LOW MOON & AUTRES HISTOIRES de JASON : UN PETIT BIJOU!

LOW MOON, l’un des meilleurs albums de Jason, vient de paraître aux éditions Carabas : c’est magnifique?

Il y a réellement quelque chose de fascinant, dans l’œuvre de Jason. Un je ne sais quoi de… d’indéfinissable mais de prégnant… oui, de fascinant. Sur le fond. Sur la forme. Les deux se mêlant en une alchimie étrange qui fait naître en nous de bien singulières émotions, dont celle plus qu’appréciable de lire là quelque chose d’étonnant, non pas de nouveau mais de neuf, dépoussiérant un genre qui s’ankylosait dans l’apparence sans plus trouver de substance. Car lorsqu’on lit pour la première fois une bande dessinée de Jason, il ne faut pas attendre d’avoir atteint la troisième page pour sentir tout de suite que nous entrons dans un univers bien plus riche et complexe qu’il n’y paraît, frappé par l’esprit très particulier qui règne ici. Un esprit très déstabilisant par les extrêmes qu’il fait se rencontrer, engendrant un doute sur la nature de ce que nous sommes en train de lire. Est-ce une farce ? Est-ce un drame ? Est-ce une comédie tragique ou bien une tragédie comique, dixit Gaiman ? Est-ce un exercice psychanalytique, une parabole, un hommage aux films muets, une pirouette, une question de vie ou de mort, ou bien de simples histoires de bêtes en costumes qui ne comprennent pas ce qu’elles font ? C’est peut-être un peu de tout ça, mais cela reste indéfinissable, et c’est bien ainsi. Entre angoisse traumatique et humour froid, nous ne savons pas si nous devons rire ou pleurer, et alors la fascination opère…

Je ne pensais pas parler de ça, mais cela me fait d’un seul coup penser au fait que Kafka – qui au-delà de l’image d’Épinal n’était pas qu’un jeune homme torturé – aimait beaucoup aller au cinéma afin de voir des films comiques, populaires, primitifs (jusqu’en 1913), tirant de cette essence comique des éléments qui allaient participer à l’élaboration de son œuvre pourtant portée vers la putrescence concrète de l’être au sein de la société, jusqu’à l’horreur, dans un grand guignol analytique. Eh bien il y a un peu de ça, chez Jason. Un peu de Buster Keaton, aussi, avec cette impassibilité folle qui règne du début à la fin, chez les personnages comme dans l’action. L’impassibilité est même un élément primordial de l’art de Jason, transcendant la narration par des visages aux regards vides, des expressions plus cachées qu’exprimées, des actions qui – même violentes – semblent se dérouler et être vécues dans une sorte d’absence, d’irréalité contrecarrée pourtant par une masse oppressante du réel. Et c’est là que le talent et la réelle profondeur de Jason se fait jour : l’absence et l’impassibilité mises en œuvre ne s’articulent pas dans une expression du vide, mais au contraire dans une très forte émotion, une intensité presque paroxysmique, insupportable, où la mélancolie sous-jacente finit par faire éclore devant nos yeux ébahis une profonde poésie de l’être, une bouleversante déclaration de l’incapacité de vivre, de la souffrance d’exister. Mais aussi de l’incapacité d’aimer car, contre toute attente, l’amour est aussi un thème fort dans l’œuvre de Jason, un amour exprimé souvent avec douleur et fragilité, un amour plein de désespoir, comme impossible. À travers tout ce processus, Jason crée bien un monde unique, original, qui nous atteint plus que nous le croyons car faisant écho à des sentiments différents qu’on retrouve rarement rassemblés ainsi.

À l’heure où la moindre petite originalité de trait et la moindre petite idée cocasse font foi d’œuvre ou d’auteur « décalés » (oui, aujourd’hui, le talent, c’est d’être décalé, même si on se décale de manière stérile, même si souvent ces décalages n’en sont pas, conséquence d’un terme galvaudé et d’un nivellement des esprits par le bas), Jason nous propose lui une œuvre réellement décalée. Comment ça, j’exagère ? Que nenni… Il y a ici une puissance d’évocation et une identité graphique, esthétique, qui atteignent des sommets dans l’art de l’évidence du trait. En pure ligne claire, Jason échafaude son univers d’animaux anthropomorphes évoluant dans des environnements où le vide impose tout son poids visuel et mental. En un premier coup d’œil rapide, on pourrait croire que le trait et l’esprit des bandes dessinées de Jason se rapprochent de certaines œuvres éditées dans la mouvance de l’Association, par exemple. Sauf que. Même si la forme peut s’en approcher, la différence avec toute une production « intellectuelle » française qui tient le haut d’un certain pavé est que les œuvres de Jason sont habitées par une substantifique moelle si forte, si cohérente, si puissante, qu’elles vont bien au-delà des modes introspectives ou autobiographiques, qu’elles proposent autre chose, finalement plus proches par essence de Chris Ware que de Trondheim. Car Jason raconte des histoires, et pas n’importe lesquelles.

Dès la première lecture, cela saute aux yeux : nous avons affaire là à un univers graphique, mental, d’une profondeur remarquable, une œuvre ayant une masse, une matière, un noyau complexe engendrant des niveaux de lecture différents et passionnants. Jason est un artiste de la narration. Narration de forme, de fond, de rythme, de couleur, façonnant la fragmentation du temps en un processus redoutablement efficace, pour nous raconter des histoires de fous. Car il faut bien parler de l’absurde, évidemment, comme élément essentiel de l’œuvre de Jason : oui, tout ce que vous allez lire dans Low Moon est foncièrement et génialement absurde, et cette absurdité régit même toute la logique des récits. C’est elle, l’articulation qui permet de se faire se télescoper l’humour, le drame, la folie, la poésie et la psychanalyse en un même espace improbable que Jason compose en perpétuelles planches de quatre cases de la même taille. Ce systématisme volontaire dans la composition des planches devient même l’identité et le rythme de l’œuvre, renforçant la solitude et l’ennui qui s’expriment dans les yeux vides et les gestes en arrêt des personnages, encadrant sans le dire leur aliénation. Car il y a les personnages, aussi, dont le caractère animal ajoute encore à la dimension psychanalytique de cet univers, troublantes créatures anthropomorphes habillées de vêtements sobres et étriqués aussi tristes qu’elles, semblant traverser leur existence de bipède contre-nature avec résignation. Oui, tout ça est bien troublant…

Mais parlons enfin un peu de l’album en lui-même. Comme son titre l’indique, Low Moon & autres histoires contient plusieurs récits, cinq exactement. L’album débute par une histoire aussi absurde que poignante (Émilie vous passe son bonjour) où un homme de main flingue à tout va pour les beaux yeux d’une Émilie énigmatique dont la froide sensualité est hypnotique. C’est très beau. Puis vous lirez l’histoire éponyme de l’album, Low Moon, un western décalé où l’on ne sert que des cappuccinos (ou ccini…) au saloon et où les duels prennent une forme plutôt inattendue… Vient ensuite &, une histoire incroyable et contrastée où un homme tue le prétendant de la femme qu’il aime afin de lui demander sa main, mais cette femme ne cesse d’avoir un nouveau prétendant avant que l’amoureux ait eu le temps de revenir à la charge. S’ensuit une longue suite de meurtres suivant la même logique, jusqu’au dénouement tragique et amer qui s’abat comme un couperet. Perturbant ! Le récit suivant (Proto film noir) est de la même fibre, une histoire d’amour où la répétition engendre la narration en elle-même. Cette fois, c’est l’amant qui tue le mari, mais chaque matin le mari débarque dans la cuisine et tout est à refaire : une histoire assez jubilatoire que j’adore… et dont la fin a des accents de Gary Larson… Enfin, Tu es là raconte l’entreprise d’un homme qui construit une fusée pour aller rechercher sa femme enlevée par des extra-terrestres. Mais là encore, rien ne va se passer comme il faudrait…

Que dire en conclusion, à part que – cerise sur le gâteau – l’album, de format moyen, est rudement joli, avec son dos toilé rouge et sa couverture très très réussie, et que je ne peux que vous conseille ardemment de vous procurer ce petit bijou qu’est Low Moon ? Pas grand-chose, je crois… Ah si, bien sûr ! Jason (qui est je vous le rappelle norvégien mais qui vit dans le sud de la France) dédicacera cet album le vendredi 5 décembre à la librairie Opéra BD (2 rue des Tournelles 75004 Paris, métro Bastille) à partir de 17h30. L’occasion de rencontrer cet auteur atypique…

Cecil McKinley

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