« Weird Science » T1 par Bill Gaines & co

Après « Frontline Combat », « Crime Suspenstories » et « Tales from the Crypt », les éditions Akileos proposent aujourd’hui le premier volume de « Weird Science ». Un jalon important, puisqu’après la guerre, le thriller et l’horreur, c’est au tour de la science-fiction de débarquer au sein de cette réédition patrimoniale des EC Comics en VF. Une intention éditoriale que j’ai déjà encensée ici même et que je réitère bien sûr avec ce titre mythique ! Une véritable plongée dans cette SF des fifties qui fut aussi décomplexée qu’inspirante et marquante pour des générations de fans et d’auteurs.

« Weird Science » est un titre particulièrement savoureux, car éminemment connoté et incarnant parfaitement ce que fut la nouvelle vague de SF américaine de l’après-guerre : le spectre de la bombe atomique, la recrudescence d’apparitions de soucoupes volantes et les effluves naissantes d’une Guerre froide constituèrent un terreau anxiogène tout autant qu’inventif pour les récits de SF, surtout dans les comics et le cinéma qui craignirent moins le ridicule que la littérature. Il en ressortit un nombre très conséquent de nanars historiques qui sont devenus le fondement de toute une culture, celle des craignos monsters et autres énormités qui font autant rire aujourd’hui qu’elles fascinent. C’est l’époque bénie des films d’Ulmer, Jack Arnold et autres Gordon, avec des titres aussi puissamment évocateurs que « It came from beneath the sea », « It came from outer space », bref : « It came from tout ce que tu veux du moment que ça vient d’ailleurs et que ça fout les jetons ». On y voyait des monstres extraterrestres en plastique pathétique, ou des robots consternants : un régal. À la fin de la décennie, « The Twilight Zone » débarquera sur les petits écrans, imprégné de l’esprit des films et des comics ayant dû traverser tant bien que mal le maccarthysme ; nul doute que les EC Comics ont joué pour beaucoup dans cet imaginaire nouveau, inquiet et délirant, en regard du grand écran. Mais venons-en à « Weird Science »…

 

« Weird Science »… Rien que le nom fait rêver. Lorsque la science devient étrange, bizarre, alors tout peut arriver. Et tout arrive, bien sûr, du plus simple au plus tarabiscoté. « Weird Science » constitue un remarquable miroir de toutes les facettes de la SF florissante des fifties : voyages extraterrestres, expériences scientifiques hallucinantes, dimensions parallèles, voyages dans le temps et autres paradoxes, monstres en tous genres, corps métamorphosés, infiniment petit et infiniment grand, évolution manipulée, soucoupes volantes et attaques extraterrestres, armes atomiques, civilisations futuristes, etc… Du soap opera à l’angoisse scientifique pure, ce sont bien tous les délires fictionnels en vogue à l’époque qui s’expriment ici.  Et quel plaisir on a à les lire ! Car comme les autres titres EC, « Weird Science » n’a pas mal vieilli, au contraire, tout ceci reste passionnant. Bien sûr, il y a toute une dramaturgie un peu datée dont on devine plus aujourd’hui les grosses ficelles parce que nous sommes devenus trop adultes, mais la patine de notre nostalgie bienveillante donne à ces œuvres un cachet qui conduit à l’idolâtrie, à l’instar des créations d’Harryhausen. Et – par rapport au déferlement des comics de SF actuels qui sont dans la surenchère du spectaculaire – ces EC Comics gardent une ingénuité, une invention naïve mais maline qui leur donnent une saveur toute particulière. Une vraie madeleine de Proust ; je parlais de « The Twilight Zone », mais je pourrais aussi parler d’« Au-delà du réel » : la lecture de « Weird Science » génère exactement ce genre de plaisir si reconnaissable entre tous où la jouissance des merveilles du passé nous ouvre des sensations nouvelles bien que connues, apportant un bol d’air frais au sein de notre imaginaire devenu trop « réel » à cause de Photoshop et des effets spéciaux. Ici, pas d’esbroufe, rien que le noir et blanc, des idées plus dingues les unes que les autres, et une tripotée d’artistes dont certains sont devenus rien de moins que des légendes. Et les fondations de tout un pan de notre culture SF.

 

Évidemment, aujourd’hui ce sont les noms de Wallace Wood et d’Harvey Kurtzman qui sortent du lot des artistes présents dans ce premier volume. À juste titre, en un sens, lorsqu’on voit combien ces deux immenses artistes sont sous-sous-sous-représentés dans notre paysage éditorial français depuis les années 80, ayant tout de même eu droit à quelques coups d’éclats passionnels de la part de certains éditeurs des années 70, comme Wolinski ou Dionnet. Depuis : silence radio. Cela fait donc plaisir de lire ces récits de Wood et Kurtzman, à nouveau présents grâce aux anthologies EC éditées par Akileos, même si ce ne fut qu’un pan de leur parcours artistique touffu et éclectique. Mais il y a d’autres auteurs et artistes épatants, dans « Weird Science ». Je pense en tout premier à Jack Kamen qui fait ici preuve d’une certaine classe dans le trait, une élégance qui n’empêche en rien le dérangeant de survenir pour tout faire basculer dans l’angoisse. Les planches de Kamen sont l’une des bonnes surprises de cette anthologie, nous permettant de refaire connaissance avec un style aussi subtil qu’expressif dans la terreur et la bizarrerie. D’une manière générale, ce sont Bill Gaines (le big boss d’EC Comics lui-même) et Al Feldstein (l’éditeur, qui a dessiné aussi pas mal d’histoires chez EC) qui signent la majorité des scénarios de ce volume, laissant souvent Harvey Kurtzman se scénariser lui-même et faisant confiance à Harry Harrison pour apporter sa patte à l’esprit de la publication. Il en ressort une cohérence globale assez appréciable, avec quelques « accidents » bienheureux dus à ce vieux fou de Kurtzman qui ne peut s’empêcher d’amener un peu d’humour dévastateur au milieu de toutes ces épopées de science-fiction étrange. N’oublions pas la présence de Graham Ingels ou de George Roussos…

 

On pourrait encore décortiquer pendant quelques paragraphes les nombreuses qualités graphiques et narratives qui donnent son visage à « Weird Science », mais cela confinerait à l’autosatisfaction de fan de SF fou de joie à l’idée de relire ces merveilles populaires, donc compulsivement obsessionnel et pour tout dire pénible. Mais cette anthologie demeure à jamais un must indispensable à tout amateur de science-fiction digne de ce nom : on attend les prochains volumes avec excitation. À noter qu’Akileos vous propose ces récits par ordre chronologique de parution et intégralement, ce qui rattrape l’absence de reproductions en couleurs et en pleine page des sublimes couvertures d’époque. Un petit regret, donc, associé à celui de la couverture contemporaine de l’ouvrage, mais c’est une peccadille face au plaisir insensé de relire ces trésors historiques.

Cecil McKINLEY

« Weird Science » T1 par Bill Gaines & co

Éditions Akileos (27,00€) – ISBN : 978-2-3557-4114-2

Galerie

3 réponses à « Weird Science » T1 par Bill Gaines & co

  1. dutrey jacques dit :

    Il a donc fallu plus d’un demi siècle pour que le public français puisse lire ces magnifiques histoires courtes, nouvelles ou plutôt souvent fables fabuleusement mises en images.
    Gaines/Feldstein se régalaient à les écrire et cela se voit.
    Kurtzman aussi, dans un tout autre style, moins bavard.
    Qu’Harry Harrison ait pu écrire des scénarios pour « Weird Science » ou « Weird Fantasy » est fortement contesté par John Benson, le meilleur spécialiste des E.C. Comics (cf SQUA TRONT n°9,1983, page 36).

    • Cecil McKinley dit :

      Bonsoir Jacques,
      Une nouvelle fois, merci pour vos commentaires toujours aussi sincères et amenant de jolis compléments d’informations. Mea culpa pour Harrison, c’est une information qui m’avait honteusement échappé…
      Bien à vous,
      Cecil McKinley

  2. Patrice Delva dit :

    A toujours parler des dessinateurs de comics, on en oublie parfois de signaler les scénarios.

    Or dans cette collection, certains de ces scénarios méritent d’être signalés, jouant sur les phénomènes temporels et quelques autres acrobaties mentales :

    - « Perdu dans le microcosme » est une adaptation assez vertigineuse de « L’homme qui rétrécit » de Matheson, montrant un personnage descendant sans fin à travers les niveaux de réalité.

    - « Rêve funeste » est une mise en abîme du rêve et de la réalité : un homme s’éveille d’un rêve et retrouve la réalité, mais cette réalité s’avère en fait être un rêve dont il s’éveille de nouveau, jusqu’à un prochain réveil et ainsi indéfiniment, chaque « réalité » étant en fait un rêve conduisant à un niveau de rêve suivant, jusqu’à ce qu’il retrouve un rêve déjà fait plus tôt dans une mise en boucle !

    - « L’homme qui allait plus vite que le temps » : un homme parcourt le temps à une vitesse égale à 300 fois l’écoulement « normal » du temps. Il me semble avoir déjà lu cela dans une nouvelle de Dino Buzzati.

    - « Panique » : des Jupitériens envahissent réellement la Terre un soir où la radio rediffuse la célèbre émission d’invasion martienne d’Orson Wells.

    - « La maison hors du temps » : une maison conduit à des époques différentes selon qu’on en sort par une porte ou par une autre. L’explication finale demande un petit effort de compréhension…

    - « Produit du futur » : en marchant perdu dans ses pensées, un homme se retrouve dans un groupe de touristes venus du futur visiter notre présent.

    - « Tué dans le temps » : un homme entré par hasard dans une machine temporelle est pris dans une boucle de temps où il ne cesse sans fin de se tuer lui-même par accident.

    Et le récit inverse :
    - « Naufrage sur le Titanic » : un homme retourne dans le passé pour se sauver lui-même, là encore pris dans une boucle temporelle.

    - « Monstre de la quatrième dimension » : nous avons un petit cours de géométrie inspiré par le roman « Flatland » d’Edwin A. Abott : et si un être quadridimensionnel traversait notre monde tridimensionnel ?

    D’autres récits sont plus classiques, ainsi le thème de l’invasion extra-terrestre : « Choses venues de l’espace », « L’invasion des soucoupes volantes », « Le monstre de la météorite »…

    Époque oblige, le thème de l’énergie et de la guerre nucléaires revient régulièrement.