« Fatale » T1 (« La Mort aux trousses ») par Sean Phillips et Ed Brubaker

Vous aviez aimé « Sleeper », « Criminal » et « Incognito » ? Alors vous allez adorer « Fatale », la dernière création du duo magique Brubaker/Phillips. On les attendait au tournant, ces deux-là, car quoi : on ne peut que décevoir, au bout d’un moment, après autant de succès, non ? Ça en devient même indécent, tout ce talent ! Eh bien une fois de plus ce sont eux qui nous attendaient au tournant. Et nous rattrapent dans nos certitudes pour mieux nous désarçonner. Pour moi, l’une des plus belles réussites du revival de l’esprit pulp qui s’installe doucement mais sûrement dans le monde des comics depuis quelque temps… Bravissimo, Ed & Sean !

Regardez bien la couverture de « Fatale » T1. C’est beau, hein ? Je suis d’accord, c’est même superbe. Eh bien cette couverture est aussi réussie que trompeuse sur le contenu de l’album. Comment ? Les auteurs nous mèneraient-ils en bateau ? Oui. Totalement manipulés. En regardant cette couverture, son haut titre en typographie classique et classieuse (ainsi que le titre du volume, « La Mort aux trousses »), le visage de l’héroïne qui rappelle la grâce envoûtante d’actrices telles qu’Ava Garner ou Gene Tierney, la présence du flingue et du noir et blanc à peine rehaussé d’un rouge trouvant écho dans les deux visages grimaçants qui encadrent la belle de haut, on pense qu’on a affaire là à un bon vieux polar des familles, directement issu de l’âge d’or du film noir. Et effectivement, « Fatale » n’est pas étranger à cette culture. Mais c’est finalement tout autre chose. Au début, on ne comprend pas exactement à quel point les deux visages rougeoyants vont nous entraîner dans le démoniaque, tellement ils sont relégués à l’état de lueurs chromatiques en arrière-plan, censées mettre en valeur le visage glamour de l’héroïne. Pourtant ils sont un indice primordial pour bien comprendre la nature de cette œuvre. Alors, qu’est-ce que « Fatale » ? Un polar ? Oui, car le récit nous plonge dans une atmosphère de cinéma policier de la grande époque, avec ses flics, son héros paumé et l’incontournable vamp. Une romance ? Oui, car il est aussi question de séduction, de femme fatale qui fait tourner la tête du héros, et de sentiments compliqués entre mariage et adultère. Y trouve-t-on du fantastique, de l’épouvante?Oui, car l’ennemi n’est pas un simple gangster, mais plutôt un être inquiétant, aux pouvoirs surnaturels. Bah alors c’est quoi, « Fatale » ? Eh bah c’est un pulp. Un pulp pur jus. Un #%§&£* de bel hommage…

 

Au départ, effectivement, tout commence comme dans un bon vieux polar. Enterrement, héros désabusé, inconnue au glamour dévastateur, agressions, enquête, mystère, drame… La narration en flash back conséquents nous replonge dans les années 50, tissant une passerelle avec un passé esthétiquement très équivoque quant aux atmosphères de polar. Mais lorsque des flics enquêtent sur une secte qui pratique des sacrifices humains, on glisse progressivement vers l’épouvante, Brubaker abordant ce sujet en n’éludant pas la facette surnaturelle du phénomène : de réels envoûtements ont lieu. Une angoisse un peu sourde commence alors à envahir progressivement l’espace narratif, par petites touches qui distillent une réelle inquiétude ; il faut dire que Phillips s’y connaît pour nous foutre la trouille dans les contrastes réalistes. Mais l’histoire ne bascule pas pour autant dans le récit d’horreur, toute notre attention étant happée par ce fameux mystère de Jo, la vamp insaisissable, qui croise la route de Nicolas Lash, le héros. L’héritage que ce dernier vient de toucher d’un certain Dominic Raines, ami de son père, semble aussi concerner l’histoire de Jo, une femme qui apparaît de plus en plus énigmatique, visage traversant les décennies. Et puis, vers la fin de ce premier volume, tout part en quenouille, dans un contexte assez lovecraftien et avec l’apparition soudaine d’un monstre démoniaque dont l’aspect surprenant détonne résolument avec l’ambiance policière générale. Et c’est là qu’on tient la nature de « Fatale ».

 

« Fatale » est un pulp (ou du moins un hommage direct aux pulps, vous m’avez compris), car il s’appuie sur un genre ô combien populaire mais de qualité (le polar) pour le déployer en empruntant des éléments d’autres genres, et ce de manière totalement décomplexée, osant tout et même l’improbable à partir du moment où le lecteur reste excité et étonné par ce qu’il lit. C’est là où Brubaker et Phillips frappent fort : l’apparition du méchant démoniaque est si dingue visuellement, presque en dichotomie avec l’aspect réaliste global de la série, qu’on semble tout à coup plongés dans de bons vieux nanars de SF et de fantastique des années 50-60, à l’époque bénie où une kyrielle de cinéastes comme Arnold, Corman ou Lee Wilder réalisèrent des films incertains remplis de monstres consternants… bref, des chefs-d’œuvre de la série B qui ont bénéficié de l’héritage des pulps, publications où tout pouvait arriver, même le plus dingue, même le plus ridicule sans que rien ne s’écroule. La magie. Dans « Fatale », contrairement aux apparences, ce n’est pas le fantastique qui vient s’immiscer dans la réalité : Brubaker nous fait comprendre que la réalité même est constituée de ces éléments surnaturels qui ne sont perçus que par de rares « élus ». C’est donc une réalité et son « infra-réalité » qui sont ici le socle du récit. Une réalité réinventée par un imaginaire qui rend hommage aux grands archétypes des genres populaires, n’hésitant pas à creuser l’imagerie spécifique de ces genres au sein d’un scénario et d’une atmosphère remarquablement tenus par Brubaker et Phillips. De ce mélange improbable naît un sentiment d’étonnement et de franc plaisir, comprenant par à-coups très scientifiquement amenés qu’on est bien là dans un espace où le délire fait loi. Carrément jouissif.

 

Avec « Fatale », Brubaker et Phillips font ce qu’ils savent faire de mieux et ce pourquoi ils sont reconnus : le récit noir. Après le polar pur et dur de « Criminal », l’espionnage psychotique de « Sleeper » et la déclinaison noire du surhumain dans « Incognito », le duo entame avec « Fatale » une série dans la lignée de leurs œuvres précédentes tout en élargissant le champ des possibles, et ne choisissant vraiment pas n’importe quoi pour y arriver. Mine de rien, avec ce polar qui dérape dans le surnaturel horrifique, nos deux acolytes construisent petit à petit un véritable univers qui leur est propre, unique mais influençant artistes et mouvances, et réinvestissant des terreaux de l’imaginaire que bien peu arrivent à aborder avec discernement. En tissant des liens de plus en plus nuancés entre le polar qu’ils vénèrent et les autres genres de fiction populaires, ils donnent une vraie ampleur à leur démarche, frappant exponentiellement les esprits par la cohérence et la qualité de leur travail. Brubaker est décidément formidable ; c’est fou la densité et le réalisme qu’il réussit à insuffler à ses récits. Ses personnages sont si incarnés qu’on les sent respirer, qu’on se sent directement concerné par leurs états d’âme. Phillips l’est tout autant ; c’est fou le talent qu’il a pour camper une atmosphère, une attitude, un sentiment, pesant mais jamais surexprimé. Oui, c’est fou comme ces deux-là étaient faits pour créer ensemble… Ça fait bien plaisir. Une bonne histoire, de beaux dessins, un engrenage narratif redoutablement ciselé, un suspense à couper au couteau : « Fatale » est une série excellentissime, intelligente, bluffante, qui saura séduire des fans venus de différents horizons. Un vrai coup de cœur.

Cecil McKINLEY

« Fatale » T1 (« La Mort aux trousses ») par Sean Phillips et Ed Brubaker

Éditions Delcourt (14,95€) – ISBN : 978-2-7560-3219-1

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