COMIC BOOK HEBDO n°63 (28/02/2009)

Cette semaine : TRANSMETROPOLITAN, LE SPIRIT, et FABLES…

TRANSMETROPOLITAN vol.3 : SEUL DANS LA VILLE (Panini Comics, Vertigo Big Book)

Vous serez d’accord avec moi, rien ne vaut un bon volume de Transmetropolitan pour bien se décapsuler le cerveau et se laisser enfin aller à pousser une gueulante contre tout ce qui nous oppresse ici-bas dans une normalité qu’on nous vend comme étant la seule réalité possible (eh ben, si c’est pas de l’entrée en matière, ça…). Ce troisième volume intitulé Seul dans la ville ne déroge pas à la réputation de l’œuvre, acide, lucide, voire enfluricide (oui, je vous rappelle que ce joli illustré est à destination de lecteurs plutôt avertis), et c’est toujours Warren Ellis qui écrit et Darick Robertson qui dessine…
Après les élections présidentielles, notre bon Spider Jerusalem décide de fourrer son nez là où ça dérange, là où la pourriture se cache derrière les apparats. Mais comme d’habitude, notre journaliste révolté ne va pas faire dans la dentelle… On ne demande pas à un sénateur de montrer son pénis en pleine conférence de presse afin de pouvoir juger si cette bistouquette est bien celle qu’on peut voir dans certains films pornos sans s’attirer les foudres de ceux d’en haut. Hum… Bah oui. Entre inconscience, courage, folie, justice, hargne, éthique et drogues, Spider entend bien renverser la vapeur en dévoilant au grand jour l’innommable vérité. Il est pour cela accompagné de ses Sordides Assistantes (toujours prêtes à le suivre comme à l’enfoncer), muni de son fameux agitateur d’intestins, et affublé de son chat mutant qui fume et urine plus que de raison. Toujours en proie à la colère et au désespoir, entre deux coups de pieds au cul et une farce hénaurme, Spider Jerusalem manie l’outrance et la démesure pour mieux combattre l’aplomb assassin des puissants et la médiocrité criminelle des lâches et des profiteurs, répondant à la provocation légitimée par une provocation encore plus grosse qui dérape très vite dans le « hardcore ». Transmetropolitan est une œuvre irrévérencieuse et outrancière, ordurière, provocante, mais elle est finalement une œuvre très morale, en ce sens où la quête de la vérité est le seul moyen de rétablir les vraies valeurs de vie par rapport à l’artefact d’existence structurée par le capitalisme et la force brute, sans parler de toutes les saloperies qui ont cours et qui meurtrissent, flinguent, manipulent les gens. Warren Ellis, auteur moral ? Mais je deviens fou, moi…

Et pourtant… Spider Jerusalem en crève, de voir cette humanité empêtrée dans son bourbier, semblant aveugle et sourde même le nez dans le caca. Parfois il s’effondre totalement, et vomit face à tant d’horreurs quotidiennes. Il n’arrive pas totalement à désespérer de nous et ça le fout en rognes, car que mérite-t-on, à vivre ainsi, et lui, et eux, et elle ? Que fait-on, tous ? L’album commence très fort, avec une très belle séquence sur la mort et l’acceptation de celle-ci. C’est drôle, superbement découpé et composé, et repose la question existentielle les pieds dans le plat. Puis Spider descend en ville et raconte ce qu’il voit, les gens, leur vie, souvent des trucs de fous, souvent des choses sordides, et soudain la beauté – jusqu’à quand ? Car la vérité sur le sénateur Sweeney et les élections présidentielles va plonger Spider dans des méandres sanglants où – s’il ne va pas perdre la vie – il risque de perdre la parole. Une des armes pour le discréditer est évidemment les médias et plus particulièrement la télévision avec des programmes édifiants reprenant le personnage du journaliste tatoué (les différents programmes sont dessinés par Lea Hernandez, Kieron Dwyer, Bryan Hitch, Frank Quitely et Eduardo Risso : plutôt sympathique !). Spider Jerusalem ira-t-il jusqu’au bout, ne se laissera-t-il pas intimidé ? Lorsqu’il y a en ligne de mire des politicards véreux et des curés pédophiles, on peut aisément penser que notre bon vieux journaliste acerbe et droit va s’en donner à cœur joie… Au-delà du coup de gueule, Transmetropolitan reformule des questions de base sur la liberté d’expression, le sens de la vérité, sa réelle application, et ce que nous faisons du matériau de nos vies. Mine de rien, c’est pas rien… Votez Spider Jerusalem !

LE SPIRIT vol.2 : BOMBE À RETARDEMENT (Panini Comics, DC Heroes)

Ce deuxième volume reprend les épisodes 5 à 8 de la nouvelle série du Spirit de Will Eisner entamée en 2007 et réalisée par la star montante canadienne Darwyn Cooke. Le trait plein, dynamique et cartoonesque de Cooke donne à la série une atmosphère très détendue et c’est tant mieux. Quant à la narration, bien sûr, il ne s’agissait pas de singer Eisner, mais nous sommes dans un registre plus basique, les hommages aux inventions du grand Will perçant çà et là au gré d’une couverture ou d’une page de générique. L’exercice était certes périlleux, voire impossible, de reprendre une telle série… Pourtant nous avions eu de belles tentatives dans le Spirit Jam qui était paru aux Etats-Unis en 1981, où Caniff, Corben, Sienkiewicz, Dave Sim, Miller, Kurtzman, Byrne ou Bolland (pour ne citer qu’uex) rendaient hommage au héros tout autant qu’à son créateur. Mais revenons au présent ouvrage…
On commence avec une histoire où l’image du Spirit est utilisée à des fins d’intoxication commerciale et alimentaire (la propagande télévisuelle a été réalisée par le même type qui s’est occupé des programmes de Spider Jerusalem : « The Spirit Brand Haricots au lard : De l’énergie pour jeunes délinquants ! »). Monsieur Charognard accompagné de son vautour femelle Melle Julia Ruscof semble être derrière cette scandaleuse affaire, mais ce duo étrange n’est pas seul dans la partie et les choses vont bien vite se compliquer… Puis nous lirons un récit assez atypique où un groupe de jeunes musiciens se retrouvent accros à une drogue très spéciale : l’eau filtrée par un météore bleu installé dans un parc. Blue, le protagoniste de l’histoire, entraînera malgré lui les autres membres du groupe dans une dramatique aventure où le Spirit ne pourra malheureusement pas faire grand-chose. Avant que l’album se ferme sur un récit où la gente féminine a la part belle en la personne de l’agent Satin, cet ouvrage nous propose trois courts récits signés par des auteurs et artistes de tout premier ordre : Plus dure qu’un diamant par Walter Simonson et Chris Sprouse (où l’on voit qu’il faut se méfier des vamps aimant trop les bijoux), Synchronicity par Jimmy Palmiotti et Jordi Bernet (un vrai bel hommage à l’art d’Eisner, la page titre est de toute beauté), et Les Dangers du portable par Kyle Baker (au style noir incroyablement contrasté, à la fois brutal et fin). Bref, quelques bonnes surprises dans cet album sympathique où vous pourrez admirer les belles couleurs de Dave Stewart. La couverture, très pop, est une vraie réussite.

FABLES vol.6 : CRUELLES SAISONS (Panini Comics, 100% Vertigo)

Nous retrouvons avec plaisir tout le petit monde désenchanté de Fables pour un nouveau volume plein de rebondissements, d’intrigues et de révélations surprenantes… Décidément, la féerie n’est plus ce qu’elle était ! Bill Willingham continue donc de démantibuler l’image angélique des contes pour enfants afin d’en faire de sombres histoires d’adultes. Et la recette fait toujours mouche, avec Mark Buckingham au dessin et les très belles couvertures de James Jean. Plusieurs histoires s’entremêlent au fil des épisodes qui se portent parfois sur un événement en particulier. La Belle au Bois Dormant, Blanche Neige et Cendrillon continuent d’être obsédées par le Prince Charmant qui risque bien de remporter les élections contre le Roi Cole. Vous constaterez aussi comment Cendrillon en prépare de belles, de mèches avec Bigby Wolf… Le vieux Shawn Duffy nous racontera comment il a rencontré Bigby pendant la seconde guerre mondiale, pour une histoire qui fleure bon l’hommage à tout un pan du cinéma fantastique américain puis anglais, puisqu’on a droit à un « Frankenstein vs Werewoolf » : chouette ! Bigby a du boulot, dans ces épisodes, puisqu’il est aussi directement impliqué dans la naissance des enfants de Blanche Neige, étant le pôpa (dixit Segar). Un accouchement spectaculaire et multiple, présageant quelques surprises quant à l’aspect physique des nourrissons (bah oui, un homme-loup, ça laisse des traces…). Cette naissance est un événement important dans l’histoire, car il a des conséquences et des ramifications liées à la Ferme, cet endroit où sont élevés les Fables n’ayant pas apparence totalement humaine. Nous suivrons l’évolution des enfants de Blanche Neige au sein de la Ferme, tandis que d’autres drames et d’autres personnages vont apparaître ou disparaître dans le récit, selon le cycle de la vie et de la mort. La lecture de Fables (lauréat de 3 Eisner Awards comme indiqué sur la couverture) est toujours agréable et pleine de surprises, et l’on a déjà hâte de lire le prochain volume…

Cecil McKINLEY

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