« The Earl and the Fairie » T1 par Ayuko

Dans cette chronique, ce n’est pas un, mais trois mangas que je vais évoquer. En fait, les éditions Glénat ont décidé de publier une partie de l’œuvre de la dessinatrice japonaise Ayuko. Au lieu de réaliser une sortie étalée sur un trimestre, ce sont trois titres de cette auteur(e) qui sont publiés en même temps. En premier, « The Earl and the Fairie », série dont c’est le premier tome. Puis, deux volumes d’histoires courtes mélangeant science-fiction et chroniques sociales.

Ayuko, que nous découvrons aujourd’hui, est une artiste assez classique. Son trait est fin et il suffirait de peu de choses pour le rendre atypique. On sent qu’elle n’a pas encore atteint une maturité artistique et arrêté son style. Sa mise en scène est lente, sans être pesante, ce qui rend la lecture des plus agréable. Elle n’a absolument pas à rougir face à la plupart des titres mangas sortant sur le marché asiatique, voire français, aujourd’hui.

Il est rare de voir un éditeur publier simultanément trois œuvres totalement indépendantes d’un même artiste. « The Earl and the Fairie », premier volume d’une série terminée en quatre tomes au Japon, est une adaptation d’un roman à succès de Mizue Tani. L’histoire est peu banale : une jeune fille, Lydie, à la faculté de voir le peuple des fées. Du coup, elle passe pour quelqu’un d’un peu dérangé, au fin fond de sa campagne anglaise du XIXe siècle. Alors qu’elle se rend à Londres sur invitation de son père, brillant universitaire, elle est entraînée, malgré elle, dans un conflit autour d’une étrange épée. Edgar, jeune homme bien propre sur lui et soi-disant descendant du chevalier bleu, seigneur du pays des fées, lui demande de l’accompagner dans sa quête. Il compte reprendre possession de cette fameuse épée. En fait de gentilhomme, il semblerait que Edgar ne soit, au final, qu’un usurpateur et un bandit de grand chemin. Le reste, je vous laisse le découvrir.

Ce premier volume sert d’introduction à une quête qui peut s’avérer longue. « The Earl and the Fairie » est un manga à destiner aux amatrices de fantasy. On y trouve, tour à tour de beaux costumes, des personnage haut en couleur, de belles demoiselles et des princes tout aussi charmant, un peuple imaginaire et l’inévitable magie blanche. Tous les ingrédients typiques de ce genre sont là. La lecture est agréable et simple, on sent que ce n’est pas qu’un travail de commande, suite au succès du roman original.

Les deux autres mangas de Ayako sortis en même temps : « Souvenir de demain » et « Proche Horizon » sont des recueils d’histoires courtes parues dans le magazine japonais Bessatsu Margaret. Rien à voir avec « The Earl and the Fairie », on est plus dans la science-fiction ou la critique sociale. Ici, pas de protagoniste en costumes post-victoriens, l’action se passe dans un futur proche. Le premier volume, « Souvenirs de demain », comporte cinq histoires alors que le second, « Proche Horizon », n’en a que quatre, dont une très courte, entièrement en couleurs, introduisant l’album. Peu de liens entre ces récits, ils peuvent se lire indépendamment les uns des autres et dans l’ordre que l’on veut. Seul trait commun, tous les protagonistes sont des étudiants ou de jeunes écoliers : le public directement visé par ces histoires.

« Souvenir de demain » commence par « Avant de traverser le temps ». Un récit bien étrange d’un garçon venant du futur. Il est là pour assister aux cours se déroulant à notre époque, son passé à lui. Sur fond de révolution scientifique, ce n’est ni plus ni moins qu’une histoire faisant la part belle aux contacts humains et aux rapports sociaux entre personnes de sexe opposé. Bien évidemment, les paradoxes spatio-temporels et les risques d’influer sur le présent sont ici exploités avec tous les problèmes que cela peut engendrer. Comme nous sommes en présence d’un shôjo manga, ce sont surtout les liens d’amitié tissés entre les protagonistes et l’attirance de l’héroïne envers un de ses collègues masculins qui sont mis en avant ; le tout de très belle manière, sans recours à des effets pompeux comme cela aurait été le cas dans un manga destiné aux garçons.

Histoire courte se passant en huit clos, mêlant rivalité amoureuse et polygamie.

La dernière histoire, qui donne son titre à ce recueil, nous parle de la mort et de ses conséquences. Là aussi, avec un ton posé et sans discours grandiloquent. L’action suit son court tranquillement afin de comprendre pourquoi deux jeunes filles sont liées dans la mort sans pouvoir traverser le fleuve Sanzu : l’équivalent bouddhiste du Styx, le fleuve ouvrant sur l’enfer.

Le second recueil, « Proche Horizon », commence par « Nostradamus et Sakaki », une histoire entièrement en quadrichromie. Les couleurs sont chaudes et très claires grâce à un lavis judicieusement posé sur un fond de page noir qui fait ressortir chaque case. C’est également un récit mêlant science-fiction, paranormale, et relations humaines. Un petit bijou à découvrir, car même s’il ne fait que huit pages, c’est une histoire réellement poignante au dénouement inattendu et parfaitement amené.
Les trois autres histoires sont elles un peu plus longues que celle du volume précédent. Cela permet de prendre plus de temps pour mettre en place les situations. « Trois secrets » raconte la difficulté pour connaître, analyser et comprendre les sentiments des autres, surtout lorsque la fête de la Saint-Valentin approche. « Proche horizon » part de retrouvailles avec un ami d’enfance et sur la divergence de chemin que des personnes, au départ proches, peuvent avoir au fil du temps et de l’évolution de leur vie ; chacun choisissant son destin et finissant par ne plus être en phase alors que les souvenirs passés, eux, sont conservés tels quels. Enfin, « Keep a diary » est un récit très dur mêlant le meurtre, la paranoïa et les tendances suicidaires. Très étrange, cette aventure narre le parcours de deux jeunes filles qui vont partager leurs pensées par journal interposé pour au final, se rendre compte que leurs parcours sont diamétralement opposés. Ces trois dernières histoires sont profondément ancrées dans une réalité crue où les individus se dévoilent jusqu’à se mettre finalement à vif. Le choix de la répartition des histoires dans ces deux recueils est fait de manière judicieuse. C’est vraisemblablement guidé par une cohérence vis-à-vis du public visé ; « Souvenir de demain » pouvant être lu par un large public alors que « Proche Horizon » est à conseiller aux adolescentes, avant tout.

Le dessin d’Ayako a considérablement évolué entre ces deux recueils et « The Earl and the Fairie ». Le trait s’est fait plus propre, moins brouillon, mais aussi moins spontané. Il y a quelque chose d’Haruhiko Mikimoto dans certains passages. Les illustrations de couverture ainsi que l’histoire en couleurs me font regretter que les autres travaux publiés à l’origine en quadrichromie dans Bessatsu Margaret n’aient pas été repris à l’identique. Il s’en dégage une ambiance calme et reposante que l’on retrouve également dans les pages réalisées à la plume, même si c’est moins flagrant.

Dans ses histoires courtes, on sent qu’Ayuko a un univers propre et quelque chose d’original à raconter. Tout en s’adressant à des lycéens, le point de vue n’est pas gnangnan. Il y a une vraie maturité et une recherche de sens dans la construction du récit. Évidemment, « The Earl and the Fairie » bénéficie de ce savoir-faire accumulé au fil de la réalisation des petites histoires précédemment réalisées. Il manque juste cette petite touche de spontanéité qui ferait passé ce manga d’acceptable à fantastique. La cible étant différente, il est aussi logique de changer de ton et de s’adapter à son lectorat. C’est néanmoins une auteure prometteuse, surtout si elle retourne à la réalisation de récits plus ancrés dans la réalité.

Gwenaël JACQUET

« The Earl and the Fairie » T1 par Mizue Tani et Ayuko
Édition Glénat (6.90 €) ISBN : 978-2-7234-8605-7

« Souvenirs de demain » T1 par Ayuko
Édition Glénat (6.90 €) ISBN : 978-2-7234-8610-1

« Proche Horizon » T1 par Ayuko
Édition Glénat (6.90 €) ISBN : 978-2-7234-8611-8

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