« L’Île infernale » T1 par Yusuke Ochiai

Au fil du temps, la liste des éditeurs spécialisés dans le manga ou autres BD asiatique s’est considérablement réduite. Quand ils ne ferment pas, les petits éditeurs sont rachetés, à l’instar de Soleil Manga par Delcourt ou Asuka par Kazé. Il ne reste aujourd’hui que de gros acteurs sur le marché et quelques irréductibles comme les éditions IMHO qui se sont fait un nom en ciblant un marché de niche. Difficile donc d’envisager de se lancer dans l’édition de bande dessinée japonaise sans une grosse structure derrière. Pourtant, il reste encore et toujours des entrepreneurs audacieux, Sam Souibgui en fait partie. Il a créé la librairie Komikku en mars 2008, en plein centre de la capitale, dans le quartier japonais. Maintenant, il se lance dans l’édition avec son premier titre manga « L’Île infernale ».

Komikku, c’est avant tout une petite librairie bien connue des fans de manga et d’animation japonaise. Elle est située non loin des gros ténors de la vente que sont la librairie Junku ou le revendeur de livre d’occasion Book Off. Alors que la plupart des autres boutiques avaient fait le pari de s’installer là où les loyers étaient plus faibles, Komikku s’est mis là où se trouve sa clientèle. Apparemment, cette stratégie a été payante puisqu’aujourd’hui se crée une nouvelle structure d’édition. L’activité de vente existe toujours, Sam Souibgui en a juste confié les rênes à sa sœur Sonia, alors qu’il change de statut et devient directeur éditorial de Komikku éditions.

« L’Île infernale » est donc son premier titre à être commercialisé avec cette structure. La série a été choisie car elle a eu un petit succès au Japon et a déjà fait l’objet d’une adaptation au cinéma. Cette histoire ravira les amateurs de série à suspense et de huis clos, tels que « L’Île d’Hozuki » ou « Suicide Island ». Dans un futur proche, le Japon a enfin supprimé la peine de mort et commué cette sentence en un exil sur une île-prison. Logiquement, c’est la loi du plus fort qui règne sur ce qui aurait pu être un paradis et qui n’est autre qu’un enfer pour les plus faibles. Mikoshiba n’est pas un prisonnier comme les autres, on découvre au fil de l’histoire qu’il a volontairement tué pour se retrouver enfermé avec le rebut de l’humanité ; ceci afin de se venger de l’assassin de sa famille.

Bien évidemment, le scénario n’est pas crédible. Pourquoi devenir ce que l’on cherche à combattre ? Pourquoi continuer à gâcher sa vie juste par vengeance ? Là n’est pas le propos, c’est juste un manga sur la violence où la terreur des condamnés est censée procurer une jouissance au lecteur. Le scénario est simple et efficace : il va droit au but, sans prendre de gants. Le dessin de Yusuke Ochiai y est, d’ailleurs, pour beaucoup. Avec un graphisme réaliste et une mise en scène captivante, il arrive à créer des tensions donnant tout l’intérêt à ce récit. Mélange de plusieurs styles, il y a un peu de Naoki Urasawa (« Monster ») dans le visage du héros, ainsi que de Tôru Fujisawa (« Great Teacher Onizuka ») ou Tako Saîto (« Golgo 13 ») pour certains protagonistes secondaires. En toute logique, un cliffhanger conclut ce premier volume afin de tenir le lecteur en haleine. Vivement la suite, surtout que c’est une série courte en seulement trois tomes.

Les envies affichées de Sam Souibgui pour Komikku sont assez ambitieuses : « … Komikku éditions souhaite s’engager sur un travail éditorial impeccable, des adaptations intelligentes et des ouvrages de qualités. Le tout en harmonie parfaite avec le travail des auteurs et des éditeurs japonais. La nouvelle maison d’édition souhaite bâtir toute sa réputation sur des ouvrages de qualité et sur une politique et une ligne éditoriale claire, variée et assumée. » Mais le résultat est à la hauteur ! Le travail éditorial est digne des vétérans du secteur de par la qualité d’impression de l’ouvrage extrêmement soigné. Au niveau des onomatopées, le parti pris a été de conserver la graphie japonaise et d’indiquer la traduction du son en petit, en l’intégrant de façon homogène dans l’image. Tous ces petits détails montrent un vrai respect de l’auteur, mais aussi du lecteur en valorisant sa capacité à accepter un livre conforme à son original japonais avec un minimum d’adaptation, ce qui paradoxalement demande un maximum de travail.

Même si c’est un titre intéressant, il n’a rien d’exceptionnel ou novateur, il suit des ficelles bien rodées avec un graphisme traditionnel. Pourtant, Sam Souibgui a de grandes ambitions pour sa toute nouvelle société d’édition « Le but de komikku éditions est de re-dynamiser un marché du livre, ou du moins le marché du manga, arrivé à maturité, et partager son amour de la culture japonaise. Notre ligne éditoriale est claire : la diversification autour du Japon ! »  Pas sûr que ce soit ce titre qui fasse la différence. En revanche, les amateurs du genre seront comblés. Il faut bien commencer à un moment ou un autre, pourquoi pas en captant un public de fans d’action et de violence gratuite. Dans tous les cas, le fait de voir naître un nouvel acteur dans le secteur de l’édition est toujours une bonne nouvelle. Vivement que le catalogue prenne de l’ampleur.

Gwenaël JACQUET

« L’Île infernale » T1 par Yusuke Ochiai
Édition Komikku (7,90 €) – ISBN : 9791091610001

« L’Île infernale » © Yusuke Ochiai / Komikku

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