Entretien avec Achdé…

À l’occasion de la parution du nouvel album de « Lucky Luke » (« Cavalier seul » qui n’est autre, avec 450 000 exemplaires, que le deuxième plus gros tirage de bande dessinée de l’année 2012), Julien Derouet a rencontré Hervé Darmenton alias Achdé, l’actuel dessinateur de ce célèbre western humoristique…

Achdé

bdzoom.com : Comment êtes-vous tombé petit dans l’univers de la BD ?

Achdé : Dernier d’une pléiade de 5 gamins, j’ai découvert la BD au travers de mes frères qui lisaient Spirou. Quand la famille est arrivée du Maroc, on ne roulait pas sur l’or. Aussi la lecture en général et les BD en particulier ont remplacé les jouets car cela ne coûtait pas trop cher. Le recueil de Spirou était le jouet le plus lu des 3 garçons, croyez moi !

La scène du duel au poker dans « Le Juge » de Morris et Goscinny.

Mon plus vieux souvenir date de 1964 quand j’ai découvert Lucky Luke avec l’aventure « Le Juge » et la fameuse scène du duel au poker avec cette hallucinante scène en plongée avec tous ces chapeaux !

Ensuite, vu que j’avais des prédispositions à la lecture, ma mère a passé un contrat avec moi : deux livres classiques lus pour une BD. La BD, c’était « Astérix » car, en fait, je le compris plus tard, ma mère en était une grande fan ! On restait finalement dans ce système de lecture familiale, mais c’est comme ça que j’ai hérité de la collection complète du petit Gaulois, dés sa création. « Lucky Luke », c’était pour les fêtes, anniversaires ou Noël, donc, ce fut beaucoup plus long pour la collection, malgré la production énorme de Morris.

Heureusement, je me rattrapais sur les Spirou des fréros ! En définitif, c’est ma maman qui était aristocrate qui m’a mis le virus de la BD dans le sang, incroyable non ?!

Kirk Douglas vu par Achdé dans « Wanted », collectif de caricatures western qui vient de sortir aux éditions Valentine.

bdzoom.com : Alors, qu’aujourd’hui, beaucoup de dessinateurs publient très jeune leur première BD, vous avez attendu d’avoir presque 30 ans avant de signer un premier contrat chez Dargaud. Qu’avez-vous fait avant ?

Extraits du carnet de recherches et de détente d'Achdé.

Wanted Komiks !, l'une des revues accueillant les premiers travaux d'Achdé, mais aussi de Félix Meynet, Erroc, Roger Widenlocher, Henri Jeanfèvre, Olivier Sulpice, Olivier Berlion...

Achdé : J’ai d’abord obéi aux parents ! J’ai terminé dans le film X ! Enfin, dans la radiologie plutôt… Pendant un temps j’ai fait ça. Puis j’ai tout laissé tombé, grâce encore une fois à une femme, la mienne ! Me voyant rentré à la maison éreinté pour me mettre ensuite en amateur à la table à dessin, c’est elle qui m’a encouragé à tenter l’aventure et à accepter une galère qui a duré quelques années !
J’ai toujours dessiné, depuis mon plus jeune âge, mes premières BD maladroites datent de mes 5 ans et demi, c’est vous dire !!! Avant, je tentais de le faire avec des décalcomanies ! Bref, même pendant ma période médicale, j’ai dessiné et réalisé des BD ; notamment pour des fanzines, dans la presse régionale, pour la PQR, sans oublier quelques passages anecdotiques dans des revues BD telles que Jet, Wanted Komiks ! ou (À suivre). Mais ce fut dur de passer le cap. D’abord pour une question de talent et de travail. De l’amateur éclairé au professionnalisme, il y a un gouffre ! Ensuite, parce qu’à la fin des années 80, il y avait beaucoup d’auteurs mais moins d’éditeurs qui permettait d’en vivre. Donc c’était un peu verrouillé. L’inverse d’aujourd’hui où les médias, comme pour la Star Ac, intronisent certains comme des génies du récit dessiné, alors qu’ils gratouillent maladroitement leur papier à dessin et ne sont pas fichus de réaliser un 3/4. Bref, un jour, Jacques Pessis de Dargaud m’a appelé pour me proposer de faire une série avec eux. Et l’aventure à débuté.

Extrait de « Big Twin », BD d'Achdé publiée dans Wanted Komiks ! en 1995 et compilée en album chez Soleil, en 1997.

bdzoom.com : Votre première série importante, « CRS=détresse » racontait le quotidien d’une caserne d’hommes en bleus. C’est original…
Achdé : Oui, c’est en voyant des CRS se prendre des moutons sur la bobine par des éleveurs bretons, que je me suis dit qu’il y avait quelque chose à creuser de ce côté là. Finalement, la série a connu assez vite le succès, et j’en ai fait 13 tomes !

bdzoom.com : Sur cette série que vous avez créée seul, vous avez été rejoint par Erroc au scénario puis par Raoul Cauvin. Pourquoi avoir changé de scénariste ?
Achdé : J’ai commencé l’album n°1 seul ; puis on m’a présenté Erroc qui avait de très bonnes idées de gags. Ce fut un plaisir de collaborer avec lui. C’est vraiment un super scénariste humoristique. Mais au bout de 3 tomes, il a commencé à se lasser, surtout qu’on lui avait donné à faire un album avec le comique Courtemanche, en plus. Bref, vu qu’il travaillait pour Le Journal de Mickey et que Dargaud avait refusé notre projet sur les profs (oui, vous avez bien lu, les profs!), Gilles est parti vers d’autres aventures et notamment avec ces fameux « Profs » qu’il a pu réaliser avec mon ami Pierre Tranchant et qui lui a permis de connaître un succès mérité. J’ai donc repris « CRS » seul et c’est Raoul Cauvin, que je connaissais depuis ma période fanzineux, mon « papa » dans la BD, qui est venu me filer un coup de main ; puis, il à repris officiellement la série avec son talent immense de conteur d’histoires drôles. Sans lui, la série ne serait pas arrivée à un tel niveau qualitatif et  commercial.

Une belle planche originale de « CRS=détresse ».

bdzoom.com : Pourquoi la série s’est-elle arrêtée en 2007 ? Il y avait une lassitude ? Une envie d’autre chose ?
Achdé : Deux choses : trop de boulot ! « Lucky Luke » me prenait beaucoup de temps. J’avais aussi les « Damnés de la route » chez Bamboo qui marchaient bien et  Raoul était dans la même situation professionnelle que moi. Bref, il a fallu se résoudre à mettre en sommeil mon bel Eugène. Ajoutez à cela que le métier de CRS a changé et qu’il n’a plus l’image de la fin des années 80 ! C’est un personnage qui a déjà plus de 20 ans. Donc, si un jour je devais en refaire un, ce serait uniquement pour le mettre à la retraite !

bdzoom.com : Comment en êtes-vous arrivé à travailler sur « Lucky Luke » ?
Achdé : C’est une longue histoire qui a débuté en 1965, quand je découvris pour la première fois ses aventures! Mais pour faire court, j’ai eu la chance de participer à un collectif en hommage à Morris où ce dernier m’a remarqué. Une année plus tard, on me contactait pour reprendre les aventures de « Rantanplan », en strip. En 2001, après le malheureux décès de Morris, on me demandait de faire un essai sur « Lucky Luke » car son créateur tenait à ce que son mythique personnage lui survive. Enfin, en  2002, on me confiait le destin du célèbre cow-boy. C’est en 2003 que sort mon premier travail publié autour du plus célèbre des cow-boys : « Le Cuisinier français » (scénario de Claude Guylouis, pseudonyme dissimulant Claude Klotz, Guy Vidal et Jean-Louis Robert). Depuis cette date, j’ai réalisé 5 autres albums de « Lucky Luke » et un album de sa jeunesse : « Kid Lucky, l’apprenti cow-boy ».bdzoom.com : Travaillez-vous de la même façon avec votre nouveau duo de scénaristes que vous le faisiez avec Laurent Gerra ?
Achdé : Avec Laurent, on travaillait ensemble, ce qui était toujours très drôle ! Avec mes nouveaux scénaristes, on se partage vraiment la tache. Ils préparent l’histoire, on y apporte ensemble les modifications nécessaires, puis je me mets au boulot qui consiste à la découper plus précisément, à la dessiner évidemment tout en la saupoudrant d’humour de ci, de là. Une autre méthode, sans doute moins astreignante, offrant plus de liberté à tous les intervenants.

bdzoom.com : Vous travaillez également pour les éditions Bamboo, sur la série « Les Hockeyeurs ». Je suppose qu’il faut être fan de ce sport pour dessiner une telle série ?
Achdé : Oui, c’est une série que je fais avec mon fils. En fait, ce que vous appelez « Les Hockeyeurs » est l’adaptation française des « Canayens de Monroyal » qui est publiée au Canada, originellement. C’est un vrai succès, là-bas. En fait, Bamboo en a racheté les droits. Je suis content pour mon fils.

« Les Hockeyeurs » en version originale.

bdzoom.com : D’autres projets en cours ? Des envies ?
Achdé : Bien sûr, après « Cavalier seul », je repars sur une aventure de « Kid Lucky », l’enfance de Lucky Luke. Suite au succès du premier tome (« L’Apprenti cow-boy ») en 2011, l’éditeur m’a demandé de continuer ce projet que je développe tout seul, comme un grand.

Les éditions Lucky Comics m’ont fait confiance dés le début lorsque j’ai envisagé de reprendre ce petit personnage, mais en le rajeunissant afin d’offrir aux plus jeunes lecteurs un lien avec la série phare qui s’adresse aussi aux enfants ; mais plutôt à partir de 9/10 ans. Là, dès 6 ans, ils peuvent s’amuser des facéties du Kid. Avec cette série, je crée un passé à mon héros favori. Je suis vraiment chanceux. Un auteur comblé, c’est assez rare de nos jours pour être noté, non ? Pour le reste, on a toujours des envies mais je crois qu’en vieillissant, on aime rester discret sur ceux-ci. Pour vivre heureux, restons discrets !

Autres extraits des carnets de recherches et de détente d'Achdé.

 Julien DEROUET

Avec un tout petit peu de Gilles Ratier pour l’iconographie et la mise en pages.

Toutes les illustrations sont ©Achdé et celles concernant « Lucky Luke » sont ©Achdé/Lucky Comics.

Galerie

Une réponse à Entretien avec Achdé…

  1. Ping : Grande Rete! Marvel Bianchi Superior Ausonia abc etc.