« Clairette » de Jean-Michel Charlier et Albert Uderzo

En juin 2009, les éditions Sangam (1) vont lancer une collection Jean-Michel Charlier qui rééditera des bandes dessinées d’aventures (inédites en albums ou épuisées depuis longtemps dans le commerce) scénarisées par cet immense auteur.

Le premier titre à paraître sera la mythique « Clairette », illustrée par Albert Uderzo : une bande dessinée qui parût dans Paris Flirt, de 1957 à 1958. Ce bel ouvrage de soixante-quatre pages contiendra également le récit complet « Le Neveu de D’Artagnan » des mêmes auteurs, une interview avec Albert Uderzo sur le sujet et un solide dossier sur le scénariste, richement illustré par de nombreux documents inédits : n’hésitez pas à contacter l’éditeur et à le soutenir dans cette importante entreprise patrimoniale en souscrivant, dès aujourd’hui. Quant à nous, c’est l’occasion de revenir sur les circonstances exactes de la création de cette série, hélas seulement connue des spécialistes… (2)

Une fois son doctorat en Droit en poche, en 1944, Jean-Michel Charlier est embauché comme donneur d’idées et comme dessinateur (particulièrement pour illustrer « Le Cours du chef pilote » dans Spirou) au sein de la World’s P. Press ; entreprise dont le titre exact, et quelque peu ronflant, était la World’s Publicity Press. Cette agence fournissait des dessins, des bandes dessinées, des rubriques et même de la publicité aux éditions Dupuis, lesquelles éditaient déjà les hebdomadaires Spirou (pour les jeunes) et Bonnes Soirées (pour un public adulte et féminin). Cela convenait parfaitement à notre jeune diplômé, lui qui rêvait, depuis sa plus jeune enfance, de devenir dessinateur de bande dessinée. Sa formation de juriste lui avait quand même permis, peu de temps auparavant, d’avoir été employé, pendant quelques semaines à peine, par un grand cabinet d’avocats liégeois : un travail qu’il avait principalement accepté pour faire plaisir à son père.

Se révélant, au fur et à mesure, meilleur conteur que dessinateur, Jean-Michel Charlier se résolut finalement à suivre le conseil du dessinateur Jijé (Joseph Gillain) : se tourner plutôt vers l’écriture des scénarios. Cependant, il continuait, du moins dans un premier temps, à dessiner tout ce qui était technique (avions, bateaux, etc.) dans les séries qu’il réalisait avec son ami Victor Hubinon : « L’Agonie du Bismark », « Buck Danny », « Surcouf », « Tarawa atoll sanglant », « Joë la Tornade »… C’est ainsi que Jean-Michel Charlier commença à s’imposer comme le grand scénariste qu’il a été : réussissant à mêler adroitement l’action et l’humour sans temps mort, en partant toujours de faits réels

Si l’hebdomadaire Spirou restait son terrain privilégié (avec des séries comme « Les Belles Histoires de l’Oncle Paul », « Jean Valhardi », « Kim Devil », « La Patrouille des Castors », « Mermoz » ou, un peu plus tard, « Thierry le chevalier » et « Marc Dacier » archétype du grand reporter), Jean-Michel Charlier devint, petit à petit, l’un des responsables de la World’s Press et de l’International Press : une agence amie régentée par Yvan Cheron, beau-frère de Georges Troisfontaines, le patron de la World’s. Ces deux organismes alimentaient aussi des quotidiens belges comme La Libre Belgique, pour lequel un supplément bande dessinée (La Libre Junior) était proposé aux jeunes lecteurs, depuis 1950. Jean-Michel Charlier y créa « Tiger Joe », « Fanfan et Polo » et « Alain et Christine ». L’International Press, quant à elle, travaillait surtout avec La Wallonie où Jean-Michel Charlier reprendra « Belloy » : un héros médiéval qu’Albert Uderzo avait créé, en 1948, dans O.K. Et voilà comment ce passionné d’aviation et d’aventures sur papier (« Un être exceptionnel, toujours empreint de gaieté et jouissant de la vie » comme le qualifiera ensuite Albert Uderzo) rencontra le futur dessinateur d’« Astérix » dont il avait déjà repéré le talent : en effet, Jean-Michel Charlier souhaitait ardemment travailler avec lui après avoir vu les dessins d’actualités que ce dernier avait déjà publiés dans France Dimanche

Tout prédestinait alors Jean-Michel Charlier à continuer une carrière prestigieuse à la World’s Press et dans Spirou quand, en 1956, notre scénariste et ses amis René Goscinny et Albert Uderzo (qui avaient donc été, eux aussi, embauchés quelques années auparavant par la World’s), se mettent à organiser des réunions entre professionnels, puis à rédiger et à faire signer une charte de défense de la profession à tous les grands noms de la bande dessinée belge du moment.Tous ces auteurs regrettaient, surtout, de ne pas être propriétaires de leurs personnages : les éditeurs pouvant, à l’époque, les attribuer du jour au lendemain à d’autres scénaristes ou d’autres dessinateurs. « Il n’existait alors aucune protection pour les auteurs. Les éditeurs étaient vraiment les rois, ils possédaient un véritable pouvoir de droit divin. Un éditeur pouvait mettre un dessinateur à la porte, simplement parce qu’il était malade, sans avoir aucun compte à rendre. Il pouvait faire dessiner la série par quelqu’un d’autre, sans lui payer la moindre redevance. Cela nous a amenés, avec René Goscinny et Albert Uderzo, à essayer de monter une sorte de syndicat des auteurs de bande dessinée pour obtenir, au moins, que cette profession soit régularisée et que les gens, qui l’exerçaient, aient quand même quelques garanties. Malheureusement, nous avions convoqué une assemblée d’auteurs à Bruxelles, le 10 janvier 1956, et nous avions tous ensemble signé une espèce de charte. Le soir même nous étions dénoncés comme de dangereux meneurs à nos éditeurs respectifs. Cela nous a valu d’être jetés à la porte de toutes nos maisons d’édition, comme des malpropres. Nous sommes restés inscrits pendant près de deux ans sur la liste noire des éditeurs, et nous ne trouvions absolument plus de travail. Pourtant, les revendications que nous présentions à cette époque étaient vraiment très modestes par rapport à ce que nous avons obtenu aujourd’hui ! ». (3)

Évidemment, ce léger vent de révolte, qui était justifié mais qui n’était pas spécialement dirigée contre la World’s, ne fut guère du goût de leurs patrons. Pourtant, ces derniers licencièrent aussitôt, de façon plutôt arbitraire, trois des participants à cette réunion : les dessinateurs Eddy Paape et Gérald Forton et le scénariste René Goscinny (certainement parce qu’à l’époque, il était le moins rentable des trois meneurs). Par solidarité avec les exclus, Jean-Michel Charlier intervient auprès de Georges Troisfontaines, dans une lettre datée du 14 janvier 1956, lui précisant que s’il ne revenait pas sur sa décision, Albert Uderzo, Jean-Jacques Sempé, Michel Tacq et Victor Hubinon, autres auteurs signataires de la charte, se considéreraient également comme expulsés : mais s’il revit légèrement sa position, Troisfontaines resta inflexible en ce qui concerna René Goscinny. Fidèles à leur engagement, Albert Uderzo et Jean-Michel Charlier décidèrent alors de quitter, eux aussi, leurs employeurs…

Les trois talentueux amis, unis dans la difficulté, s’associent alors à Jean Hébrard, un ancien chef de publicité de la World’s, pour créer ÉdiFrance/ÉdiPresse, agence à la double activité (publicité et presse) : ceci afin de tenter de faire leur trou dans le milieu de la bande dessinée. Compagnons de galère en ces temps de vaches maigres, nos trois compères multiplient désormais les petits boulots, mangeant leur part de vache enragée.

Sponsorisés par le chocolat Pupier, ils rachètent à la World’s le magazine publicitaire Pistolin lancé par eux un an auparavant : Jean-Michel Charlier y propose « Rosine, petite fille modèle » ou « Les Grands Noms de l’Histoire de France » et rédige également les textes larmoyants de la rubrique « Les Enfants héroïques » illustrée par Albert Uderzo, en alternance avec Goscinny ; puis c’est au tour de l’éphémère journal Jeannot, sous l’égide des montres Nappey, du chocolat Klaus et du plastique Gilac, de voir également le jour, en 1957, alors que d’autres projets publicitaires se multiplient pour satisfaire les nombreux clients…

Et on ne vous parle pas des campagnes de prêt-à-porter, des visites de Paris organisées pour des rois africains et de quantité d’autres travaux sans rapport avec la bande dessinée, lesquels étaient, en fait, les activités qui rapportaient le plus d’argent à ÉdiFrance.

C’est dans cette effervescence que Jean-Michel Charlier et Albert Uderzo fournissent, en 1956, un fascicule publicitaire pour Milliat Frères (« Le Neveu de D’Artagnan ») et les aventures westerns de « Jim Flokers » : une commande de Corn Flakes pour des petits albums avec un roman et des illustrations à coller.

La même année, dans sa quête pour trouver des financiers afin de lancer de nouveaux supports de bandes dessinées, Jean-Michel Charlier imagine même un supplément encarté dans les quotidiens, sur le modèle des suppléments bandes dessinées du week-end dans les quotidiens américains : « Dès cette lointaine époque, j’étais persuadé qu’un jour ou l’autre il faudrait trouver une solution de remplacement au support classique de la bande dessinée. Nous avons alors conçu un supplément destiné aux journaux quotidiens. Dans cette période où plus aucun éditeur ne nous employait, et sans doute un peu par revanche à leur égard, nous avons réuni, pour réaliser ce Supplément illustré, une équipe absolument extraordinaire : Morris, Franquin, Peyo, Jijé, Will, Dimitri, Sempé…, et, bien sûr, Goscinny, Charlier et Uderzo. Malheureusement, pour des raisons purement économiques et absolument ridicules, ce supplément n’a pas pu marcher. À l’époque, contrairement à ce qui se passe aujourd’hui, les kiosquiers dans les points de vente de journaux, refusaient de faire gratuitement le geste qui consistait à prendre sur une pile le quotidien et à encarter le supplément. Ils nous demandaient vingt centimes pour accomplir ce geste, ce qui mettait complètement par terre tous nos savants calculs financiers. Dommage, car je pense que l’on aurait pu faire quelque chose d’extraordinaire dès ces années-là. » ( 3)

Pour le n°0 de ce Supplément illustré, les auteurs précités préparent une première double planche de diverses séries, dans un format tout en longueur. Jean-Michel Charlier imagine alors les débuts d’une histoire d’aviation militaire (« Marc Laurent » dans « Banjo 3 ne répond plus », une demi-page dessinée par Albert Uderzo qui préfigure la série à succès « Tanguy et Laverdure »), le prologue d’une série de cape et d’épée signée Jijé (« La Véritable Histoire de d’Artagnan ») et une bande à l’eau de rose : « Clairette », laquelle est illustrée dans un convainquant style réaliste par l’omniprésent Albert Uderzo.

Jean-Michel Charlier réalise aussi, certainement pour Le Supplément illustré (mais cet essai n’y fut pas publié), un montage en bande dessinée du roman « Jim Flokers », toujours avec Albert Uderzo qui en avait déjà réalisé les illustrations. Dans le dernier dialogue de cette demi-planche, on notera la référence aux monts de la Superstition dont Jean-Michel Charlier reparlera à deux reprises dans sa série « Blueberry », lors de l’épisode de « La Mine de l’Allemand perdu » et de sa suite « Le Spectre aux balles d’or ». D’ailleurs, dans le petit album de « Jim Flokers » édité par Corn Flakes, en 1956, une autre histoire de ce personnage (qui, finalement, ne sera pas éditée) est annoncée sous le titre de « L’Énigme de la mine perdue ». Comme quoi, Jean-Michel Charlier avait vraiment de la suite dans les idées…

Finalement, seule la belle et jeune Clairette, dont le petit ami s’appelle Jacques Le Gall (un patronyme que le prolifique scénariste ne tardera pas à réutiliser pour une nouvelle série qui verra bientôt le jour dans Pilote, sous les crayons de MiTacq) sera exploitée par la suite, dans une forme légèrement différente (adaptation du format et réécriture du scénario), dans les pages de Paris Flirt : 68 planches à compter du numéro 1 en date du 2 février 1957 jusqu’au numéro 68 du printemps de l’année suivante.

Précisons que Jean-Michel Charlier propose aussi quelques bandes verticales illustrées par Robert Gigi ou Gal dans cet hebdomadaire destiné à un lectorat bien masculin. Quant à « Clairette », charmante histoire de midinette au cœur tendre très proche du strip américain « Juliette de mon cœur » (« Heart of Juliet Jones » en version originale) dû à Stan Drake et Elliot Caplin, elle sera aussi, finalement, l’une des rares héroïnes créée par Jean-Michel Charlier au cours de sa longue carrière.

Mais pourquoi donc y a-t-il si peu d’héroïnes dans les bandes dessinées de notre scénariste fétiche ? « Je crois que cela subsiste de la période des années cinquante ou la bande dessinée était littéralement censurée. Elle était censurée a posteriori et de façon tout à fait arbitraire par une commission dite de surveillance de la presse des jeunes. Cette commission avait la possibilité d’interdire un journal purement et simplement si quelque chose la gênait dans son contenu. Elle avait rédigé une espèce de code qui définissait, mais vraiment dans les moindres détails, tout ce que l’on pouvait faire ou ne pas faire… Les seules héroïnes que l’on pouvait mettre en scène étaient les bonnes sœurs ou les mères de famille, ou encore des filles complètement asexuées et sans aucun intérêt. Tout le reste était interdit ! Il m’en est resté quelque chose, et j’ai continué comme ça. Il y a aussi une autre raison : c’est qu’il est très difficile de faire vivre une héroïne parallèlement à un héros masculin. Très vite, vous ne savez plus comment la faire participer aux événements que vit le héros… » (3)

Albert Uderzo raconte souvent qu’à l’époque d’ÉdiFrance, le prolifique Jean-Michel Charlier était un joyeux drille, adepte des blagues de collégiens au détriment de ses collègues. On le surnommait « Tape-dur » parce qu’il pouvait soutenir une conversation et casser la croûte sans cesser de taper sur sa machine à écrire : il faut dire qu’à l’époque, il menait de front sept à neuf séries (il avait conservé ses participations à Spirou, même s’il n’était plus crédité, et avait démarré, pour Risque Tout, une nouvelle mais éphémère publication des éditions Dupuis, les enquêtes du détective « André Lefort »)…

Et cela n’allait pas s’arrêter car dans cette ambiance à la fois décontractée et studieuse, cette brillante et sympathique équipe travaillait aussi pour Radio Luxembourg à l’ébauche d’un autre projet de magazine : Radio-Télé. Si ce support resta, lui aussi, au stade du numéro 0, il posa les premiers jalons de ce qui allaient devenir Pilote, un an plus tard !

Gilles RATIER

(1) Editions Sangam : 8 bis rue Borie, 33000 Bordeaux ; mail : infosangam@yahoo.fr, site sur le Net : http://www.sangam.space-blogs.com

(2) Que ceux qui veulent en savoir plus sur Jean-Michel Charlier aillent faire un tour sur le site http://www.jmcharlier.com : ils pourront y admirer le travail époustouflant, très illustré et très complet, qu’a réalisé Jean-Yves Brouard sur la vie et la production de ce grand monsieur du 9e art.

(3) Tous les témoignages de Jean-Michel Charlier reproduits ici proviennent d’interviews réalisées par Gilles Ratier et François Defaye dans le cadre du portrait vidéo « Un Réacteur sous la plume » produit par le Centre National de la Bande Dessinée et de l’Image d’Angoulême, le Centre d’Action Culturel Les Plateaux d’Angoulême, le quotidien La Charente libre et les éditions Novédi. Cette série d’interviews a été ensuite remise en forme par Gilles Ratier pour le n°44 de Hop ! (spécial Jean-Michel Charlier, en 1988) puis pour l’ouvrage « Avant la case », toujours disponible aux éditions Sangam depuis 2005.

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