Histoire de la Bande Dessinée à La Réunion

La Réunion, département d’Outre Mer français de 800 000 habitants, compte à ce jour 28 éditeurs actifs dans tous les domaines.
Les origines de la BD remontent au XIXème siècle où le dessinateur Antoine Roussin, figure centrale de cette époque (ses gravures sur l’île sont très célèbres) avait lancé en 1848, au moment de l’abolition, une « feuille » satirique qu’on pourrait considérer comme étant l’ancêtre de la BD : récit en vignettes séquentielles, avec texte en dessous.

L’histoire moderne de la BD réunionnaise commence avec Marc Blanchet qui, durant les années 70 faisait paraître des planches de B.D dans les journaux locaux de l’île. Un peu plus tard, quelques fanzines comme 250 Francs CFA ou Tatou firent leur apparition au début des années 80. En 1987 furent édités les premiers albums sur l’île : Bonbon piment du métropolitain Jean Claude Denis, alors de passage sur l’île, production soutenue par une librairie locale et les deux tomes du cycle de La Buse de Vaxelaire et Faure, parus en 1978 et 1979 chez Art Graphique Moderne. Mais l’émergence d’un véritable mouvement a commencé en 1986 avec le magazine Le cri du Margouillat.

Créé par Boby ANTOIR, un enseignant fan de BD, membre de la revue « Tatou » et futur président de l’association Band’décidée et André PANGRANI, autre passionné qui devint la cheville ouvrière de l’aventure, ce journal a marqué le réel démarrage de la bande dessinée dans l’île. D’abord magazine trimestriel essentiellement BD pour adultes (27 numéros) jusqu’en 2000, puis mensuel, au format journal sous le nom de le Margouillat avec de plus en plus de textes et une formule éditoriale entre le Canard enchaîné et Charlie Hebdo (13 numéros) pendant les deux années suivantes, cette revue a permis à nombre de jeunes talents de faire leurs armes. Véritable laboratoire du 9ème art, on y trouvait aux côtés de Michel FAURE (qui vivait sur l’île à l’époque) et tous ceux qui, à la Réunion, deviendront par la suite des auteurs professionnels : LI-AN, TEHEM, APPOLLO, MAD (Renaud MADER, décédé en 1993), Serge HUO-CHAO-SI. Le Cri du margouillat avait adopté un ton satirique et irrévérencieux qui pouvait s’apparenter au courant alter mondialiste en vogue quelques années plus tard. Plusieurs auteurs mauriciens, mahorais et malgaches purent également y être publiés mais également des auteurs métropolitains : Lewis TRONDHEIM, MORVAN.

A partir de la fin des années 90, la création de la maison d’édition, « Le centre du monde » (le label éditorial de l’équipe du Margouillat) permet de prolonger l’aventure sous forme d’albums reprenant quelques histoires publiées précédemment dans la revue.
En 1998, sort le premier album, le truculent et grinçant Le temps béni des colonies (malheureusement épuisé de nos jours) puis en 1999, Cases en tôle, album regroupant une partie des histoires courtes concoctées par Appollo et Serge Huo-Chao-Si pour Le Cri du margouillat. 1999 est également le début de la BD – événement à la Réunion : Tiburce de TEHEM, avec quatre tomes et près de 50 000 exemplaires vendus dans l’île et en métropole en plusieurs rééditions successives (la dernière en 2007).

Petit « créole blanc » attachant, Tiburce est un gentil garnement réunionnais des hauts de l’île, âgé d’une dizaine d’années, qui fait les 400 coups avec ses copains. Le village où il vit regroupe de nombreux stéréotypes savoureux de la Réunion : Gratapoulé, le maire malbar (indien) corrompu, Patelia, marchand de textile indo-musulman, Law-law, épicier chinois sans scrupule, Mémé Florida, la vieille dame confite en dévotion, Saint-Expédit, le saint local, etc. Le jeu préféré de Tiburce consiste à « jouer la roue » c’est-à-dire à faire une moto avec un vieux pneu et deux bâtons. Les dialogues en créole évoquent les démêlés politiques et économiques d’une communauté saisie dans son intimité la plus humoristique. La même année, Centre du monde Editions publiait d’autres auteurs : LI AN avec La ti do, chronique familiale touchante, et le malgache ANSELME avec Retour d’Afrique, peinture au vitriol de la situation politique et sociale de son pays. Enfin, deux ans plus tard un album collectif intitulé Dans les Hauts clôturait cette production. Le mouvement était lancé. Pour la première fois sur l’île, une maison d’édition locale publiait des dessinateurs et scénaristes locaux et régionaux et les lançait sur le marché. Cette décision participa au changement de statut de certains auteurs pour qui, cette première publication marque le début d’une carrière.
En 2000, Jean Luc Schneider (qui a ouvert la première de ses trois librairies spécialisées BD dans l’île) s’associe avec l’équipe du C d M pour créer la première édition du festival Cyclone BD. Celui-ci connaîtra 5 éditions successives, avec 50 auteurs invités et 7000 spectateurs de moyenne. Ce salon constitue le plus grand salon littéraire de l’île et la plus grande manifestation touchant le 9ème art dans l’Océan Indien. Soucieux de faire évoluer la formule, les organisateurs ont décidé, dans l’avenir, de l’associer avec le festival du livre de jeunesse et de créer, fort de ce savoir-faire, un véritable évènement en faveur du développement du livre dans le département.
Par ailleurs, plusieurs auteurs du Cri du margouillat ont été publiés en métropole. Dès le début des années 90, APPOLO, scénariste, et le talentueux et regretté dessinateur Mad ont publié les trois tomes de la série Les aventures de Louis Ferdinand Quincampoix. En 1998, Li-An sort un album devenu introuvable chez Delcourt : Planète lointaine. Puis après la fin de l’aventure du Margouillat, d’autres auteurs réunionnais, forts de leur expérience au C d M et de sa notoriété acquise au fil des festivals d’Angoulême, ont continué une carrière en solitaires. Charles MASSON, médecin installé à La Réunion publie deux albums chez Casterman (Soupe froide et Bonne santé) et un chez Futuropolis (Les Boules vitales) en 2007. LI AN termine la même année le huitième tome du Cycle de Tshaï, une série SF scénarisée par MORVAN. Il sort en janvier 2009, une adaptation de Boule de suif pour les éditions Delcourt. TEHEM vit maintenant en France et y a créé Malika Secouss et Zap collège, deux séries à succès dans la lignée de Titeuf. Il publie également régulièrement dans le magazine Tchô ! Shovel TATOOS vient de signer pour un album avec un éditeur métropolitain. APPOLLO a également scénarisé plusieurs albums : Biotope illustré par Brüno, Le chevalier au cochon illustré par Brughura… Mais il a surtout travaillé sur plusieurs histoires se déroulant dans l’Océan Indien : en 2003, avec son complice Serge HUO-CHAO-SI, il sort l’un des gros succès national de l’année : La grippe coloniale, une fiction historique se passant en 1919 au moment où la grippe espagnole fait des ravages dans l’île. Ce succès est renforcé par la suite par la sortie des deux tomes de Fantôme blanc avec LI AN au dessin.

En 2006, Lewis TRONDHEIM dessine Ile Bourbon, 1730 sur un de ses scénarios. Enfin, sa dernière production, avec BRÜNO se déroule à Madagascar durant la dernière guerre : Commando colonial, en pré-édition dans le journal BoDoï.
De cette façon, se constitue un corpus d’œuvres situées à La Réunion ou dans les îles environnantes. Ces œuvres qualifiées de BD péïs par les Réunionnais qui se les approprient, parlent aussi au large public métropolitain d’une histoire éloignée et pourtant bien réelle qu’est l’histoire de cette île de l’Océan Indien, française depuis le 17ème siècle. Elles sont finalement parties intégrantes de l’histoire nationale.
En parallèle, les éditeurs traditionnels commencent à s’investir dans la BD. Orphie, qui est également présent aux Antilles, édite 12 albums entre 2003 et 2008 (dont une réédition du cycle de La buse) avec en particulier pas moins de 9 nouveautés entre 2006 et 2008, œuvres de Olivier Giraud, Olivier Trotignon et Jef Wesh. Jacaranda éditions publie plusieurs ouvrages mettant en valeur l’humour local, la série Kassèr le kui, en particulier. Enfin l’éditeur Xio, plus tard devenu Epsilon, lance la carrière de Shovel TATOOS (de son vrai nom Mario SENECHAL) avec les 3 tomes de la série Invincible (2003 –2005) puis les 3 premiers tomes de la série Six runkels en Amborie. Et les chiffres suivent, puisque le tome 2 de cette seconde série, sorti en décembre 2007, s’est vendu à 2 000 exemplaires moins d’une année après. Le tome 3 (L’amour de mon ennemi) sort en décembre 2008 à l’occasion du 3ème festival du livre de jeunesse du Port.
Mais, malgré la profusion actuelle de titres édités sur place, exceptionnelle dans un DOM, la BD réunionnaise a perdu de sa spécificité avec la fin du Margouillat. Les albums, bien qu’utilisant le décor local comme toile de fond, ne se font pas remarquer par l’originalité de leur scénario ou leur audace graphique. Le souffle semble être passé, la normalisation est arrivée. Peut être était ce le prix à payer pour installer la BD au sein de la pratique culturelle insulaire…. Mais des projets permettent de croire à une survivance de la spécificité de la production réunionnaise. La sortie de Nèfsèt kat aux éditions Epsilon en novembre 2008, par un dessinateur de l’équipe du Margouillat, Fabrice Urbatro constitue déjà un premier signe encourageant. Un autre point positif est la probable relance d’un nouveau fanzine par l’équipe du Cri du margouillat qui semble de plus en plus se confirmer. Enfin, la sortie en créole réunionnais de deux titres de Tintin (Tintin péi Tibé et Le kofré bijou la kastafiore) chez Epsilon et un Asterix (La kaz razade par Caraïbédition) est une démonstration supplémentaire du développement d’une demande locale et de sa prise en considération par les éditeurs. Deux autres tintin en créole sont prévus en 2009 (Coke en stock et Vol 714 pour Sidney).
Plus de 20 ans après le début de ce mouvement, le constat est donc éminemment positif. A l’heure actuelle, La réunion est le seul territoire ou département français nanti d’un véritable courant autonome en matière de bandes dessinées. Mieux encore, les auteurs issus de cette île sont bien implantés en métropole et y démontre que la création et l’originalité ne sont pas l’apanage du centre éditorial parisien.

Christophe Cassiau

Galerie

9 réponses à Histoire de la Bande Dessinée à La Réunion

  1. GANNAT dit :

    Bonjour Monsieur CASSIAU,

    C’est un bien bel article que le vôtre. Il retranscrit parfaitement l’histoire de la BD dans l’île de la Réunion, son dynamisme et le talent de ses auteurs.

    Je me permets juste de vous signaler un tout petit oublie sur la nouvelle vague d’Orphie. Il concerne l’album « Goyave de France » de Sébastien GANNAT, sorti en 2007.

    Sans rancune ;o)

    l’Auteur.

  2. Li-An dit :

    Mais c’est qui ce Christophe Cassiau ?!? :-) Bon, j’arrête de faire mon malin, c’est justement ce dont j’avais besoin pour mon billet.

  3. Mongin dit :

    Bonjour,

    Connaissez vous le vrai nom de TEHEM ?
    Je souhaite le contacter pour un projet,
    D’avance merci,

    Franck

  4. POL dit :

    bonjour a tous les amis de la Reunion

    cete question ne s’adresse pas seulement a l’auteur de l’article mais a toute personne qui pourrait m’aider a retrouver la bande dessinée ou des lascars font une virée a Madagascar et se retrouvent a TANA au GLACIER entourés de filles et de profs Francais en goguettes, et évidemment ils se moquent de tous ces « enseignants » en mal « d’étudiantes »

    on peut me contacter sur pol_bct@yahoo.com

    merci a tous

  5. Voilà l’équipe du « Cri du Margouillat » de retour – enfin, presque au complet – en grande forme autour d’un projet alléchant : la bouffe.

    Marmites Créoles (recettes de l’océan Indien en bandes dessinées)

    Des recettes concoctées par les auteurs du « Cri du Margouillat » : – Bertaud – Boby – Brughera – Brüno – Faure – Flo – Grégoire – Hobopok – Lancelot – Laval NG – Li-An – Masson – Moniri – Téhem – Urbatro

    Et voici une nouvelle collection des Editions du Centre du Monde, collection Zanbrokal, mélange des divagations et errements de chacun autour d’un thème fédérateur. Cette année c’est la cuisine de l’Océan Indien, l’année prochaine… On peut tout envisager… Ce sera la surprise de fin d’année.

    Chacun a mis son grain de sel à cette première mouture, le couvert est mis, les plats sont prêts, on attend que vous … À table !

    Et voici le site des Editions du Centre du Monde !

    Outre cette nouvelle parution Flo, Hippolyte, Masson, Moniri, Téhem et Urbatro, auteurs, pour la plus part, du Cri du margouillat, exposent une sélection de dessins imprimés sur toiles canvas montées sur chassis bois. Le catalogue de l’expo est sur le site du Centre du Monde.

  6. JEAN dit :

    Bonjour,
    Il y a quelques années (je crois entre 1992 et 1998) ma belle mere a offert à ma fille une bande dessinée dont le personnage s’appelait Francisco. Ce livre a été perdu et nous souhaiterions l’offrir à notre fille. Je me souviens que Francisco avait une guitare.
    Qui peut m’aider ?
    Merci d’avance et bonne journée
    Marie-Hélène

  7. Ping : Bouchées, Litchis, and Carmina Burana | Tangerine and Cinnamon