Le génocide rwandais en BD : comment témoigner d’un génocide par l’image ?

Plus de 14 ans après les faits, la polémique fait toujours rage autour du génocide rwandais. Du coté rwandais, elles tournent autour du rôle qu’a joué la France dans cette tragédie. Kigali accuse la France d’avoir participé à la planification du génocide, d’avoir armé les milices responsables de massacres et, lors de l’opération turquoise déclenchée en juin 1994 qui a créée un « corridor humanitaire », d’avoir permis la fuite au Zaïre de responsables génocidaires.

La commission indépendante rwandaise Muncio, visant à établir les responsabilités françaises dans le génocide, va encore plus loin dans son rapport d’août 2008 en évoquant des actes commis par des militaires français. Pour leur part, certains responsables politiques français n’ont pas hésité à parler de « double génocide » et de nombreuses personnes s’interrogent sur les exactions réelles ou supposées de l’Armée Patriotique Rwandaise (APR) lors de leur avancée en 1994. Plus grave, suite à une plainte des familles de l’équipage français de l’avion du Président rwandais Habyarimana, abattu en avril 1994, le juge français Jean-Louis Bruguières n’hésitait pas à mettre en cause le président rwandais, Paul Kagamé, en lançant un mandat d’arrêt contre certains de ses proches . Le Rwanda décide alors de rompre ses relations diplomatiques avec la France le 24 novembre 2006. Evènement rarissime à la mesure du traumatisme engendré par ce qui constitue le dernier génocide du siècle. Ce drame a également fait l’objet de beaucoup d’œuvres de fiction. Au cinéma : 100 days (GB), Un dimanche à Kigali (Canada), Gardiens de la mémoire du rwandais Eric Kabera, quelques jours en avril de l’haïtien Raoul Peck, deux films hollywoodiens, Shooting dogs et Hotel Rwanda et, enfin, un téléfilm français, Opération Turquoise. En littérature, deux tentatives retiennent l’attention. Le premier est le projet Rwanda, écrire par devoir de mémoire (1998) qui a permis la publication de titres émouvants de Boris Boubacar Diop, Tierno Monenembo ou Véronique Tadjo. Le second est constitué par le travail extraordinaire de Jean Hatzfeld, auteur de plusieurs ouvrages de témoignages : Dans le nu de la vie, Une saison de machettes et La stratégie des antilopes. En matière de bande dessinée, le bilan est plus contrasté, les bédéistes n’ont pas complètement investi ce sujet et les œuvres produites sont rares et fragmentaires. Il est vrai que la tâche est difficile, comment mettre en image un évènement pareil ? Comment rendre compte de l’indicible par l’image ? Difficile obstacle qui n’est pas toujours contourné….

* Les génocides du 20ème siècle en image
Le Petit Larousse qualifie le génocide de « crime contre l’humanité tendant à la destruction de tout ou partie d’un groupe national, ethnique, racial ou religieux. » En ce qui concerne le 20ème siècle, ce terme est utilisé pour quatre évènements : les massacres contre les arméniens de 1915, l’extermination des juifs et tziganes par les nazis, le calvaire des cambodgiens sous les khmers rouges et, donc, le Rwanda . Si les BD pour adultes et adolescents regorgent de tueries, massacres et autres actes sanguinaires, traiter d’un génocide reste un exercice éminemment délicat. Les génocides cambodgiens et arméniens n’ont donné lieu qu’à une faible production d’albums. En langue française tout du moins.
- Le drame arménien comme un ferment identitaire

Concernant le drame arménien, l’œuvre la plus récente est Le vengeur (2002), le tome 5 de la série Le décalogue, scénarisé par Franck Giroud et dessiné par Rocco. Cependant, l’histoire ne se déroule pas durant le génocide, mais évoque l’opération Nemesis, lancé par le parti arménien Dachnak, désireux de venger le million de morts en lançant des tueurs sur les traces des responsables turcs de l’époque. L’histoire évoque en particulier le meurtre véridique de Talaat Pacha à Berlin en 1925 où le tueur réussit à se faire passer pour un étudiant turc. Plus récemment, Farid Boudjellal approche, avec pudeur et simplicité, des thèmes comme la mort, le deuil et la mémoire de ce génocide dans le tome 2 de son Petit polio (2006),

à travers le retour en France d’une grand-mère qui a vécu ces terribles événements. En 1986, Guy Vidal et Florenci Clavé avaient publié Sang d’Arménie, chez Dargaud,

reprise en couleurs d’un album précédent, L’île aux chiens (1979) publié dans la collection Pilote. Vidal y raconte comment il a été initié à ce drame par son voisin à Marseille, rescapé des massacres. L’histoire se déroule au début du cauchemar du peuple arménien, elle est vue à travers les yeux d’un reporter canadien, Law Breaker, déjà présent dans un autre album du duo. Défenseur de la veuve et de l’orphelin, il luttera, les armes à la main, aux côtés des Arméniens, avant de quitter définitivement cet empire dont il souhaite l’effondrement et la disparition. Ce livre a reçu le Prix Résistance-Témoignage Chrétien à la Convention de la Bande Dessinée d’Angoulême et constitue une véritable œuvre d’engagement politique . La réédition en couleurs contenait un cahier pédagogique. En 1980, André Pelletier et Jean Yves Miton éditent L’histoire de l’Arménie en BD pour « un parti politique arménien qui voulait commémorer l’anniversaire du génocide ». Il s’agissait d’un travail de reconstitution historique à des fins didactiques comme le précise Mitton : « Il m’a fallu beaucoup de temps pour les faire car il y avait une très grosse documentation en ce qui concerne les costumes, les personnages historiques, etc. Cette documentation m’était fournie mais il a fallu quand même que je l’épluche. C’était un travail pédagogique. Je ne pouvais pas me permettre la moindre fantaisie, d’autant moins que l’album était destiné à des gens au courant et qui connaissaient l’histoire de leur pays. » En Arménie, la bande dessinée est un moyen d’expression quasi-inconnu. Tigran Mangassarian a autoédité le premier album de BD arménien, sous le titre Silence. Il s’agit d’un témoignage sur le génocide dont l’édition française devrait être publiée en janvier prochain. Depuis, Tigran a également réalisé une seconde bande dessinée sur le génocide, en anglais cette fois ci : « Prior to the auction of souls ». Ce travail n’a pas encore trouvé d’éditeur à ce jour. D’autres projets existent. Rash, déjà auteur de En Tchétchénie en 2007 (avec Tamada) travaille sur l’Arménie actuelle avec le génocide en toile de fond. Il y a aussi une adaptation d’une oeuvre italienne, etc….
- L’histoire des khmers rouges ou le combat d’un seul dessinateur.
Le génocide cambodgien a été mis en images par Séra, de son vrai nom Phouséra Ing, peintre, sculpteur et auteur de bandes dessinées (il enseigne la bande dessinée à l’Université de Paris 1). Né à Phnom Penh en 1961, d’une mère française et d’un père cambodgien, il est expulsé du Cambodge avec sa mère et son frère après l’entrée des Khmers rouges dans Phnom Penh le 17 avril 1975. Ils apprendront la mort de leur père bien après la chute du régime. Séra a travaillé sur l’histoire douloureuse de son pays dans trois albums.

Dans Impasse et rouge (éditions Rackham, 1995), il aborde le thème de la guerre civile cambodgienne. Dix ans plus tard, chez Delcourt, il aborde frontalement la période 1975-1979 avec L’eau et la terre. Cette œuvre se présente comme une mosaïque de plusieurs récits, de fragments de vie, ce qui permet à l’auteur de ne pas traiter son sujet sous un angle unique. Enfin, en juin 2007, Séra sort Lendemains de cendres, toujours chez Delcourt, récit se déroulant après le génocide, pendant l’occupation vietnamienne. Séra s’inspire d’archives ou de témoignages ; son travail, à la fois historiquement très documenté et plastiquement travaillé avec beaucoup de minutie, fait de lui un auteur autant qu’un « passeur de mémoire ». Aucune de ces histoires ne sombrent dans des mises en scène spectaculaires ou macabres et l’auteur ne rajoute pas la violence en images à la violence de la situation…
- La shoah en héritage
Concernant le génocide juif, il a fallu attendre 1987 pour qu’une œuvre majeure naisse avec la sortie des deux tomes de Maus. L’auteur, l’américain Art Spiegelman, raconte l’histoire de son père, survivant d’Auschwitz. Le récit se déroule sous la forme d’une autobiographie qui met en scène les retrouvailles entre un père et un fils après des années d’incompréhension.

Au fur et à mesure de leur rencontre, le père raconte au fils les années noires de la seconde guerre mondiale et sa déportation par les nazis. Les procédés employés par Spiegelman permettent de prendre de la distance par rapport à l’horreur. Les personnages y ont une tête d’animal : les juifs sont des souris, les nazis des chats, les Polonais des porcs et les Américains des chiens. Le personnage du père est insupportablement égocentrique et le récit, construit sous forme de flash-back entre la Pologne des années 40 et New York des années 70 met en scène deux situations parallèles : la survie du père, mais aussi celle du fils qui se débat pour survivre au survivant qui l’étouffe. Art Spiegelman y explique toutes ses difficultés pour seulement concevoir ce que son père exprime en paroles, ce qui en résulte sur son psychisme personnel et ce qu’est devenu son père. Depuis, plusieurs auteurs ont raconté en BD comment leurs parents ont survécu à la shoah. Prix de l’ACBD 2007, Seules contre tous de Miriam Katin est le premier récit en BD d’un témoin direct. Dans cette BD autobiographique, l’auteur relate l’année 1944 et le parcours difficile de sa mère pour la protéger dans une Hongrie nazifiée, soumise aux rafles. Martin Lemelman avec La fille de Mendel narre à son tour comment sa mère a échappé à la Solution finale. Echappés au massacre et à la déportation, quatre jeunes gens d’un petit village juif d’Ukraine (un shtetl) se terrent dans la forêt durant 18 mois avant d’émigrer en 1946 aux Etats-Unis. Ces témoignages, vivants et authentiques, participent au travail de mémoire mais les camps de concentration y sont juste évoqués. Le premier album réaliste sur la Shoah est Auschwitz de Pascal Croci, paru en 2002 . Cette fiction – témoignage démarre en ex-Yougoslavie… Le vieux Kazik et sa femme se souviennent d’Auschwitz… Quand en mars 1944, ils découvrent que la barbarie revêt une forme humaine : celle du bourreau nazi. Cette histoire en noir et blanc, directement inspirée des témoignages des survivants du camp d’Auschwitz-Birkenau, raconte le quotidien du camp d’extermination. L’auteur ne cherche pas à résumer la Solution finale ni à développer de thèse historique, mais souhaite « sensibiliser les nouvelles générations au devoir d’éducation. » car « les mots ne suffisent pas. Sans les images, il n’y a pas de reconstitution possible. Tout commence par l’image… ». Conscient de la difficulté de mettre un évènement pareil en image, Croci a evité au maximum la recherche d’esthétisme, livrant une œuvre en noir et blanc, sans effet de style. Les fours crématoires ne sont jamais représentés et le dessinateur a enveloppé les lieux d’une athmosphère pesante où on ne voit jamais le soleil et où règne la mort. ?uvre forte et bouleversante, résultat d’une série d’entretiens avec des rescapés, Auschwitz souffre malheureusement d’une absence quasi-totale de scénario et d’une confusion coupable avec la crise en ex – Yougoslavie. L’éditeur y a adjoint par la suite un document d’exploitation pédagogique destiné aux enseignants afin d’aider à faire passer le message.

Enfin sur un plan humoristique et polémiste, signalons l’album Hitler = SS, série de bande dessinée humoristique de Jean-Marie Gourio (scénario), de Philippe Vuillemin et Gondot (dessin) publiée dans le mensuel Hara-Kiri et éditée en album en 1987 aux éditions Epco, à tirage limité. Ce recueil fera par la suite l’objet de plusieurs rééditions jusqu’en 1990. Il s’agit d’une évocation de la vie dans les camps de concentration et d’extermination nazis traitée sur le ton de l’absurde, et de l’humour noir. Ce traitement décalé a suscité en France de vives polémiques (notamment des plaintes d’associations d’anciens déportés), et a conduit à l’interdiction de cette bande dessinée, posant à différentes juridictions la question des limites à la liberté d’expression. Tout en apportant son soutien moral aux auteurs, Gotlib émettra des réserves sur l’humour extrême de l’ouvrage.
- Le massacre oublié des tziganes
En 2008, est paru le premier album de bande dessinée sur le triste sort réservé aux tziganes durant l’occupation. Kkrist Mirror dessine une œuvre forte en noir et blanc pour rendre compte du calvaire de 3 000 nomades français internés dans des conditions épouvantables au camp de Montreuil-Bellay (à coté d’Angers). S’il ne s’agit pas d’un camp de la mort au sens propre, l’auteur rappelle cet internement aujourd’hui oublié, réalisé à l’initiative du gouvernement français, où les tziganes furent privés de nourriture, supportèrent moqueries et vexations de la part des gardiens et subirent les bombardements alliés. Un album qui vise spécifiquement à une reconnaissance de cette tragédie et met en lumière la belle personnalité de l’abbé Jollec, aumônier du camp qui fit le maximum pour venir en aide aux internés.

* Le génocide rwandais, un nouveau regard…
Le génocide rwandais est d’une toute autre nature que les précédents. Tout d’abord parce que l’APR a fini par gagner la guerre et est au pouvoir à Kigali, depuis 1994. Il s’agit du premier cas où les victimes principales d’un génocide (les tutsi) finissent par remporter la victoire militaire. Autre différence, il n’y a eu aucun déplacement forcé de population ou de regroupements dans un lieu distinct des lieux d’habitation. Il s’agit d’un « génocide de voisinage » et, après la guerre, bourreaux et survivants sont revenus vivre dans les maisons qu’ils occupaient avant le génocide. Autre différence, les bédéistes qui ont retracé les trois génocides précédents l’ont fait sur la base de témoignages et de documentations mais très peu ont vécu les évènements concernés. Dans le cas de l’Arménie ou de la shoah, nous n’avons affaire ni à des rescapés, ni à des témoins directs. De même, Séra n’a pas vécu la période des khmers rouges. A ceci se rajoute le délai de plusieurs décennies entre la sortie des albums et l’époque de ces drames. Dans le cas du Rwanda, il reste énormément de survivants de cette période, en particulier chez les dessinateurs locaux. Les européens, Jean Philippe Stassen en premier lieu, ont pu se rendre sur place et mener une véritable enquête de terrain. Les œuvres qui en sont issus, relèvent donc à la fois du récit et du travail mémoriel.

- Un génocide vu de l’intérieur
Le besoin de rendre compte de ce qu’il a vécu a motivé le travail de Rupert Bazambanza. Né en 1975, il a émigré du Rwanda à Montréal en 1997. Il travaille aujourd’hui en tant qu’illustrateur infographiste. Sa bande dessinée Sourire malgré tout a été encensée par la critique. Elle raconte l’histoire véridique d’amis, les Rwanga, une famille Tutsi avec laquelle Rupert vivait, depuis les préparatifs du génocide jusqu’à la période postérieure. La seule survivante en est la mère, Rose qui vit actuellement au Rwanda. Plus que par devoir de mémoire, Bazambanza a fait de son ouvrage un véritable outil pédagogique qui vise à expliquer la genèse et les rouages de ce massacre. L’auteur apparaît lui-même sporadiquement dans sa BD : « L’enfer existe. Il est ici-bas sur terre. Il se nomme haine et discrimination raciale. Je l’ai vu de mes propres yeux… » Deux ans après, son discours est tout aussi implacable : « Une grande partie de mon livre est sur le génocide sauf que je ne montre pas beaucoup les massacres. Je montre plus les moments difficiles que nous avons passés pendant les 3 mois du génocide. Une autre partie de ma BD comprend l’avant -génocide et sa préparation. Je montre comment nous avons grandi dans un système qui a abouti à un génocide. J’y condamne également l’abandon de la communauté internationale qui n’a pas voulu intervenir. » Depuis, Bazambanza donne régulièrement des conférences à travers le Canada et prépare un autre ouvrage.
Au Rwanda, peu d’ouvrages pour la jeunesse ont été consacrés au génocide. Outre deux brochures des éditions Bakamé, il existe quelques livres réalisés grâce aux subventions de Handicap international et deux BD (en kinyarwanda). Gira Amahoro (Que tu aies la paix ! salutation utilisée par les rwandais quand ils se saluent), éditée en 2 000 par Ibarwa, est une collection de 5 courtes bandes dessinées de quelques pages chacune, pour un total de 32 pages. Les auteurs sont des élèves d’écoles primaires et secondaires qui ont remporté un concours de dessins sur le thème du génocide. Les enfants y manifestent leur désir de vivre désormais en paix dans leur pays. Chez le même éditeur, en 2004, est sorti Akabando k’iminsi (La suite des jours) de Jean Marie Vianney Bigirabagabo. Elle ne traite pas du génocide proprement dit, mais plutôt des conséquences postérieures. L’histoire développe des relations entre voisins qui, après s’être opposés durant la guerre, doivent réapprendre à vivre ensemble. Ibarwa est une association d’auteurs du Rwanda qui cherche à promouvoir la créativité littéraire et artistique dans le pays. On peut trouver d’autres planches de bandes dessinées où sont évoqués l’image de kadogos (enfants – soldats) en particulier au sein du plus vieux magazine pour enfants d’Afrique, Hobe ou sous un jour ?fort sympathique et humoristique? à la dernière page de la revue du Ministère de la défense, Ingabo. Mais les allusions au génocide n’y sont pas explicites. Ces titres et ces revues paraissent dans le cadre du programme politique d’unité et de réconciliation. Ce sont donc des textes à thèse qui veulent mettre en place un discours moralisateur répondant au devoir de mémoire et à la nécessité de la repentance. En 2000, Charles Rukundo (scénario) et Jean Claude Ngumire (dessinateur) créent une BD – feuilleton pour la revue Huguka. Ce feuilleton a été publié en album l’année suivante, avec l’appui de la Coopération belge, sous le titre Umwana nk’undi (Enfant comme un autre). L’album traite de Rudomoro et sa sœur Makobwa, deux enfants orphelins et leur devenir après le meurtre de leurs parents. Rudomoro abandonne l’école, devient enfant des rues et délinquant. Makobwa quant à elle, malgré des velléités à rester dans le droit chemin finit par se prostituer. Depuis 2002, Ngumire vit aux Pays bas avec sa famille et travaille comme illustrateur – graphiste indépendant. Il essaie de mener à bien un projet auto – biographique sur le génocide, ?Nyamijos 1994 …et le monde nous abandonna?. Les raisons évoquées rappellent celles de son compatriote Bazambanza… « 15 ans ça parait long mais c’est aussi très court pour oublier. Quand je dessine quelques scènes des fois je me dis que ça s´est passé hier. Comme si le temps s´est arrêté. L´ouvrage parle de mes jours passés durant le génocide dans le quartier populaire Nyamirambo où la Minuar, la communauté internationale, l´Occident etc. nous ont laissé à la barbarie humaine bien planifiée. J´avais peu d´espoir d´y survivre, mais par miracle j’en suis sorti vivant. Beaucoup de mes voisins, amis, familles, n´ont pas eu cette chance. L´idée de faire une BD sur cette période m´ait venue lorsque j´étais dans le camp de déplacés de Ndera (après que le FPR nous ait retiré des griffes des miliciens Interahamwe.) C’est là que j’ai commencé quelques esquisses. Puis, lorsque je suis arrivé en Hollande, j’ai continué sans savoir en fait à qui raconter l´histoire, sauf a moi même. »

- Face au génocide, le besoin de témoigner.
Des bédéistes européens se sont penchés sur la question du Rwanda. Le premier est Jean Philippe Stassen qui lui a consacré une trilogie : Deogratias (2000), Pawa (2002), Les enfants (2004). La première, Déogratias, raconte l’histoire du génocide à travers la démence d’un jeune garçon, Déogratias, que l’on découvre avant et après le génocide. Celui-ci déambule à travers les rues de Butare, le regard fou, toujours en quête d’urwaga (bière de banane). Parfois il se prend pour un chien et se souvient…. Avec son « regard engagé », Stassen signe « le » livre de référence sur le génocide rwandais, sans indignation, ni morale, juste comme un témoignage non caricatural. Rendant compte de la complexité du drame, sans montrer d’images du génocide (seulement deux vignettes évoquent les massacres), il tape sur tout le monde, sans manichéisme et insiste sur la souffrance énorme engendrée par les évènements. Comme il le dit lui-même, « parce que les auteurs du génocide ne sont pas des monstres mais des gens comme vous et moi, il faut les juger et les condamner ». Mais sur un sujet aussi sensible, son œuvre ne fait évidemment pas l’unanimité. Dans un article de 2001, le scénariste réunionnais Appollo écrit que « Stassen n’explique rien et ne montre rien de ce processus meurtrier… Car Stassen est plein de bons sentiments : mais peut on parler d’un génocide avec des bons sentiments ? Peut on rendre compte de l’horreur avec gentillesse ? »
Deux ans plus tard, Stassen signe Pawa (Pouvoir), objet éditorial hybride, alliant le texte simple, le texte illustré et la bande dessinée. En une dizaine de chapitres, l’auteur y analyse la situation politique et humaine de la région des grands lacs. Il y montre que les discours scientifiques racistes enseignés par les européens se révélèrent décisifs dans l’opposition tutsie – hutue même si « Tous les blancs avaient été évacués dès le 9 avril. Il n’y en avait plus un seul quand le génocide a été perpétré. » Avec sa troisième œuvre, le très sobre Les enfants, Stassen replonge dans la fiction. Dans un pays d’Afrique, que l’on peut supposer être le Rwanda, des enfants tissent des paniers en osier dans l’atelier d’une ONG alors que dehors les bruits des combats se rapprochent. Lentement, les enfants rejoindront la violence qui les entoure, face à l’absence d’espoir. Avec ce troisième opus, le dessinateur termine l’évocation d’un « thème qui est un peu trop banalisé aujourd’hui, c’est vrai mais c’est un sujet très important pour moi. Le travail de mémoire est important, il faut réfléchir au meilleur moyen de réaliser ce travail. »
En 2001, les auteurs congolais (RDC) Willy Inongo (scénario) et Senga Kibwanga (dessin) publient Couple modèle couple maudit aux édition chrétienne Coccinelle BD (Belgique). L’histoire se déroule autour du destin authentique d’un couple « mixte » hutu – tutsi Virginie et Richard, obligé de fuir le Rwanda avec leurs trois enfants lors du déclenchement du génocide et leur impossibilité de rester dans les camps de réfugiés ou de retourner au pays du fait de leur mixité. Les auteurs montrent le racisme et la haine dans les deux groupes sociaux du pays : chez les génocidaires hutu, bien sur, mais aussi parmi les soldats tutsi du FPR. Dessiné en noir et blanc, l’œuvre montre très peu d’images de morts et de meurtres.
Jeroen Janssen a encadré plusieurs stages de BD au Rwanda depuis le début des années 90 jusqu’à la fin de l’année 2007 . L’Afrique a énormément marqué son œuvre puisqu’il lui consacre plusieurs albums, en particulier Bakame (2003 – du nom d’un lièvre, héros des fables traditionnelles) et De grote toveraar (2007) . Concernant le génocide, Jeroen a publié en 1997 un album, Muzungu Sluipend gif (blanc, poison rampant) divisé en trois chapitres. Son témoignage est intéressant car il est l’un des rares dessinateurs européens à avoir vécu toute cette période et à avoir commencé à dessiner avant le déclenchement du génocide. «J’ai fait la première histoire au Rwanda, en 1993, avant le génocide. Les 2 et 3 je les ai faites en 1994-1996, après le génocide, en Belgique. » Le début de l?album raconte les tensions sous-jacentes dans un village à travers des rumeurs d’empoisonnements. Edwin, jeune coopérant belge, est le témoin de ces évènements. Les allusions au conflit hutu – tutsi sont visibles dans la seconde histoire qui se termine au moment où l’avion du président rwandais est abattu. La troisième histoire se déroule en Belgique après le génocide… Là encore, le génocide est évoqué et constitue la colonne vertébrale de l’album, mais très peu d’images et de massacres sont visibles. Edwin s’implique très peu dans tous ces conflits et reste un observateur fort neutre et passif. Janssen n’y donne que peu de clefs pour comprendre le conflit et les sources de cette haine entre les deux communautés.
En 2007, la petite BD pour enfants Maïsha au pays des milles collines, vendue au bénéfice de la Fondation Sonia Rolland évoque dans son chapitre 4 le mémorial Gisozi construit en hommage aux victimes du génocide, en parlant de cette tragédie de la façon la plus pédagogique et simple possible.
En 2005, puis 2008 sont sortis les deux tomes de Rwanda 94, fruit d’une collaboration entre le congolais Par Masioni (dessin) et les français Cécile Grenier et Ralph (scénario). L’action se situe en plein durant le génocide. Le traitement réservé par ces auteurs à cet évènement tranche avec les autres. Si les autres albums évoquent les massacres sans les montrer, il n’en est pas de même pour ces deux tomes. Les meurtres se succèdent aux tueries et rien ne nous est épargné de cette boucherie. Les auteurs mettent également directement en cause l’armée française en décrivant les militaires français comme des génocidaires… Sans doute l’ouvrage le plus polémique de l’ensemble…

A travers toutes ses œuvres, on voit la volonté des auteurs de bande dessinée à vouloir rendre compte d’évènements douloureux de l’histoire de l’humanité. Cela s’explique par le fait que la Bd ne se présente ni comme un discours d’historien ni comme un discours de pouvoir mais comme une forme privilégiée de l’expression artistique de la mémoire. Attention cependant à la simplification excessive quasi indissociable de toute œuvre de l’esprit…. Car comme le résume fort joliment Appollo pour qui ce « n’est même plus de l’ordre de la bd, mais bien de la morale. Comment peut-on parler d’un génocide ? Le choix de la fiction ne s’avère peut être pas le plus judicieux, parce qu’il entraîne nécessairement des partis pris esthétiques hors de propos, parce que la simplification n’est jamais loin, et qu’on ne peut accepter de lire un génocide comme un simple prétexte à la fiction. »

Christophe Cassiau-Haurie
Août 2008

N°1Le journaliste camerounais Charles Onana avait déjà mis en cause Kagamé dans son ouvrage paru aux éditions Duboiris en 2002 : Les secrets du génocide rwandais.

N°2 La cour Internationale de Justice a qualifié en 2007 le massacre de Srebrenica de génocide.

N°3 Cet album est aujourd’hui épuisé. On peut néanmoins voir une planche de L’île aux chiens à http://www.bedetheque.com/serie-7539-BD-Ile-aux-chiens-(L-).html

N°4 En fait, la Fédération révolutionnaire arménienne Nor-Seround.

N°5 Mitton retrace la genèse de ce projet dans http://mitton.free.fr/docs/HOP-interview.htm

N°6 On peut lire un article faisant le rapprochement entre les deux ouvrages de Spigelman et Croci dans Claude Lacour, Représentation du génocide juif à travers deux bandes dessinées Maus et Auswitz, Cahier international N°9, juin 2003.

N°7Av. Pr. de l’auteur. Auschwitz, Croci, Ed. Emmanuel Proust, 2002. ISBN 2848100001

N°8 Dessiner l’indicible autour de Auschwitz de Pascal Croci, Lesne, Ed. Emmanuel Proust, 2005. ISBN 284810113X

N°9 Echange de courriels avec l’auteur de l’article, le 11 juillet 2008.

N°10 Son site est www.kezadesign.com

N° 11Echange de courriels avec l’auteur de l’article, le 28 juin 2008
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N°12 Jacques Tramson, La bande dessinée de fiction historique : deux visions documentées de l’Afrique in Notre librairie, N°145, juillet – septembre 2001, p.81.

N°13 Entretien avec Gilles Ciment in http://gciment.free.fr/cenbdentretienstassen.htm

N°14 http://du9.org/Deogratias

N°15Entretien avec Gilles Ciment. Op. Cit.

N°16 Entretien avec J.P. Stassen. Cf. http://cdieluard.blogspot.com/2006/04/interview-de-jean-philippe-stassen_07.html

N°17 Il raconte son dernier voyage sous forme de carnet dans le numéro 9 de la revue Stripgids.

N° 18Son site est sur : http://users.pandora.be/jeroen.janssen/

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