« Une si jolie petite guerre » par Marcelino Truong

Marcelino Truong, peintre, illustrateur et auteur de bande dessinée, a la particularité d’une ascendance biculturelle (mère française, père vietnamien) magnifiée par la profession paternelle : diplomate à l’ambassade de la République du Vietnam. C’est pourquoi Truong nait aux Philippines, passe son enfance aux Etats-Unis et en Angleterre, avant de découvrir le Vietnam de 1961 à 1963, son père étant devenu interprète auprès du président Diem…

C’est cette enfance prise entre deux mondes, pour ne pas dire plus, que Truong retrace pas à pas dans ce livre autobiographique qui tient également du document historique. Tout « commence » à Washington où le petit Marcelino a déjà bien du mal à faire admettre qu’un Vietnamien n’est pas un Japonais et qu’il peut en outre avoir une mère française et des grands parents installés à Saint-Malo. Toujours est-il que la quiétude confortable d’une « paisible banlieue middle-class, digne d’une pub de Norman Rockwell » est plus que chamboulée par l’annonce du départ vers l’Asie. Maman Truong s’inquiète, puis panique. Ce pays maltraité par la colonisation française et sept ans de guerre est depuis 1954 divisé en deux parties : un Nord communiste et autoritaire sur modèle chinois ; un sud catholique et nationaliste, protégé par les Américains, mais pas beaucoup plus démocratique, Diem refusant par exemple de tenir des élections en 56. Sa présidence clanique et policière n’engendre guère la stabilité espérée et l’insurrection communiste la secoue régulièrement à partir de 1959. C’est dans ce contexte tourmenté que les Truong débarquent en 61, au moment même où Kennedy lance son projet Beef-Up destiné à renforcer l’aide militaire et économique au Sud-Vietnam…

 Les grands-parents paternels sont heureux, mais madame Truong s’habitue mal à cette atmosphère angoissante et développe de plus en plus souvent des épisodes de dépression (elle est bipolaire). L’auteur insiste sur cette maladie qui trouble à l’évidence l’enfant et ses frère et sœurs. Il en parle sans voile, de sorte que son récit gagne en intimité, en proximité, car cela souligne les rapports familiaux, mais aussi sociaux, notamment vis-à-vis du « petit personnel » attaché à la famille. Monsieur Truong, lui, est de plus en plus sollicité par le Président Diêm en tant que traducteur, ce qui offre des échappées festives : « La sale guerre avait lieu dans les campagnes. En ville, la vie mondaine ne faisait jamais relâche ». Cela dit, la tension monte, la guerre se rapproche jusqu’à l’attentat en centre ville, le 27 février 1962. De fait, difficile de rassurer Madame Truong. La « si jolie petite guerre » n’en finit pas de la miner, de l’épuiser, d’autant que la presse américaine n’hésite pas à dire toute la vérité sur ce qui se passe avec les Viêt-Cong non loin de Saigon. En 1963, monsieur Truong obtient de partir vers l’Europe et la famille restera plusieurs années à Londres, peu avant un coup d’état qui fait chuter Diem et sa « diêmocratie », jeu de mots de Paris-Match que cite Marcelino Truong.

 

Cet album est un projet longuement mûri, un projet où l’auteur à tenté de peser le pour et le contre, le bien et le mal, de ne pas s’enfermer dans une vision idéologique orientée, bref de tenter une vision « bipolaire » des choses. Objectif atteint ! Comme il l’explique : «Lorsque mon père a été rappelé à Saigon, en 1961, on est tombé dans une double transgression. Alors que la France était partie du Vietnam, après Diên Biên Phu, en 1954, mes parents revenaient s’y installer. Il fallait être un peu inconscient. Mais nous, on trouvait ça rigolo. Les jeeps aux carrefours, les soldats américains qui arrivaient par bateau au bout de la rue Catinat, avec la piscine du Cercle sportif et les glaces de Givral pour échapper au grand bain de vapeur de la ville». Ces 272 pages, qui tiennent donc quelquefois d’un journal intime illustré, aux textes denses (empruntant quelquefois aux lettres par sa mère destinées à ses parents), sont avant tout le récit d’un enfant, ce qu’il a observé et retenu d’une guerre post-coloniale qui se tonifiait de jour en jour et qui fait rage non loin dans les rizières. Truong a puisé dans ses souvenirs et tout mis à plat, notamment la maladie maternelle et la patience paternelle, mais aussi des mots d’enfants qui font sourire et, même, des dessins d’enfant. Mais ce livre est aussi une excellente occasion de mieux comprendre ce qui se tramait au Vietnam entre 1954 et 1964, entre la guerre d’Indochine (version française) et la guerre du Vietnam (version américaine).

 Graphiquement, Truong adopte pour cet album le style sec dont il use notamment quand il illustre les articles de Libération, un graphisme nerveux, acéré, où l’on retrouve aussi dans quelques pages le charme et l’élégance de sa mise en couleurs. C’est ce même style qu’il avait mis en œuvre dans son adaptation (avec la scénariste Claire Le Luhern) du roman de James Lee Burke, « Prisonniers du ciel », paru chez Casterman en 2010, un contexte louisianais qui favorisait les atmosphères glauques et tendues. Pour ceux qui ne connaissent pas l’œuvre d’illustrateur de Truong, qu’ils fassent simplement « Marcelino Truong couverture » sur Google Images et ils découvriront une impressionnante galerie d’images…

 Alors, bons voyages,

Didier QUELLA-GUYOT  ([L@BD->http://www.labd.cndp.fr/] et sur Facebook).

http://bdzoom.com/author/didierqg/

 « Une si jolie petite guerre » par Marcelino Truong

Éditions  Denoël Graphic (24, 90 €) – ISBN : 978-2-207-11178-9

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