COMIC BOOK HEBDO n°46 (18/10/2008).

Cette semaine, WOLVERINE, THE BOYS et DMZ…

WOLVERINE vol.1 : ENNEMI D’ÉTAT (Panini Comics, Marvel Deluxe)

Ça y est, Wolverine entre dans la collection Marvel Deluxe. Cette super star a en ce moment une belle actualité puisqu’est paru récemment un nouveau volume des Intégrales (1989) consacré aux épisodes de sa série régulière (ouvrage que je vous chroniquerai très bientôt). Ennemi d’État est en fait composé de deux mini-séries assez récentes se suivant et se complétant : Ennemi d’État et Agent du S.H.I.E.L.D.. Si vous êtes comme moi un admirateur de Mark Millar – ce merveilleux scénariste écossais dont l’imagination débridée dépoussière quelque peu certains pans de l’univers Marvel – alors vous aimerez cet album dont le récit est impeccablement mis en place, où l’histoire s’avère haletante et maline. Une histoire qui flirte volontiers avec l’action pure, l’espionnage, l’aventure, nous offrant un grand spectacle de qualité. Même les dessins de John Romita Jr semblent ici s’extirper parfois de l’évolution graphique très étrange que connaît ce dessinateur au style maintenant bourru et peu nuancé – lui qui fut si brillant dans le détail et la souplesse tout en force – pour nous donner à voir quelques très belles images (on sent que Romita Jr a par exemple adoré dessiner Elektra : certains dessins d’elle sont absolument magnifiques). L’encrage du légendaire Klaus Janson y joue aussi pour beaucoup, et les couleurs de Paul Mounts donnent à l’ensemble une atmosphère des plus prégnantes. Car il y a pas mal d’angoisse, dans ce récit de sombre complot où l’écho du désordre n’est jamais loin, où les dangers suintent constamment dans l’ombre, où les rôles s’inversent et où les apparences se percent.

Au début du récit, Wolverine se fait âprement piégé par La Main (oui, vous savez, cette horrible caste ninja assoiffée de combats physiques tout autant qu’occultes que connaissent bien les amateurs de DD et d’Elektra), en la personne d’un redoutable guerrier nommé Gorgone. Ce dernier – qui même s’il est inhumain n’a rien à voir avec l’Inhumain – va faire feu de tous bois afin d’accéder à la tête de La Main en même temps que se trame un ignoble plan visant à tuer des super-héros afin de les ressusciter en guerriers esclaves qui – sous influence – pourront alors renverser les autres héros, les pouvoirs en place et tout ce qui gênerait cette… mainmise sur l’ordre en vigueur dans notre réalité super-héroïque. Ça craint ! Surtout lorsque le principal « zombifié » n’est autre que cette bonne boule de poils de Wolverine (à savoir un mec déjà pas mal tapé de la cafetière qui en temps normal aime tâter de la griffe), et que l’ombre de l’Hydra n’est pas loin… Voici donc Logan sous l’emprise de La Main, véritable machine à tuer qui va s’infiltrer partout là où ça fait mal. Panique à la Maison-Blanche, panique chez les super-héros, panique à tous les étages, quoi… Heureusement, le S.H.I.E.L.D. veille au grain ; mais le grain est de folie, et Fury serre les miches (y a de quoi !). Certains vont en faire les frais, comme Vega, mais aussi la scupturale et envoûtante Elektra qui va jouer un rôle primordial dans cette aventure, aidant le S.H.I.E.L.D. dans son entreprise puis se battant courageusement mais de manière toujours aussi ambiguë aux côtés de Wolverine. Bref, du rebondissement, du rebondissement, et encore du rebondissement pour cette saga musclée qui ravira vraiment les fans du petit canadien trapu. L’album se clôt sur un très bon épisode toujours signé Mark Millar, mais cette fois-ci dessiné par le talentueux Kaare Andrews et somptueusement mis en couleurs par le grand Jose Villarrubia : pas mal ! Un récit se déroulant dans un camp de concentration polonais en 1942 et où Wolverine endosse un rôle bien spécial, pour une histoire bien spéciale dont Mark Millar avait parlé avec Will Eisner (l’épisode lui est d’ailleurs dédié car le génial Eisner lui prodigua quelques conseils judicieux) !!! Le genre de one shot décalé car sans aucune prise avec le contexte de la série régulière, permettant à certains auteurs talentueux d’explorer d’autres facettes du personnage. C’est ici une très belle facette que vous pourrez lire… Qu’ajouter à tout cela ? Peut-être que c’est Garth Ennis qui signe l’introduction de l’album, et vous saurez tout… Allez, bonne lectu–Snikt !–uuuuuarghhh….

THE BOYS vol.1 : LA RÈGLE DU JEU (Panini Comics)

Après l’Écossais voici venir l’Irlandais (il était déjà un peu là, je viens de le nommer ci-dessus). Oui, il s’agit bien de ce garnement de Garth Ennis, un sale gosse, un petit impertinent, un scénariste sacrément culotté dont l’univers outrancier rappelle souvent celui de Warren Ellis. Et puisqu’on parle de Warren Ellis et de ses outrances, voilà qui nous amène à Darick Robertson, le dessinateur du présent album mais aussi le collaborateur d’Ellis sur la géniale série Transmetropolitan : que de ricochets britanniques pour arriver à ce dessinateur californien ! Bref. Entre Ennis et Robertson, nous avons donc affaire à un duo de trublions qui risque de donner quelques suées à un certain public ! Et en effet, ça sue… The Boys a tellement horrifié DC en seulement six épisodes que l’œuvre s’est retrouvée être éditée par la suite chez Dynamite ; un album destiné à un public averti, donc, car sexe, injures, violence et cynisme sont délibérément au programme, et ça dépote souvent, jusqu’au mauvais goût assumé, tenez-vous le pour dit…

Comme le dit très judicieusement l’acteur anglais Simon Pegg dans son introduction, The Boys répond à sa façon à la question posée par Alan Moore il y a maintenant plus de 20 ans : « Who watches the Watchmen ? » Bah oui, qui c’est-y donc qui les surveille, ces super-héros si pleins de superbe mais qui pourraient se révéler plus fachos que merveilleux ? Ennis nous donne ici sa vision des choses : les super-héros de tous poils, encapés ou non, sont étroitement surveillés par une équipe qui ne se mouche pas avec le dos de la cuillère et qui se réjouit à l’avance de mettre une raclée à ces super-mecs qui – parce qu’ils sont des super-héros et qu’ils ont des super-pouvoirs – peuvent se croire tout permis, en toute impunité, jusqu’à l’inacceptable. Eh bah c’est fini, ce temps-là, les gars. Maintenant il y a The Boys, une équipe composée de personnalités assez barrées (de purs dingues, si on y réfléchit bien…), une « équipe » opérationnelle et elle ne va pas se gêner pour opérationner, croyez-moi, et sans super-pouvoirs, encore ! Comment donc, alors ? Je ne vous dévoilerai certainement pas la nature du combat des Boys tellement elle est jouissive et beaucoup plus simple que vous ne pouvez l’imaginer. Je vous dirai juste que cette série assez brut de décoffrage fait du bien par où elle passe, qu’elle est tout sauf politiquement correcte tout en articulant des valeurs essentielles, que c’est le genre de bande dessinée qui redonne de l’espoir dans la création au sein d’une époque aussi aseptisée que violente (un cocktail dont on mesure tous les jours les ravages) dont elle serait le miroir réfléchissant.

En lisant cet album, on ne peut que constater encore une fois combien la « vague britannique » apporte un sang neuf incroyable dans l’évolution de la bande dessinée anglophone via the USA, avec souvent un culot incroyable dans le propos (ce serait même l’image de marque de cette génération de scénaristes iconoclastes). Tous les noms cités plus haut reflètent bien ce qui s’est aussi passé au Royaume-Uni au niveau culturel depuis les années 70 – avec une pointe dans les années 1990 – à savoir une Renaissance moderne où les artistes, les auteurs, les intellectuels écossais et irlandais abordèrent la création sous un angle beaucoup plus réaliste, social, trash, reprenant pied avec leurs racines et leur identité mais avec une lucidité ultime, amère, destroy, assoiffée de vie malgré une souffrance collective, sourde, pesante, celle d’exister dans la modernité alors que les terres sont encore dans d’archaïques engrenages politiques engendrant une grande violence sociale, qu’ainsi va le monde, mais qu’en ce monde les penseurs punks ne sont pas morts ; ils sont aussi réapparus à Londres. Et c’est toute une génération, celle de Trainspotting d’Irvine Welsh (sans oublier Alasdair Gray, Alan Warner ou Ian Rankin, pour ne citer qu’eux), qui crée et qui gueule que merde quoi c’est pas bientôt fini toutes ces conneries qui régissent cette existence où l’on subit tout et regardez autour de vous, non mais regardez, non mais vous avez vu, vous trouvez ça normal, nom de #%£!@/§&* ??? Garth Ennis, comme Ellis ou Morrison, ne sont pas que des sales gosses adultes crachant dans ce qu’on veut nous faire croire comme étant de la soupe, non : ce sont des humanistes déçus qui rient aussi pour ne pas s’étrangler de dégoût face à la m… ambiante. Lisez leurs œuvres, relisez-les, jouissez-en, et vous verrez qu’ils ne nous disent qu’une chose : « Réveillez-vous, les gars, qu’est-ce que vous f…, nom de #%£!@/§&* ??? » En ces temps où – malgré la multitude des moyens techniques de communication – les voix de la contestation portées vers la vie ont un mal de chien à trouver une résonance dans la célérité flippante et vaine que nous traversons, ces scénaristes anglais, irlandais, écossais (qui sont tous passés par la géniale et inexplicablement encore trop peu reconnue revue anglaise 2000 AD) sont plus que jamais des électrons libres dont nous avons besoin pour la qualité et la lucidité de l’expression artistique et culturelle questionnant réellement son époque. Donc, en l’occurrence, donner la possibilité aux lecteurs de réfléchir sur l’état des stocks du présent humain par le biais de cette sous-culture ignoble et d’ignares qu’est la BD. Tout ça est très subversif et décadent, me direz-vous… Bah oui. On ne parle pas des saloperies qu’on combat avec de bonnes manières, selon nos énergumènes. Pas le genre à tendre l’autre joue. Plutôt à dire #%£!@/§&*, mais avec une intelligence telle que personne n’est dupe de ce qui ressort de tout ceci : une charge violente contre ce qui nous violente. Un combat artistique, sans jamais oublier qu’on n’est encore debout que si l’on sait s’marrer dans l’acuité, oh yeah, baby.

Hein ? Comment ça, ça fait une plombe que je ne parle plus de bande dessinée ? Mais je ne parle que de ça, les ami(e)s ! Vous m’excuserez, je m’fais vieux et j’rabâche un peu, mais les comics sont de plus en plus l’une des bandes dessinées les plus intéressantes au monde, depuis déjà pas mal de temps (Hé ! Réveillez-vous, les gars !). Même si j’ai lu des dizaines de milliers de pages de comics dans ma vie, j’avoue n’avoir jamais été aussi constamment étonné par la qualité et la pertinence, le courage, l’inventivité de ce qui se passe dans l’univers des comic books que depuis quelques années… C’est franchement épatant, non ? Bien sûr, comme partout ailleurs, il y a aussi du caca outre-Atlantique et outre-Manche, mais vraiment, il s’y passe des choses tellement passionnantes… et nécessaires tout autant que la Minute de Monsieur Cyclopède
#%£!@/§&* !!!

DMZ vol.3 : TRAVAUX PUBLICS (Panini Comics, 100% Vertigo)

Mais il n’y a pas qu’au Royaume-Uni qu’on se creuse les méninges ! United States, nous voici ! Enfin… united, il faut le dire vite, puisque voici enfin un nouveau volume de DMZ ! J’espère que vous connaissez cette bande dessinée remarquable. Si ce n’est pas le cas, voici un condensé d’une présentation que j’en avais faite ici il y a quelques mois :

La seconde guerre civile américaine a éclaté, née d’un soulèvement dans le Montana qui a déclenché une suite d’hostilités toujours plus violentes en déclarant l’existence d’états libres au sein de l’Amérique fédérale. S’en suivit le début d’une guerre entre « États Libres » et « États-Unis d’Amérique ». DMZ se penche plus précisément sur l’existence d’une zone neutre, coincée entre les États Libres du New Jersey & Inland et les États-Unis d’Amérique de Brooklyn/Queens/Long Island. Cette zone démilitarisée (DMZ), c’est bien sûr l’île de Manhattan, autrement dit New York. Une zone démilitarisée qui subit néanmoins de plein fouet les ravages du conflit puisque sa position géographique en fait un rempart bien fragile face aux attaques croisées des deux camps et à la curiosité médiatique. Car que se passe-t-il dans la DMZ ? Une chaîne de télé a décidé d’y envoyer le grand journaliste Viktor Ferguson afin qu’il y fasse des reportages témoignant de ce qu’est la vie des civils dans cette zone si méconnue, cette ville démilitarisée mais non dénuée de dangers, loin de là. Dans les basques de Ferguson, il y a Matthew Roth, un jeune photographe stagiaire apparemment inexpérimenté mais dont le père est un homme influent. Malheureusement, dès leur arrivée, les choses tournent mal et Matthew se retrouve seul en plein inconnu, livré à lui-même dans un univers de gravats où l’insécurité semble omniprésente. DMZ est l’histoire de ce jeune homme qui découvre la réalité de la guerre, au quotidien, dans une ville prise en étau entre deux armées et elle-même en proie à tous les débordements possibles… Mais, contre toute attente, la vie dans la DMZ est possible. Elle s’est réorganisée, elle s’est adaptée… Vivre avec les autres, se cacher, manger, dormir, cultiver, agir, aimer, se défendre, aider, se soigner, travailler, converser, et même aller à un concert ou manger au resto… Autant de faits et gestes de la vie courante qui n’ont pas disparu, mais dont la valeur s’en est retrouvée transformée par la force des choses. Et puis il y a les gens, leur parcours, leur histoire, avant, et maintenant : la vraie moelle de cette œuvre culottée et pour tout dire incroyablement talentueuse, d’une approche humaine toute en nuance et pleine de justesse, d’émotion, de sentiments remarquablement exprimés.

Une œuvre sur la guerre qui creuse des émotions intenses et nous pousse à une meilleure compréhension de ce que peut être une vie sous les bombes, ne se plaçant ni du côté des bons ni des méchants pour mieux disséquer toutes les réactions qui peuvent poindre en chacun de nous lorsque le choix n’est plus une envie mais une nécessité ultime afin de continuer à exister. La vie comme un luxe, mais pas non plus l’enfer à tous les coins de rues, l’humanité étant toujours pleine de ressources et ayant soif de légèreté. La lecture de DMZ ne peut laisser indifférent, c’est une lecture prégnante qui fait appel à des ressentis rarement attisés en bande dessinée, une lecture qu’on n’oublie pas de sitôt.
Le précédent volume s’était d’ailleurs achevé sur un numéro spécial écrit et dessiné par Brian Wood, intitulé New York Times et ne se présentant pas sous la forme d’une bande dessinée mais d’un guide illustré dressant un état des lieux de la DMZ, avec ses endroits emblématiques et ses quartiers à éviter, ses restos, ses concerts, ses artistes de rues, ses écrivains et ses galeries, ses témoignages, ses tribus (comme les incroyables « Ghosts », une faction quelque peu extrême qui s’évertue à préserver la diversité de la faune et de la flore sous Central Park, s’occupant aussi des animaux des zoos, comme les pandas ou les toucans). Cet épisode est un excellent repère pour celles et ceux qui voudraient avoir une vue d’ensemble du contexte de cette série.

Le présent volume aborde un nouveau pan du parcours de Matthew. Et le moins qu’on puisse dire, c’est que les choses ne s’arrangent pas pour lui, le pauvre ! Mais on dirait presque qu’il le cherche, tout en étant effaré à chaque fois par les proportions que prennent certains faits ou gestes semblant pourtant anodins. Mais la situation est tout sauf anodine, et notre héros est moins candide que je ne le laisse entendre, rassurez-vous. Plus le temps passe et plus il prend de l’épaisseur, plus son caractère se forge selon un quotidien brutal et injuste : Matthew gagne en maturité, tout simplement, renforce sa carapace et réussit à trouver en lui des forces insoupçonnées, ou en veille, ou méconnues, et il avance, du mieux qu’il peut. Mais cette p… de guerre n’en finit pas, réservant son lot de surprises plus ou moins écœurantes. La surprise que découvre Matthew dans Travaux Publics est en lien direct avec ce titre, puisqu’il s’agit ni plus ni moins d’un scandale touchant Trustwell Inc., ce grand groupe chargé par le gouvernement de reconstruire Manhattan (via quelques magouilles, évidemment). Mais il y a bien plus que des magouilles derrière cette entreprise de reconstitution très officielle. En effet, il apparaît que depuis que Trustwell Inc. reconstruit la ville meurtrie (n’employant que des travailleurs immigrés qu’elle réprime souvent par ses propres forces de sécurité), les attentats suicide et autres actes terroristes se multiplient dans le secteur. Afin de comprendre ce qui se passe et de pouvoir enquêter discrètement, Matthew va travailler en tant qu’ouvrier au sein de Trustwell Inc., et cela va être le début de l’horreur… Jusqu’où Matthew va-t-il trouver la force de ne pas péter les plombs au milieu de tout ça ? Vous le saurez en lisant les présents épisodes de cette série qui est décidemment d’une très grande qualité. On sent que cette qualité vient du fait que Brian Wood tient là une œuvre qui lui tient à cœur et par laquelle il peut exprimer des choses complexes et nécessaires ; et, pour ne rien gâcher, les dessins de Riccardo Burchielli sont toujours aussi beaux. DMZ est une œuvre importante, faisant partie de ces créations post Nine Eleven qui apportent une réelle réflexion sur notre monde contemporain et ses dérives. Dans son introduction engagée, Cory Doctorow écrit cette phrase très juste et qui décrit bien l’esprit de DMZ : « Il y a deux camps dans chaque guerre : les combattants et les non-combattants » J’ai bien envie de finir là-dessus, moi, tiens…

Cecil McKinley

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