir de bonnes séries de divertissement !

 

McK Oui, je trouve qu’il y a des choses à la fois intelligentes et passionnantes qui sortent. Ça fait du bien !

TM Je suis le premier ravi en voyant de bons polars trouver leur lectorat. Et puis ça permet de prouver que la bande dessinée américaine est extrêmement variée et de qualité, au-delà des simples super-héros !

McK Justement, ce que j’apprécie, c’est qu’il y a Chris Ware, Kirkman, Brubaker, du polar, de l’horreur, des choses qui sont complètement différentes du super-héros, et je trouve que la bande dessinée américaine s’ouvre de plus en plus, malgré les apparences. Il y a eu le Brit Pack, aussi, qui a joué, hein, et qui joue encore : Ellis, Ennis, Millar & co…

TM Oui, qui continuent d’amener des choses et une vision plus continentales, plus européennes… Oui, je suis assez d’accord là-dessus. Mais d’un autre côté il ne faut pas se leurrer, car ça fait quand même des années que les éditeurs américains moissonnent dans tous les pays pour aller chercher des auteurs ! Il y a eu des vagues brésiliennes de dessinateurs, des vagues espagnoles, italiennes, et là une vague française, avec Olivier Coipel, Philippe Briones, Paul Renaud… Ce sont des gens qui arrivent par leurs qualités propres à exister et à se faire un nom sur le marché américain…

McK Alors justement, est-ce que dans un coin de votre tête vous avez un fantasme transatlantique au sein de Contrebande, avec des collaborations de plus en plus évidentes et concrètes entre auteurs anglophones et français – ou européens ?

TM Oui, c’est déjà le cas : il y a quelques années on a commencé à créer le comic « Alone in the Dark » qui était une préquelle au jeu vidéo, en collaboration avec Infogrames ; on a fait travailler des auteurs américains, des auteurs franco-américains, tous ensemble. On a travaillé sur les pockets avec des auteurs qui étaient espagnols, argentins, italiens, brésiliens… Derrière, on a fait en collaboration avec Todd McFarlane le « Spawn : Simony » qui a été réalisé par des Français avec des personnages américains pur jus. Mais non, ce n’est pas un fantasme, ce n’est pas une envie particulière, il y a des opportunités qui se créent avec des gens qui ont vraiment des choses à faire et à dire, et ça se fait… Après, ça marche dans les deux sens : quand on rencontre des gens comme Templesmith ou Eric Powell, eh bien obligatoirement il y a des envies qui peuvent se créer, parce que quand ces auteurs – qui pour l’instant ne travaillent que pour le marché anglo-saxon – voient la manière dont ça se passe sur le marché français, ça génère des envies chez eux… Après, on essaye de voir si les projets qu’ils présentent sont susceptibles d’être bien accueillis sur le marché français. Il y a toujours des discussions très ouvertes de ce côté-là, oui… Le fait d’être proche des auteurs eux-mêmes, ça ouvre des portes, ça crée des opportunités. Mais ce n’est pas un fantasme en soi… Si, le fantasme, c’est de faire le meilleur album possible ; alors il est parfois avec des auteurs du cru, parfois avec des auteurs anglo-saxons, et parfois avec des mariages qui s’opèrent entre des scénaristes d’une nationalité et des artistes d’une autre… Après, je pense qu’il ne faut pas tomber dans le gadget marketing. Vouloir faire travailler tel ou tel grand auteur sur tel ou tel grand personnage, ce n’est pas forcément la bonne recette : la pâte ne prend pas forcément…

Thierry Mornet et Ben Templesmith en compagnie de Marie Rameau, libraire et fan de comics.

McK En parlant de bonne ou mauvaise recette, comment voyez-vous le marché aujourd’hui par rapport aux albums que vous proposez ?

TM On est dans une période où il faut faire un peu plus attention peut-être à ce qu’on publie, parce que le marché français est en train de souffrir et de prendre de plein fouet les effets de ce qu’il convient d’appeler la crise. Certaines personnes ont de plus en plus de difficultés pour trouver de l’argent et payer leur divertissement, et la bande dessinée c’est du divertissement, ça fait partie des coûts budgétaires de certains ménages. Il y a un deuxième phénomène qui est la réelle surproduction…

McK Oui, 5565 albums parus cette année d’après l’ACBD… On en est à environ 15 albums par jour…

TM Oui, ça échappe à l’entendement, on n’a plus les moyens physiques aujourd’hui de lire l’intégralité de la production. Il y a obligatoirement des régulations naturelles qui vont s’opérer, donc, oui, je pense qu’on est sur une période où il va falloir faire un petit peu plus attention à ce que l’on publie, de manière à ce que chaque album ait sa chance et puisse trouver son public. Après, ce n’est pas de regarder dans la boule de cristal ou d’être devin que de dire ça… Mais on ne peut pas continuer avec une augmentation de production exponentielle, c’est impossible…

McK Oui, mais ça fait dix ans qu’on dit que ça va péter parce qu’on produit trop, mais ça ne pète pas !

TM Ça ne pète pas, euh… Faut pas être dans les basques du jeune auteur qui sort un premier album, qui vend moins de 1000 exemplaires et qui derrière doit aller vendre des pizzas pour bouffer à la fin du mois… Donc ça pète toujours pour quelqu’un…

McK Oui, bien sûr, je sais : lorsque je dis que ça ne pète pas, c’est en pensant à certains éditeurs qui sont dans le giron de gros groupes aux reins assez solides pour éponger les pertes…

TM Pour certains, oui… Après, c’est le jeu des équilibres : il y a des séries qui marchent extrêmement bien et qui permettent de couvrir les nombreuses séries qui ne fonctionnent pas. C’est la réalité du marché. Le tout, encore une fois, c’est d’arriver à une sélection qui soit modérée. Moi, je sais que ça fait quelque temps que je ne publie pas plus d’albums que l’année précédente. C’est une présence maîtrisée. Je pourrais publier dix albums de plus par an, les sollicitations existent, les envies existent, mais non, mon boulot ce n’est pas de publier 50 albums une année, 80 l’année suivante et 100 l’année d’après ! Ça n’aurait pas de sens ! C’est se mordre la queue, une course en avant où tout le monde va perdre !

McK Quelle est votre vision pour Contrebande dans le futur proche ?

TM Sur le futur proche, la vision est déjà existante : continuer dans la diversification, dans la qualité de choix des projets, dans le travail qu’on fournit avec des auteurs qui deviennent des auteurs maison. Quand je vois les relations qu’on a su établir et développer avec Ben Templesmith, Eric Powell ou Mike Mignola, c’est vrai que c’est super plaisant et ça permet de travailler dans une forme de tranquillité pour l’avenir ; ce sont des gens avec qui on a envie de continuer l’aventure parce que bon an mal an, même si tous leurs albums ne vendent pas des dizaines de milliers d’exemplaires, il y a une vraie qualité, il y a quelque chose qui impacte et qui vient trouver un écho avec la cohérence et la qualité du catalogue Contrebande. Quand « Tony Chu » est arrivé (une série que j’ai vraiment adorée, qui m’a fait flasher parce qu’elle est déjantée, irrévérencieuse, extrêmement bien réalisée, et décadente à souhait !), je me suis dit qu’elle avait bien sa place au sein du catalogue Contrebande, et le fait est que le lancement a été plutôt réussi. C’est une série qui ne perd pas en qualité, tout comme « Walking Dead », en fait. À chaque nouvel album on sent qu’il y a des choses qui continuent de grandir en qualité et en cohérence, et c’est un vrai plaisir ! En plus, les auteurs sont adorables, alors ça encourage, oui. Donc on espère trouver un ou deux autres « Tony Chu » pour 2013 et 2014, oui, bien sûr !

 

McK « Walking Dead » s’avère plus que jamais la série phare de Contrebande, aujourd’hui…

TM Oui, « Walking Dead » et l’univers « Star Wars » restent nos deux têtes de pont, absolument. Après, il y a un consensus qui s’opère sur « Walking Dead » entre le nombre de lecteurs important et grandissant, et puis la qualité qui ne baisse pas – loin de là – de la série elle-même. Et puis la relation entretenue avec Robert Kirkman d’un côté et Charlie Adlard de l’autre, it’s the cherry on the cake, c’est un vrai bonheur ! On n’est pas là juste pour acheter les droits et publier une série, ça ne s’arrête pas là. Une partie du plaisir de la réussite qu’on a avec « Walking Dead » est issu aussi de la relation qu’on entretient, et du travail de promotion qu’on peut faire sur la série. Il y a toute une campagne de promotion dont on discute avec Kirkman, et c’est un vrai plaisir, parce qu’il nous laisse beaucoup de liberté, parce qu’il fait confiance à notre connaissance du marché français. Voilà aussi l’une des clés : quand les Américains pensent que l’Europe est un seul et même marché, je pense qu’ils se mettent le doigt dans l’œil jusqu’au coude, c’est une grossière erreur ! C’est une méconnaissance totale de la façon dont les choses fonctionnent. On ne peut pas traiter un titre de la même manière sur le marché espagnol, italien, allemand ou français, je suis désolé ! Aujourd’hui, on prétend bien connaître le marché français, parce que Delcourt existe depuis plus de 25 ans, et on ne va pas avoir la prétention de dire aux Américains qu’on va casser la baraque sur le marché allemand ou sur le marché italien, ça n’a pas de sens !

McK Vous confirmez donc une continuité dans la qualité plutôt que de grands chamboulements à venir, pour Contrebande…

TM Oui, parce qu’on sait où on va et on ne change pas de cap, sans céder aux sirènes de l’actualité… On ancre notre travail dans la continuité, dans la cohérence. On continue à développer le relationnel avec certains petits éditeurs, certains auteurs, pour pouvoir publier la meilleure version possible de leur travail adapté au marché français, ça c’est clair. Ça reste un souci quotidien. On espère que les gens continueront à nous suivre là-dessus. Et puis moi je garde toujours une chose en tête tous les matins, c’est qu’on est super dépendants des lecteurs qui continuent de nous faire confiance. Je les remercie de continuer à être là, car sans eux on n’est rien ! Clairement ! Donc le respect, c’est vers nos lecteurs qu’il va, déjà…

 

McK Pour finir cette longue interview, pourriez-vous nous parler de l’actualité de Contrebande ?

TM « Walking Dead » s’est vraiment installé en tant que succès public, et ça représente quelque chose qui est emblématique de notre production comics. Mais il n’y a pas que ça, il y a un certain nombres d’autres univers que nous sommes en train de développer : on peut penser à l’univers de Mignola autour de « Hellboy » et de l’ensemble des séries concomitantes, comme « B.P.R.D. ». C’est le cas de « Lord Baltimore », de « Lobster Johnson » qui va arriver en 2013, ou de « Witchfinder » qui est également lié à l’univers d’« Hellboy » et qui va arriver fin 2013. Ce qui m’intéresse, c’est de développer ces univers d’auteurs. Donc on va continuer à travailler dans cette veine-là avec Kirkman, avec évidemment en tête de pont « Walking Dead », mais « Invicible » a maintenant trouvé son public, on publie trois albums d’« Invicible » par an, c’est quand même le signe d’une relative bonne santé et qu’il y a une demande. On va finir la publication de « Brit », mais les amateurs de Kirkman ne vont pas être à jeun, parce qu’on a encore pas mal de choses à venir qui sont publiées par Skybound (la société de production de Kirkman). On poursuit les développements en proposant de nouvelles séries de jeunes auteurs en allant chercher au sein de la production Image ; je continue à avoir la chance de pouvoir publier ce qui me semble être à priori le meilleur de ce que propose Image, souvent dans les registres de la SF. Ça va être le cas avec « Storm Dogs » de David Hine et Doug Braithwaite qui arrivera fin 2013 et qui est en cours de publication aux États-Unis, c’est le cas de l’horreur avec « Revival », du fantastique avec « Mind the Gap »… Mais il y aura aussi « Happy » de Grant Morrison, et je suis absolument ravi de ça ! L’autre axe, c’est la participation active au label Comics Fabric, avec notamment une première série qui est une trilogie et qui s’appelle « Nightfall », de Fred Fordham, et qui est une très jolie relecture du « Paradis perdu » de Milton. Fordham est un jeune auteur anglais dont c’est le premier travail.

 

McK Et qu’en est-il des parutions en kiosque ? Le magazine Spawn a malheureusement disparu faute de lectorat, mais il me semble qu’il y a du nouveau en perspective…

TM Oui… En dépit du fait que la presse n’est pas forcément un milieu hyper porteur en ce moment, c’est vrai qu’on a un certain redéploiement au niveau de notre présence en kiosque. En 2010, on avait lancé un nouveau magazine « Star Wars » (Star Wars : The Clone Wars, qui s’adresse à un public de jeunes lecteurs, ceux qui suivent notamment la série TV éponyme) qui vient de faire peau neuve cet hiver… De même, Star Wars : Comics Magazine paraît ce mois de janvier 2013, une toute nouvelle revue qui remplace Star Wars : la saga en BD. Et puis… Il y a l’arrivée en tout début de cette année 2013 du Walking Dead : le magazine officiel !

McK Quelle en sera la périodicité ?

TM C’est un trimestriel. Mais vous allez en entendre parler !

McK Une petite conclusion, Thierry ?

TM Eh bien… 2012 s’est achevée comme une année où il a fallu tenir sa place, encore… Contrebande est le label n°1 de la VF en France, mais il y a l’arrivée de nouveaux acteurs sur ce marché qui ont eux tout à prouver dans la durée… On est attentifs, on se bat. Il est important de regarder le travail des autres éditeurs, mais je ne vais pas changer ma manière de faire et ma manière d’être en voulant reproduire à tout prix ce que fait la concurrence. Dans un registre plus personnel, il y a donc eu la sortie du livre « Comics : les incontournables de la bande dessinée américaine », et puis je m’amuse à faire le scénariste, sous le pseudonyme de Terry Stillborn… Mais vous n’êtes pas obligé de le mettre, ça… (Rires)

McK Si si, ce qui est dit est dit ! Merci, cher Thierry, pour votre disponibilité et votre passion, ce fut un plaisir !

TM Merci à vous !

Cecil McKINLEY

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12 réponses à Interview Thierry Mornet

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  2. chouette interview, où le maître mot (une fois de plus) est la passion :)

    • Cecil McKinley dit :

      Bonjour Laurent,
      Merci de votre commentaire… C’est vrai qu’il n’y a que ça de vrai, la passion! Sans elle, la bande dessinée devient triste et mal foutue… Donc encore bravo à Thierry Mornet pour sa passion communicative!
      Bien à vous,

      Cecil McKinley

  3. Marie Rameau dit :

    Je suis une fan ET une libraire ! Voleurs de photo ! (ça ira pour cette fois, j’adore cette photo !)

    • Cecil McKinley dit :

      Bonjour Marie,
      Merci de votre commentaire, même s’il me fait culpabiliser à cause de mon honteux vol de photo… Mais il n’y avait pas vraiment de lien qui me permettait de vous identifier quand je l’ai trouvée sur le Net, et cette photo est tellement chouette!
      Voilà qui est maintenant fait, et vous remarquerez que – du coup – j’ai changé la légende de la fameuse photo au sein de mon article afin de vous remercier de votre mansuétude vis-à-vis du vilain chapardeur que je suis…
      Sans rancune j’espère!
      Comicsement vôtre,

      Cecil McKinley

  4. Marie Rameau dit :

    Pas de souci ! Au contraire, ça m’a rappelé une super journée passée avec eux. Ca m’a donné le sourire de bon matin ! :)

  5. Capitaine Kérosène dit :

    Merci Cecil pour ce long et très intéressant entretien.

    Vraiment dommage pour Concrete, cette belle série dont je ne désespérais pas de lire un jour la suite en français. Mais, comme toujours avec les séries atypiques, c’est le marché qui décide… et le marché ne goûte guère l’originalité.

    • Cecil McKinley dit :

      Hello Captain,
      Oui, je suis bien d’accord avec vous, ça fait de la peine qu’une série aussi belle et originale que « Concrete » ne trouve pas son public… Mais sait-on jamais… peut-être un jour… si par miracle…
      Si cela arrive, ne doutez pas que j’en parle haut et fort ici même!
      Bien à vous,

      Cecil McKinley

  6. phil dit :

    Ahh ca fait plaisir de lire une vrai itw, assez longue et complète
    Et super intéressante en plus
    Bon je suis moyennement objectif, j’aime beaucoup M’sieur TM que je connais depuis…97? :-)

    • Cecil McKinley dit :

      Hello Phil,
      Merci pour votre commentaire si sympathique! Cela me conforte dans l’idée que le fameux adage « sur Internet il faut faire court parce que c’est un format où les gens ne lisent pas longuement » est complètement con, et même un instrument de nivellement des esprits par le bas qu’on veut nous faire croire comme étant une réalité mais qui participe à l’appauvrissement de la pensée. Sur Internet il doit y avoir de la place pour du long, du court, sans que cela soit un paramètre de qualité; seul le contenu compte.
      Si la longueur de cette interview permet aux internautes d’aller un peu plus loin qu’ailleurs, en prenant le temps de creuser, alors je n’écris pas pour rien! Les si gentils commentaires sur cette interview me le confirment…
      Donc un grand merci à vous, et à tous mes fidèles lecteurs!
      Bien à vous,

      Cecil McKinley

  7. phil dit :

    entièrement d’accord
    je suis moi même assez bavard (beaucoup?) y compris sur le net/mon blog… Et le jeune homme qui a mis ici le 1er commentaire, Laurent, est beeeeaucoup plus bavard que moi (sauf aujourd’hui dans son commentaire :-)