« Le Massacre » par Simon Hureau

Lors d’une vente de trophées de chasse, à Paris, les acheteurs s’offrent crâne de tigre ou défenses d’éléphant, mais la salle assiste tout à coup à une empoignade surréaliste de surenchères pour un cornage de buffle du Cambodge, de « kouprey » pour être plus exact… Pourquoi une telle effervescence ?

C’est tout l’enjeu de ce récit dense et riche que de nous donner la clé du mystère et cela suppose des méandres dignes du Mékong, car l’explication est totalement historique, et pour tout dire coloniale. Quand Louise hérite des affaires de son père, elle hérite surtout de « babioles » d’un ami de son père, officier vietnamien qui a connu l’invasion du Cambodge et la prise de Phnom Penh. Cela explique la présence de photos dignes d’un reportage et d’un « massacre », nom donné aux trophées de chasse. Son ami Simon s’en empare et se retrouve au cœur d’une intrigue passionnante, aussi habile que le jeu de mots du titre de l’album, car il est également question d’un massacre autrement plus insupportable, celui de millions de Cambodgiens sous Pol Pot.

Mais quel rapport entre le kouprey, animal mythique et rarissime – la race est même éteinte – , tué semble-t-il en février 1933 par un chasseur français et la photo du bureau de commandement khmer rouge en 1979 ? Il faut toute l’habileté du scénariste pour unir les deux et évoquer, au final, toute l’histoire du Cambodge : « Ce massacre, explique Limul Goma, collectionneur richissime, synthétise, par son histoire, le destin d’un pays emblématique des grandes tragédies du vingtième siècle ». Au cœur de cet imbroglio, Magloire Dssgravières, un rescapé de la Grande Guerre qui s’est juré de ne plus toucher un fusil. Pourtant l’homme était une fine gâchette et, lors des chasses locales, il s’ingéniait à ne jamais tirer. Sauf une fois, en 1933 : ce jour-là, René Sauvel aurait mieux fait rester couché et de soigner ses accès de fièvre tropicale !

Alors si vous souhaitez découvrir les jungles indochinoises, des temples de la période angkorienne, un animal mythique et un peuple particulièrement martyrisé, offrez-vous un billet pour le « Massacre ». En 64 planches, Hureau fait preuve d’une inépuisable ingéniosité narrative où ne manquent ni informations, ni rebondissements. Pas étonnant chez un auteur qui avait déjà signé, en 2008 (sous le pseudo Simon Hache) « Hautes Œuvres », un premier récit étonnant mettant déjà en scène « Le musée insolite de Limul Goma » (c’est le titre (insolite s’il en est !). Il s’agissait d’une autre forme de massacres : le mercredi 5 janvier 1757, alors qu’il regagne son carrosse, Damiens se jette sur le roi Louis XV et le frappe d’un coup de canif. La tentative de régicide coûte à son responsable une mise à mort d’une cruauté inouïe, un supplice de plusieurs heures infligé par le bourreau Charles-Henri Sanson (futur guillotineur de Louis XVI), aidé de 16 assistants. Le peuple de Paris assiste avec enthousiasme à cette exécution à rebondissements et des histoires parallèles naissent en marge du spectacle morbide. Sous-titré « Petit traité d’humanisme à la Française », l’album était déjà d’une originalité incontestable et l‘auteur y faisait aussi preuve d’humour noir. Hureau s’attaquait certes à la peine de mort, mais plus encore à une société du spectacle qui médiatise avec un détachement de comptable (l’audimat !) la barbarie dans tous ses états. Barbarie, que celle de Pol Pot et ses tortionnaires ont appliquée avec tant de zèle !

Alors, bon voyage au cœur du Cambodge, entre Histoire et fiction, une fiction astucieuse totalement au service de la Grande Histoire.

Didier QUELLA-GUYOT ([L@BD->http://www.labd.cndp.fr/] et sur Facebook) http://bdzoom.com/author/didierqg/

« Le Massacre » par Simon Hureau

Éditions La Boite à Bulles (14 €) – ISBN : 978-2-84953-152-5

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