À PROPOS DE RAYMOND MACHEROT

Dans le numéro 5 de « Phénix », Edouard François publiait un article sur Raymond Macherot , article que nous publions aujourd’hui en hommage à ce dessinateur de talent

Raymond Macherot naquit à Verviers (Belgique) le 30 mars 1924. Il ressentit très tôt l’attrait du dessin mais ne put jamais se plier à l’académisme des écoles et des ateliers, aussi son stage aux Beaux-Arts se limita-t-il à vingt-quatre heures. Après avoir été successivement marin, fonctionnaire de l’Enregistrement, dessinateur humoriste à l’hebdomadaire « Pam » de Bruxelles, il se tourna vers ce qui devait être son activité favorite, la bande dessinée, à l’âge de vingt-neuf ans, donnant, en 1953, sa première série, « Chlorophylle contre les rats noirs », série qui devait être suivie de bien d’autres.
Ces débuts, outre qu’ils satisfaisaient un penchant personnel, n’étaient destinés, dans l’esprit de l’auteur, qu’à être de petits essais venant améliorer l’ensemble des revenus. Devant le succès que remportèrent, par leur qualité, ses récits dessinés, Macherot en fit son activité principale, apprenant, sous la direction amicale et éclairée de Franquin et d’Hergé, les grandes règles techniques de la bande dessinée et en particulier l’art du découpage. Après avoir travaillé pour le journal « Tintin » de 1953 à 1963, il passa chez « Spirou » où il jouit d’une plus grande liberté d’expression.

Macherot considère la bande dessinée comme un métier difficile qui demande à l’auteur de vivre dans l’état d’enthousiasme constant afin de ne pas « s’endormir », de ne pas s’encroûter ni se laisser aller à la facilité ; cependant, si c’est un métier difficile, c’est aussi un divertissement qui doit être un divertissement de qualité. Connaissant à fond es « classiques américains » d’avant-guerre, surtout Poster et Caniff, et les bandes modernes comme Pogo et Peanuts. Macherot a pleinement conscience de la difficulté de sa tâche et, malgré cela, il ne se prend nullement pour un génie qui cherche à « communiquer un message », ni pour un « dottore » procédant à de savantes et prétentieuses études sociologiques, ni à aucune autre faribole d’aucune sorte. Son travail est un métier et un divertissement, et rien d’autre, le tout exécuté avec enthousiasme, soin et talent.

Macherot part d’une histoire brève, d’une dizaine de lignes, qu’il compose lui-même, puis qu’il met en images, détails et gags naissant au fur et à mesure de la création. Graphique¬ment, il cherche à obtenir des des¬sins clairs, simples, lisibles, qui reposent en outre sur la netteté du trait et la bonne répartition des noirs et des blancs. Parfois, mais rarement, quand le temps le presse, il confie la mise en couleurs aux Studios Spirou de Bruxelles.
L’univers, de ses bandes vient pratiquement toujours d’une atmosphère dans laquelle il a vécu, comme c’est le cas par exemple pour l’épisode du « Bosquet Hanté » qui est né du fait qu’il s’est trouvé un soir d’orage au coin d’un bois, et à partir de là, une aventure a germé dans son esprit ; ainsi, le spectacle quotidien de la vie suscite continuellement en lui des anecdotes ou des tableaux, au point qu’il ne serait nullement étonné de se retrouver dans l’uni¬vers même de ses personnages et verrait sans surprise un « corbeau portant un chapeau-melon et fumant un cigare venir frapper à sa porte », ce qui est à coup sûr le signe mani¬feste d’une grande fraîcheur et d’une grande jeunesse d’esprit et de cœur que lui-même se plait d’ailleurs à constater.
Ses bandes dessinées ont déjà été traduites en plusieurs langues (néerlandais, serbe, portugais, espagnol, finlandais) et connaissent une large diffusion. Elles sont en perpétuelle évolution tout en conservant certaines lignes générales constantes, et Macherot tient à s’améliorer sans cesse.

On pourrait dire de l’œuvre de Macherot ce qu’on a dit des fables de La Fontaine : sous l’apparence d’animaux, elle peint en réalité des hommes avec une intention satirique, ce qui n’exclut pas, malgré l’affabulation et les conventions artistiques et spécifiques, la poésie et la fraîcheur ni le réalisme.
Ce parallèle entre notre monde et celui de Macherot nous amène à étudier l’univers de ce dernier, et tout d’abord son cadre. Là se révèle pleinement la poésie de l’auteur, car ce dernier est un amoureux de la nature qui vit à la campagne et la ressent pleinement. Cet amour, cette imprégnation, se retrouvent avant tout dans les paysages de nature essentiellement champêtre : prairies vertes coupées de haies vives et parsemées de bosquets, champs, mares, ruisseaux, îlots, tout y est. Ce décor campagnard n’est cependant pas exclusif. Macherot campe aussi des villes, et l’épisode « Pas de salami pour Célimène » se déroule dans une ville, mais quelle ville et quels quartiers ? Une toute petite ville dont nous parcourons les jardins privés et publics, les arrière-cours, et les terrains vagues plus souvent que les rues ou les avenues. Pas une métropole tentaculaire et écra¬sante, mais une petite ville de province bien à la mesure de l’homme où, malgré les autos, on peut encore traverser les rues, voire y flâner ; ni New York, ni Tokyo, ni même une sous-préfecture, mais un « Saint-Rémy-sur-Deule » (Fenouillard) qui ne serait ni ridicule ni endormi, mais sympathique et vivant. Dans ce même épisode, souvenons-nous seulement de cet attendrissant paysage de banlieue au-delà des dernières habitations ; banlieue ni sordide ni désolante, mais plutôt amicale et familière, qui évoque les jeux d’enfants dans les terrains vagues parmi les tonneaux abandonnés, les caisses délabrées, les marmites ventrues et ébréchées, les ressorts de sommiers et les bouteilles vides au milieu de l’herbe accueillante où parfois une fleur jette la tache gaie de ses vives couleurs ; la ville est alors bien loin I Revenons pourtant en ville, Macherot nous y ramène parfois ; quelles délicieuses petites cités : Le Fourbi, capitale de l’île de Coquefredouille, adorable petit port méditerranéen ensoleillé et vieillot, avec ses rues étroites et ses maisons entassées couronnées de tuiles rondes : un Saint-Tropez irréalisable, sans « vacanciers », sans snobs, sans faune turbulente, sans yachts ni cris-crafts, sans orchestres et sans boîtes de nuit.

Quant à la campagne, elle constitue le cadre de prédilection de l’auteur : campagne fraîche et attirante, parcourue ça et là d’insectes et d’oiseaux, parsemée de fleurs et surtout surmontée de ciel bleu. Coin exquis de la rêverie, des errances de l’enfance libre et insouciante, décor naturel de la solitude poétique et fraîche, celle que chantèrent Marot et Ronsard, celle aussi que sait si bien camper Macherot et qu’il peignit avec tendresse dans un épisode, mince par le volume mais primordial quant au cadre, « Le Bosquet Hanté ». Souvent, sur cette campagne, des nuages s’amoncellent, une rafale fait tourbillonner les feuilles, et c’est l’orage. Macherot aime les orages. Ils apportent une note éphémère mais indispensable à son univers ; jamais catastrophiques, ils lavent la nature, la rafraîchissent, la rendent plus claire et plus vive, enflent les ruisseaux et annoncent le beau temps qui va suivre. Toutefois, cette nature idyllique ne se réduit pas à des prés verdoyants ni à des bois ombreux, elle se développe aussi sous des cieux plus méridionaux et c’est alors le rivage polynésien de l’île aux Fleurs la bien nommée (« Zizanion le terrible ») et surtout la crique inondée de soleil où Chloro et Minimum se rôtissent en se reposant de leurs exploits ; les déserts même ne sont pas rébarbatifs comme le prouve celui de Coquefredouille avec ses rochers accueillants et ses cactus bénéfiques, on n’y meurt pas de soif, c’est un désert pour rire. Dans cette campagne, dans ces petites villes, près de ces bois, sur ces plages, sont posées des maisons rustiques, vieillottes, charmantes, celles que nous rêvons tous de pos¬séder, avec leur toit de tuiles rondes, leurs volets verts, leurs briques apparentes sous les égratignures du crépi ; modestes demeures de nos grands-parents, meublées bien souvent avec un mauvais goût attendrissant qui mêle la photo de famille aux bibelots ridicules et touchants et à la grande horloge de campagne qui dresse sa haute et pas toujours élégante silhouette dans un angle lointain de la pièce. Il émane de ces maisonnettes le parfum nostalgique d’un genre de vie plus doux et révolu dont nous portons tous le regret obscur au plus profond de notre être. Une exception cependant, due peut-être simplement à un essai à renouvellement de l’auteur, à une tentative de s’aventurer dans une autre voie, l’épisode de « Chaminou » qui se déroule dans une ville au style agressivement moderne avec ses immeubles de béton et de verre ; mais n’est-ce pas là justement l’exception qui confirme la règle ? Dans ce cadre toujours renouvelé ? car Macherot ne se copie pas lui-même, et l’île aux Cailloux (« Sibylline ») ne ressemble pas à l’île des Rats Noirs ? s’ébattent des personnages divers auxquels on pour¬rait, en parodiant un récent western à grand spectacle, leur en appliquer le titre : « Buono, Brutto, Cattivo » (les bons, les « vilains », les mé¬chants), car ils répondent parfaitement à cette classification. Les bons tout d’abord, c’est-à-dire les héros. Est-ce par contraste avec son propre physique très « force de la nature », est-ce par affection pour les faibles ? Les héros de Macherot sont tous des « petits » : une souris comme Sibylline, un lérot comme Chlorophylle, un hérisson comme Verboten. Ces petits compensent leur infériorité physique par esprit inventif, dynamisme, ténacité et cou¬rage. Chlorophylle, par exemple, affronte audacieusement Anthracite le grand rat noir, ou, surclassé par les Croquillards, invincibles dans leur tank, il emploie la ruse et la har¬diesse, ou encore, indigné d’avoir retrouvé cette crapule d’Anthracite établi comme négociant riche et considéré, il le dénonce à la police et insiste malgré la stupidité du commissaire Bouclette ; incompris, bafoué, emprisonné, il revient à la charge mais, rendu méfiant par l’expérience, il fait preuve de pru¬dence, de ruse et d’astuce et finit par triompher. Même procédé pour démasquer un Grand du royaume, le duc Bihoreau de Bellerente, qu’il se gardera bien d’accuser ouvertement et prématurément. Il attendra le flagrant délit qu’il aura eu l’habileté de provoquer.

Tenaces, ces « petits » combattent sans répit, et, lorsque ni la ténacité, ni l’astuce, ni la force n’agissent plus, ils crient, ils clament leur indignation, ils accablent les méchants ou les lâches de leurs imprécations, de leurs reproches, de leurs menaces, comme le fait la bavarde Sibylline. Ils soutiennent toujours la bonne cause, le bon droit, la justice, sans ostentation, sans sermons. Ce ne sont ni des boy-scouts, ni des prédicateurs, mais des justes qui, indignés par la méchanceté, les injustices et les abus, rétablissent l’ordre. Véhéments, fanfarons bien souvent ? comme Chloro qui veut tenir tête à lui seul à toute une horde de rats noirs ? ils luttent contre tous et tous, même quand la lutte paraît impossible ; acculés, ils ne capitulent jamais, ils combattent, sûrs de leur victoire inéluctable. Sympathiques, à cause peut-être de leurs défauts mêmes, de leur amour-propre à vif, de leurs emportements, de leurs rodomontades, ils sont très humains, très pro¬ches de nous.
Notons cependant parmi ces « petits » une exception, un « grand », Torpille la loutre, personnage quelque peu rabelaisien tant par la taille et la force que par son humour et son ardeur à combattre et à foncer tel le « frère Jean des Entommeurs » du bon Rabelais. Macherot l’aurait-il plus utilisé, surtout sous sa forme première (« Les Rats Noirs »), que son œuvre y aurait gagné en saveur. Les méchants, eux, sont presque toujours symbolisés par des rats, grands rats noirs surtout, intelligents et malfaisants, en qui Macherot voit l’incarnation même du mal et qui lui font horreur. Avant tout, ils sont entreprenants, combattifs et surtout avides de puissance : Anthracite est un chef qui veut toujours affirmer et renforcer son autorité ou son pou¬voir ; détrôné, il redevient un chef ; abattu, il se refait « une place au soleil », vise à devenir le maître de Coquefredouille, finit par en être le roi en évinçant l’insignifiant Mitron XIII. Sa volonté de puissance est insatiable. Anathème, son symétrique, part de rien et devient un tyran. Même les frères Mirliflore, simples blousons noirs, sont avides de puissance à leur manière ; ils s’imposent et règnent par la terreur sans que cette domination se manifeste autrement que d’une manière implicite. Ils symbolisent la volonté de puissance réduite à son expression la plus élémentaire, celle de « terreur de quartier », qui n’a aucun titre mais devant laquelle tous s’inclinent.

Outre leur désir de dominer et leur méchanceté foncière, les rats font aussi preuve de malhonnêteté et de cynisme, se complaisant dans une crapulerie dont ils ont parfaitement conscience : Anthracite se félicite de ses succès et constate avec délectation qu’il est une fripouille. Leur cynisme s’affirme encore dans leur attitude : voir par exemple Anathème gavé de nourriture, le ventre prêt à éclater, refuser une dernière part de fromage en prétextant que « ce serait de la gourmandise », et surtout botter systématiquement et négligemment le postérieur de la sentinelle qui veille à l’entrée de son « palais » à chaque fois qu’il sort, ce geste étant accompli avec une telle désinvolture, sans même regarder la victime, transparente à ses yeux de potentat, simple objet du défoulement royal.
Si, dans l’ensemble, ces « méchants » ne manquent pas de courage ni d’audace, ce n’est peut-être là qu’un vernis superficiel qui recouvre un fond de pleutrerie, car, alors que les « bons », en situation désespérée, font face jusqu’au bout, nar¬guent même l’adversaire comme le fait Torpille la loutre, captive d’Anthracite, en tirant la langue à ce dernier qui vient de lui demander si « on a perdu la langue », les méchants, eux, acculés à la défaite, révèlent très vite un dessous de poltronnerie, devenant mielleux et obséquieux, quémandant et flattant, ajoutant ainsi à leurs autres défauts celui d’hypocrisie. Notons cependant que d’Anthracite à Anathème, des nuances existent, une évolution se manifeste, car, si Anthracite est un tyran agressif et batailleur, Anathème est un usurpateur dégénéré, un satrape amolli et jouisseur ; Octave d’un côté, Néron de l’autre.
Si nous passons maintenant aux comparses, aux « mauvais » de seconde zone, ils font piètre figure à côté des personnages de premier plan : les Croquillards ne sont que de vulgaires hommes de main : Poly-phème et le furet des pillards, les trois frères Mirliflore des blousons noirs au crâne étroit, parfaits petits crétins malfaisants, Bihoreau de Bel-lerente un conspirateur de mélodrame. Ils n’ont aucune valeur en eux-mêmes, sont souvent aussi bêtes que méchants, n’ont aucune envergure et ne sont, la plupart du temps, que des exécutants bornés, tels les Croquillards qui pulvérisent l’auto d’Anthracite, leur chef.

Restent enfin les autres, ceux qui composent la masse. Ils n’ont rien de très enviable, leur caractéristique majeure étant la lâcheté, comme c’est le cas pour les amis de Verboten et de Flouzemaker qui abandonnent ces derniers qui viennent de les libérer et s’enfuient, refusant de se battre pour « quelques arbres et quelques cailloux ». C’est aussi le cas pour les amis de Chloro et Torpille qui arrivent à la rescousse lorsque tout est fini et que tout danger est écarté en prétextant qu’ils ont « attendu leur heure ». C’est encore le cas des citoyens de la petite ville du Fourbi, redoutables foudres de guerre, prêts à anéantir les Croquillards, en paroles, car dès que ceux-ci paraissent, et les ignorent, ils se font polis, obséquieux, bafouillants et invoquent ensuite leur famille et leurs enfants pour justifier leur poltronnerie, ils sont bien des «vilains », et un des plus beaux spécimens est certainement le caporal Beauminet, héros malgré lui et poltron endurci qui, entraîné à son corps défendant dans une épopée héroï-comique, se prend au sérieux, en tire avantage sans modération, joue au héros tout en tremblant de peur à la pensée d’être mis au pied du mur et de devoir être forcé de faire la preuve de ses vertus guerrières pour le moins imaginaires.
Au milieu d’eux s’ébattent quelques minables comme l’insipide petit roi Mitron XIII, comme les militaires de tout grade qui se passent les respon¬sabilités de l’un à l’autre tout en espérant faire figure de héros et de sauveur, comme le duc Bihoreau, noble ambitieux mais embourgeoisé et penchant vers le gâtisme, comme enfin l’ineffable commissaire Bou¬clette, parfait crétin, symbole même de l’incapacité et de la prétention.

Il nous faut enfin ouvrir une rubrique particulière pour les personnages féminins. Ils sont individuellement dif¬férents mais présentent des points communs de caractère : volonté souvent rageuse, obstination proche de l’entêtement, certitude de soi, et ceci que l’on ait affaire à Célimène la chatte, aux soeurs Piquechester les souris, à Torpille la loutre et surtout à Sibylline qui est certainement l’élément typique de la personnalité féminine telle que la présente Macherot. Elle était déjà en gestation dans le personnage de Mirontaine (« Le Furet Gastronome ») et s’est épanouie par la suite ; sa petite personne rageuse, têtue, volontaire, sûre d’elle-même, renferme des trésors de dynamisme, ce qui ne l’empêche pas de minauder et d’être ? souvent par son illogisme ? agressivement féminine. Mentionnons enfin les travestis que Macherot semble affectionner et qui constituent des caricatures outrancières et humoristiques de la femme comme Anthracite dé¬guisé en chatte journaliste et aguichant le caporal Beauminet, poussant le sérieux de son rôle jusqu’à s’exclamer au moment où, démasqué, il est arrêté : « Vous oseriez frapper une femme ? » ; comme Anathème, se faisant passer pour Elodie, une sœur imaginaire soi-disant assistante sociale, et « vampant » le brigadier Verboten et Flouzemaker, son «rival», ou mieux encore, Anthracite rapetissé et grimé en petite fille abandonnée, pleurnichante et stupide, qui cherche à attendrir les bonnes âmes pour réaliser ses noirs desseins.
Quelques figures présentent un certain relief et tendent même à supplanter les héros principaux. Cette tendance, très fréquente dans les bandes dessinées, se manifeste surtout dans les aventures de Sibylline où, incontestablement, Anathème d’abord, puis le savoureux brigadier Verboten, âme simple et policier efficace, tendent à supplanter Sibyl¬line qui passe au second plan.
Cet univers de Macherot a-t-il vu une intention présider à son élaboration ? Il existe effectivement un dessein de l’auteur, mais point n’est besoin d’aller, pour le trouver, chercher midi à quatorze heures ni se livrer à de pesantes élucubrations pseudo-philosophiques ou à de savantes et ennuyeuses recherches sociologiques. Macherot nous en a fait confidence en toute simplicité. Il cherche à divertir tout en se divertissant lui-même et en satisfaisant sa vocation de dessinateur humoriste, et cette intention liée à son esprit caustique ont abouti à une satire humoristique de l’homme. Satire tout d’abord, mais quelle sorte de satire ? Pas celle d’un aigri ni d’un puritain, mais d’un homme qui regarde le monde d’un œil amusé. Aussi, rien n’est méchant chez Macherot et surtout rien n’est sérieux ni encore moins à prendre au sérieux. Et ce dernier vice de l’homme que dénonçaient violemment Bossuet dans ses sermons et Pascal dans ses Pensées, Macherot n’en est certes pas atteint. Anthracite est une fripouille qui exploite, dépouille et tyrannise son prochain, mais qui le prendrait au sérieux lorsqu’il pique une crise de nerfs dans sa cellule et jette au loin « Les Petites Filles Modèles » qui constituent sa lecture quotidienne ? Ou mieux encore, lorsque, méta¬morphosé en bambin laid et obèse, il promène ses culottes courtes et son ballon rouge dans les rues de la capitale (« Zizanion le Terrible ») ? Ou encore lorsqu’il se débat, vert de peur, dans l’avion désemparé du caporal Beauminet? Il en est de même pour Anathème dont la pleutrerie et le ridicule nous empêchent absolument de prendre au sérieux son personnage de tyran grotesque qu’il ne prend pas toujours lui-même très au sérieux. Qui prendrait au sérieux ce conspirateur d’opérette, ce traître de vaudeville qu’est le duc Bihoreau ? Personne, assurément, pas plus qu’on ne peut prendre au sérieux la « terrible » prison du Cap Chauve où l’on engraisse les prison¬niers sous l’œil débonnaire d’un directeur bedonnant et sous la molle férule de gardiens sentimentaux, pas plus qu’on ne prend au sérieux le redoutable chirurgien Urubu qui transforme les êtres vivants mais ne parvient pas à effacer les ocelles d’un léopard transformé en canard, obtenant de ce fait un hybride des plus cocasses. Quant aux autres personnages, ils ne sont pas plus sérieux : Chloro a ses crises de fanfaronnade, Minimum ses bouderies et ses clowneries, Sibylline ses cri¬ses de nerfs, Flouzemaker ne pense qu’à ses bénéfices, Verboten est un comique qui s’ignore, les frères Sur¬boum, grands physiciens devant l’Eternel et co-inventeurs de la bombe au Bithure de Zytron, ont un compor¬tement de petits idiots au cerveau ramolli, etc… Rien n’est vraiment tragique dans le monde de Raymond Macherot qui ne cherche nullement à « transmettre un message ». Aussi, sa satire est-elle légère et amusée ; il sourit des tra1 ers qu’il peint, il ne condamne pas, il ne dénonce pas, ne brandit pas non plus le doigt vengeur des moralistes insupportables ; ni sarcasmes, ni amertume, ni puritanisme étroit, mais ironie souriante.

Ceci n’empêche nullement de relever dans l’œuvre de Macherot de grands thèmes satiriques et, en premier lieu, la mise en évidence des défauts et des vices humains, malhonnêteté, appétit de puissance, méchanceté, hypocrisie, bêtise, mais aussi les institutions et les mœurs des hom¬mes : Anathème, Anthracite, Kramik V, roi des Cynocéphales, que de prometteurs de lune qui bercent leurs sujets de promesses creuses et de mots ronflants à la manière de bien des chefs d’Etat ! Macherot se gausse d’eux comme il se moque du minuscule, débonnaire et pantou¬flard Mitron XIII en qui quelques compatriotes de l’auteur, grincheux et sans humour, ont cru voir, parce qu’il est affublé de lunettes, un portrait peu flatteur de leur propre monarque, absurdités de fâcheux puritains et atrabilaires ! Après les tyrans, l’armée, disons mieux, la hiérarchie militaire et poli-cière : les soldats de Coquefre-douille sont des soldats d’opérette, leurs officiers subalternes des offi¬ciers de salon, les officiers supérieurs et généraux des stratèges en chambre (plus à l’aise dans leur confortable bureau que sur un théâtre d’opérations où, d’ailleurs, ils se gardent bien de mettre les pieds, se contentant de distribuer des ordres tout en s’imaginant par avance, statufiés par les peuples admiratifs et reconnaissants), des bons à rien, des incapables ; le plus réussi des militaires étant bien sûr l’ineffable Beau-minet, pilote improvisé, héros par accident. A lui seul, il est tout un programme ! Quant aux policiers, le commissaire Bouclette en est le re¬présentant typique, parfait crétin, incapable et sûr de lui.
Macherot semble donc traquer l’autorité et surtout l’autorité systématique et imbécile partout où elle se trouve, comme il traque la vanité et la bêtise même en la personne de savants comme les frères Surboum, inventeurs de la bombe au Bithure de Zytron, physiciens à bon marché, incapables de faire séparément la synthèse de leurs travaux communs et, de ce fait, dans l’incapacité pour l’un d’eux de fabriquer d’autres bom¬bes lorsque l’autre partenaire est décédé. Autorité, vanité et bêtise, Macherot les dénonce encore en la personne du directeur de banque (« Les Croquillards ») qui s’étonne de ce qu’un de ses employés ait la mine réjouie et l’air bien portant malgré la minceur de son salaire et le poids du travail qui l’accable.
Tous ces gens sont insupportables, odieux, mais surtout immanquablement imbéciles et sûrs d’eux-mêmes ; vanité et bêtise sont les bêtes noires de Macherot et le lecteur ne peut que se gausser de cette imbécillité dont fait preuve une assemblée de grotesques.

Ceci nous amène à évoquer main¬tenant l’humour de Raymond Macherot, humour qui réside aussi bien dans les attitudes des personnages que dans leurs réflexions souvent cocasses ou surtout dans leurs a-parte et les clins-d’oeil qu’ils adressent au lecteur. Des réflexions Co¬casses, par exemple lorsque, dans un roman, un gardien de prison sentimental relève cette réplique : « Vous savez que notre mariage est impossible, une autruche n’épouse pas un colibri ! », avec tout ce que peut évoquer de réjouissant l’union possible de ces deux volatiles dis¬proportionnés, ou lorsque le roi Mitron s’entretien avec un de ses généraux :
Le roi : ? « D’accord général, nous attaquerons ! Euh !… Vous attaquerez ! ».
Le général : ? « Ils attaqueront, sire ! ».
Une remarque comme celle que Réséda, l’horticulteur, adresse à Chloro et Minimum qui s’extasient sur l’ama¬bilité du fonctionnaire de l’émigration : « Le règlement les (fonctionnaires) oblige à prendre une tasse de tisane pour le foie après chaque repas ».
Tout un tas de trouvailles, comme celle de Pantoufle et Monocle, les chats (« Pas de Salami pour Céli-mène »), qui insultent Rase-Motte le basset en le traitant de « concombre à pattes » ; comme celle des Croquillards Escalope et Fricandeau qui, ayant capturé le canard chef de gare, répondent à la question angoissée de ce dernier ? « Qu’allez-vous faire de moi ?» ? par un cynique : « Un canard à l’orange » ; comme celle du caporal Beauminet qui, mené manu militari à son avion par un officier qui veut le persuader que c’est là l’occasion de devenir un héros, répond : « Mais je ne veux pas devenir un as de guerre, moi ! », etc…, le tout couronné de cette « fleur » de Sibylline qui qualifie Anathème « d’Andalou des Karpathes », et enfin, l’avalanche de noms plus loufoques les uns que les au¬tres, tels la bombe au Bithure de Zytron, le Piqueture de Baliverne (puissant narcotique) ou un Klaxus du Staphilet (Infarctus du Myocarde ? c’est aussi tarabiscoté et grotesque dans les deux cas !).
Tout fourmille de trouvailles de toute sorte. Anthracite converse avec sa conscience qui n’en peut plus tant elle a été maltraitée par son propriétaire ; les Croquillards, aména¬geant une grotte en « buvette », y font entrer les voyageurs du train qu’ils ont arrêté, les y enferment et retournent l’écriteau qui porte alors la mention « garde-manger » ; le nez d’Anthracite qui crève le masque félin de plastique dont il s’est affublé, alliant ainsi un nez et des dents de rat à un visage de chatte ; An¬thracite, encore, s’évadant, caché dans la poche distendue du bec d’un pélican, compagnon de captivité qui vient d’être libéré ; enfin, et surtout peut-être, les imitations et plagiats satiriques ou irrévérencieux fort abondants, dans le genre du cri poussé par la foule à qui Anathème vient de promettre monts et merveilles : « II nous a compris » !

Plus l’œuvre avance, plus le côté humoristique se développe : « Pas de Salami pour Célimène » était une aventure gentille ; « Les Croquillards » étaient fortement assaisonnés de sel attique ; avec « Sibylline », c’est du délire de drôlerie et d’hu¬mour ! En outre, les gags abondent et sont variés : simple, élémentaire, comme celui de Minimum qui se co¬gne le crâne au plafond en sautant, plus élaboré mais toujours farcesque comme celui de Chloro passant entre les pattes d’un goret pour fuir un
poursuivant de grande taille qui, immanquablement, va télescoper le postérieur rebondi dudit gorets gag-suspens de Chloro se jetant dans un gouffre et se retrouvant sur une corniche, vingt centimètres plus bas ; gag du museau d’Anthracite crevant le masque de chatte sous lequel il se dissimule ; trouvaille de la toise à l’aide de laquelle Anthracite jauge son obésité et qui mesure sa silhouette à l’horizontale ; gag de la soupe grasse qui permet à Anthracite, obèse, de s’évader à travers une porte étroite ; gag d’Anthracite qui rapetisse au lieu de maigrir parce qu’il a pris ses pilules amaigrissantes après et non avant le repas ; militaire déguisé en cactus pour approcher les Croquillards dans le désert ; Célimène braillant à qui mieux mieux sans se faire entendre, etc. Il faudrait en relever des centaines et y ajouter tous les mille petits détails secondaires de toute sorte qui viennent compléter le tableau.

Il faut préciser enfin que ces gags, ces trouvailles, cet humour, sont de l’invention de Macherot lui-même qui est à la fois dessinateur et scénariste, c’est-à-dire créateur complet comme le furent Segar, Sullivan, Mac Manus ou Knerr. L’auteur s’avoue d’ailleurs foncièrement incapable de se plier à la contrainte d’un scénario préétabli et étranger, car, pour lui, une bande dessinée est un tout et il se refuse à dissocier l’anecdote du dessin, ces deux éléments étant étroitement et indissolublement liés l’un à l’autre ; l’histoire fait naître le dessin comme le dessin engendre le gag et entraîne les enchaînements et les rebondissements.

Aussi, Macherot se sent-il en état d’incompatibilité totale vis-à-vis d’un scénariste, quelle que soit la qualité de celui-ci, et cette tendance profonde n’est pas chez lui une simple vue de l’esprit ni une manie, elle s’est trouvée vérifiée par l’expérience. Macherot, en effet, a tenté, séduit par la réputation d’un scénariste bien connu, de s’associer à ce dernier. Le résultat ? « Pantoufle » ? ne s’est pas fait attendre : l’association a dû prendre fin, en toute courtoisie d’ailleurs. Nous sommes amenés à parler maintenant du style de Macherot et de l’évolution de ce style, évolution graphique qui s’est accompagnée d’une évolution du fond. Le style de Macherot est celui du réalisme caricatural à mi-chemin, si l’on veut, entre Hergé et Walt Disney. Ce style est caractérisé par la simplicité et le dynamisme. Le coup de crayon est net et franc, le trait cerne l’image sans l’empâter. La technique narrative n’a certes rien de génial et ne semble témoigner d’aucune recherche particulière, mais le lien entre chaque image est la plupart du temps d’excellente qualité ; qu’il soit relâché, il semble alors s’étaler dans le temps (Anthracite et sa conscience), ou raccourci en une succession sautillante et vive qui a le charme et l’humour du film en seize images par seconde qui fait toujours la joie du spectateur. De plus, c’est une narration essentiellement dynamique, c’est-à-dire reposant sur le mouvement et ne comportant ni lenteurs, ni parlotes inutiles, mais sachant ménager néanmoins le repos par des panoramiques très réussis (le plus souvent champêtres) ou par de grandes images carrées non moins réussies comme la vue du petit port du Fourbi ou l’image finale des « Croquillards » qui étale une délicieuse crique méditerranéenne inondée de soleil où Chloro et Minimum se font joyeusement rôtir. Macherot est un paysagiste mais il sait aussi animer, donner la vie, recréer l’illusion du mouvement, talent indispensable à tout auteur de bandes dessinées. L’examen de l’œuvre « animale » de Macherot permet de discerner aisément une évolution assez curieuse et au premier abord choquante et inexplicable de son graphisme, évolution qui atteignit son sommet dès la planche 17 de la «Revanche d’Anthracite » et avec le dernier épisode des aventures de Chlorophylle, « Chloro à la rescousse ».

On a pu voir alors avec consternation les personnages se styliser, se géométriser à l’extrême ; les cous ont disparu, le dos s’est réduit à une ligne droite allant de l’occiput au coccyx tandis que le décor subissait une mutation analogue. D’agréable et charmant, le style devenait hideux. Que s’était-il passé ? Défaillance, solution de facilité, aberration passagère ? Rien de tout cela, tout au moins de la part de l’auteur lui-même, mais simple obéissance à des impératifs patronaux et commerciaux aberrants qui contraignirent le dessinateur à « faire du Bosutow », à se rapprocher des décors et des personnages hideux et biscornus qui sont l’apanage de celui qui est, parait-il, le plus génial dessinateur du cinéma d’animation de tous les temps. On se demande où s’arrêtera l’aberration snobinarde – intellectuelle de notre époque ! Heureusement pour nous et pour son art, Macherot put se débarrasser de ces contraintes pour en revenir sainement à son gra¬phisme habituel : ce ne fut là qu’une mauvaise passe mais qui laisse néan¬moins une trace fâcheuse dans une œuvre par ailleurs fort estimable. Les éditeurs comprendront-ils un jour que la qualité d’une bande dessinée ne doit pas être subordonnée à des impératifs de mode et de profit qui viennent immanquablement démolir une création artistique en lui imposant le carcan d’une manière, d’un genre ou d’un format ?

La couleur suit la règle d’ensemble du réalisme caricatural. Ici, bien sûr, réalisme simplifié, elle tend à donner l’impression du vrai, à sugqérer la réalité, ce qui ne veut pas dire que son emploi soit simpliste ni « photographique ». Macherot sait jouer des couleurs et compose des harmonies en fonction du décor et plus particulièrement du paysage. Tout d’abord aucune discordance de tons, ce qui doit être le fondement même de toute bande dessinée qui tend au réalisme. Et puis, au-delà de ce fondement, des harmonies, vertes pour les paysages champêtres, mais aussi des symphonies rouge, jaune vif et blanc pour les vues ensoleillées ou bleu profond pour les scènes nocturnes ; parfois enfin, de belles silhouettes noires en contre-jour. Là encore, simplicité, pas de recherches savantes mais du bon goût reposant non sur la facilité mais sur le sens de la couleur et de l’atmosphère, car la couleur, chez Macherot, tout en restant réaliste, contribue à créer des atmosphères.
Pour en finir, il nous faut traiter le problème de l’évolution de l’univers même de Macherot, de sa manière de traiter le monde qu’il crée. Au début, les personnages évoluaient dans le monde des hommes, ces derniers venant même, consciemment ou non, perturber la vie des héros. Ainsi, un chien, Médor, ami de Chloro, est chassé et menacé par son maître.

C’est là l’origine de l’épisode « Pas de Salami pour Célimène » au cours duquel une femme de ménage et un ivrogne interfèrent avec les faits et gestes des différents personnages, l’action elle-même se déroulant dans une maison d’hom¬mes où tout est à l’échelle des hommes, ou dans une ville humaine. Peu à peu, la place des êtres humains est devenue plus réduite, effacée, implicite seulement, se manifestant surtout par les innombrables gadgets que l’industrie humaine procure à nos héros : lames de rasoir emmanchées sur des baguettes en hallebardes redoutables, vieille bouilloire servant de geôle, couvercles faisant office de boucliers, ampoules électriques figurant des bombes d’avion, lampe à souder et pistolet automatique constituant de terrifiantes armes secrètes et surtout automobile-jouet à moteur à ressort transmuée en voiture de sport pour véhiculer Chloro et Minimum en une randonnée mouvementée. C’est là une utilisation humoristique de l’univers des hommes ; c’est là que Macherot excelle. Puis, le procédé a changé brusquement. Dans « Les Croquillards », l’auteur invente une île inaccessible aux hommes, où les animaux paisibles, délivrés de la peur de l’homme et des carnivores, ont subi une évolution comparable à celle de l’humanité. Alors, dans cet univers strictement animal, Macherot s’en donne à cœur joie ; c’est là le sommet incontestable de son œuvre. Que d’inventions, que de gags, que de drôlerie, que de charme et de poésie aussi : autos des années 25 mues à l’alcool de men¬the, maisons désuètes, administrations fin de siècle, trains attendrissants, mode inspirée par le premier quart de siècle, univers vieillot et charmant ! A l’intérieur de cet univers, le style va se moderniser tout au long des épisodes, passant du ballon sphérique au chasseur à réaction, de la Citroën « Trèfle » au dream-car (Chaminou), du char Renault 1929 au tank moderne, de la maisonnette de banlieue au building de béton et de verre, et atteindra le sommet du genre avec « Chaminou » qui marque la fin de cette tentative d’autonomie animale ainsi d’ailleurs que de ce modernisme agressif. Il semble qu’avec « Chloro à la Rescousse » et avec « Chaminou », Macherot en ait été à se chercher, à explorer de nouvelles voies ; puis, avec « Sibylline », il s’est retrouvé et surtout a atteint un équilibre en revenant, en gros, à sa première manière en laquelle réside, nous en sommes persuadés, le genre qui lui convient le mieux, car si l’univers animal indépendant des « Croquillards » constitue un chef-d’œuvre, la poursuite de ce genre s’est traduite par une baisse de qualité, aussi, les épisodes de « Sibylline » nous restituent-ils un Macherot en pleine possession de son art, ayant atteint sa pleine maî¬trise. Le monde des hommes convient mieux à Macherot pour faire vivre ses animaux et offre aussi plus de ressources graphiques et humoristiques ; nous retrouvons les lames de rasoir emmanchées, les épines ficelées « à la Dubout » à l’extrémité de solides hampes, les lance-pierres géants confectionnés avec des bretelles d’homme, les vêtements réduits aux chapeaux et cravates, là réside la vraie manière de Macherot. Ainsi, tant sur le plan du style que de la manière ou du fond, Mâcherot en est arrivé maintenant à une parfaite maîtrise de lui-même et sur¬tout à un équilibre entre ses divers penchants, c’est-à-dire en y ajoutant l’intention satirique à un classicisme, ce qui nous permet, revenant à notre introduction, d’affirmer qu’il est bien le La Fontaine de la bande dessinée et que, s’il persévère dans la voie qui est actuellement la sienne, il nous procurera encore de longues années de délectation humoristique et poétique.

Cependant, il nous faut, pour en terminer avec Macherot, signaler que son œuvre « animale » ne constitue pas le seul aspect de sa création. Il a su, montrant par là son éclectisme, créer des personnages humains d’une qualité remarquable, et si le Père la Houle n’était qu’un gentil divertissement, le personnage du colonel Clifton est un pur chef-d’œuvre digne de rejoindre dans la galerie des détectives célèbres les Sherlock Holmes, Red Barry et autres Perry Mason, sans mentionner ses comparses ou adversaires comme le grotesque Pincher Barnett ou le truculent général Poncho, dictateur déchu de San Mirador. L’étude de ces personnages dépasserait le cadre de cet article et devra faire l’objet d’un chapitre indépendant, car si l’on retrouve dans les tribulations de ces gangsters, de leurs victimes et surtout de leur chasseur, digne fils d’Albion, l’humour et le graphisme de Chlorophylle et de Sibylline, on y trouve aussi des traits particuliers qui nécessitent un examen particulier et qui nous font regretter que Raymond Macherot n’ait pas persévéré dans l’exploitation de ce savoureux personnage, ce qui aurait fait de lui, avec deux créations différentes et simultanées, un des plus féconds et des plus remarquables dessinateurs actuels.

Il faut préciser enfin que ces gags, ces trouvailles, cet humour, sont de l’invention de Macherot lui-même qui est à la fois dessinateur et scénariste, c’est-à-dire créateur complet comme le furent Segar, Sullivan, Mac Manus ou Knerr. L’auteur s’avoue d’ailleurs foncièrement incapable de se plier à la contrainte d’un scénario préétabli et étranger, car, pour lui, une bande dessinée est un tout et il se refuse à dissocier l’anecdote du dessin, ces deux éléments étant étroitement et indissolublement liés l’un à l’autre ; l’histoire fait naître le dessin comme le dessin engendre le gag et entraîne les enchaînements et les rebondissements. Aussi, Macherot se sent-il en état d’incompatibilité totale vis-à-vis d’un scénariste, quelle que soit la qualité de celui-ci, et cette tendance profonde n’est pas chez lui une simple vue de l’esprit ni une manie, elle s’est trouvée vérifiée par l’expérience. Macherot, en effet, a tenté, séduit par la réputation d’un scénariste bien connu, de s’associer à ce dernier. Le résultat ? « Pantoufle » ? ne s’est pas fait attendre : l’association a dû prendre fin, en toute courtoisie d’ailleurs. Nous sommes amenés à parler maintenant du style de Macherot et de l’évolution de ce style, évolution graphique qui s’est accompagnée d’une évolution du fond. Le style de Macherot est celui du réalisme caricatural à mi-chemin, si l’on veut, entre Hergé et Walt Disney. Ce style est caractérisé par la simplicité et le dynamisme. Le coup de crayon est net et franc, le trait cerne l’image sans l’empâter. La technique narrative n’a certes rien de génial et ne semble témoigner d’aucune recherche particulière, mais le lien entre chaque image est la plupart du temps d’excellente qualité ; qu’il soit relâché, il semble alors s’étaler dans le temps (Anthracite et sa conscience), ou raccourci en une succession sautillante et vive qui a le charme et l’humour du film en seize images par seconde qui fait toujours la joie du spectateur. De plus, c’est une narration essentiellement dynamique, c’est-à-dire reposant sur le mouvement et ne comportant ni lenteurs, ni parlotes inutiles, mais sachant ménager néanmoins le repos par des panoramiques très réussis (le plus souvent champêtres) ou par de grandes images carrées non moins réussies comme la vue du petit port du Fourbi ou l’image finale des « Croquillards » qui étale une délicieuse crique méditerranéenne inondée de soleil où Chloro et Minimum se font joyeusement rôtir. Macherot est un paysagiste mais il sait aussi animer, donner la vie, recréer l’illusion du mouvement, talent indispensable à tout auteur de bandes dessinées.

L’examen de l’œuvre « animale » de Macherot permet de discerner aisément une évolution assez curieuse et au premier abord choquante et inexplicable de son graphisme, évolution qui atteignit son sommet dès la planche 17 de la «Revanche d’Anthracite » et avec le dernier épisode des aventures de Chlorophylle, « Chloro à la rescousse ». On a pu voir alors avec consternation les personnages se styliser, se géométriser à l’extrême ; les cous ont disparu, le dos s’est réduit à une ligne droite allant de l’occiput au coccyx tandis que le décor subissait une mutation analogue. D’agréable et charmant, le style devenait hideux. Que s’était-il passé ? Défaillance, solution de facilité, aberration passagère ? Rien de tout cela, tout au moins de la part de l’auteur lui-même, mais simple obéissance à des impératifs patronaux et commerciaux aberrants qui contraignirent le dessinateur à « faire du Bosutow », à se rapprocher des décors et des personnages hideux et biscornus qui sont l’apanage de celui qui est, parait-il, le plus génial dessinateur du cinéma d’animation de tous les temps. On se demande où s’arrêtera l’aberration snobinarde – intellectuelle de notre époque ! Heureusement pour nous et pour son art, Macherot put se débarrasser de ces contraintes pour en revenir sainement à son gra¬phisme habituel : ce ne fut là qu’une mauvaise passe mais qui laisse néan¬moins une trace fâcheuse dans une œuvre par ailleurs fort estimable. Les éditeurs comprendront-ils un jour que la qualité d’une bande dessinée ne doit pas être subordonnée à des impératifs de mode et de profit qui viennent immanquablement démolir une création artistique en lui imposant le carcan d’une manière, d’un genre ou d’un format ?

La couleur suit la règle d’ensemble du réalisme caricatural. Ici, bien sûr, réalisme simplifié, elle tend à donner l’impression du vrai, à sugqérer la réalité, ce qui ne veut pas dire que son emploi soit simpliste ni « photographique ». Macherot sait jouer des couleurs et compose des harmonies en fonction du décor et plus particulièrement du paysage. Tout d’abord aucune discordance de tons, ce qui doit être le fondement même de toute bande dessinée qui tend au réalisme. Et puis, au-delà de ce fondement, des harmonies, vertes pour les paysages champêtres, mais aussi des symphonies rouge, jaune vif et blanc pour les vues ensoleillées ou bleu profond pour les scènes nocturnes ; parfois enfin, de belles silhouettes noires en contre-jour. Là encore, simplicité, pas de recherches savantes mais du bon goût reposant non sur la facilité mais sur le sens de la couleur et de l’atmosphère, car la couleur, chez Macherot, tout en restant réaliste, contribue à créer des atmosphères.
Pour en finir, il nous faut traiter le problème de l’évolution de l’univers même de Macherot, de sa manière de traiter le monde qu’il crée. Au début, les personnages évoluaient dans le monde des hommes, ces derniers venant même, consciemment ou non, perturber la vie des héros. Ainsi, un chien, Médor, ami de Chloro, est chassé et menacé par son maître. C’est là l’origine de l’épisode « Pas de Salami pour Célimène » au cours duquel une femme de ménage et un ivrogne interfèrent avec les faits et gestes des différents personnages, l’action elle-même se déroulant dans une maison d’hom¬mes où tout est à l’échelle des hommes, ou dans une ville humaine. Peu à peu, la place des êtres humains est devenue plus réduite, effacée, implicite seulement, se manifestant surtout par les innombrables gadgets que l’industrie humaine procure à nos héros : lames de rasoir emmanchées sur des baguettes en hallebardes redoutables, vieille bouilloire servant de geôle, couvercles faisant office de boucliers, ampoules électriques figurant des bombes d’avion, lampe à souder et pistolet automatique constituant de terrifiantes armes secrètes et surtout automobile-jouet à moteur à ressort transmuée en voiture de sport pour véhiculer Chloro et Minimum en une randonnée mouvementée.

C’est là une utilisation humoristique de l’univers des hommes ; c’est là que Macherot excelle. Puis, le procédé a changé brusquement. Dans « Les Croquillards », l’auteur invente une île inaccessible aux hommes, où les animaux paisibles, délivrés de la peur de l’homme et des carnivores, ont subi une évolution comparable à celle de l’humanité. Alors, dans cet univers strictement animal, Macherot s’en donne à cœur joie ; c’est là le sommet incontestable de son œuvre. Que d’inventions, que de gags, que de drôlerie, que de charme et de poésie aussi : autos des années 25 mues à l’alcool de men¬the, maisons désuètes, administrations fin de siècle, trains attendrissants, mode inspirée par le premier quart de siècle, univers vieillot et charmant ! A l’intérieur de cet univers, le style va se moderniser tout au long des épisodes, passant du ballon sphérique au chasseur à réaction, de la Citroën « Trèfle » au dream-car (Chaminou), du char Renault 1929 au tank moderne, de la maisonnette de banlieue au building de béton et de verre, et atteindra le sommet du genre avec « Chaminou » qui marque la fin de cette tentative d’autonomie animale ainsi d’ailleurs que de ce modernisme agressif. Il semble qu’avec « Chloro à la Rescousse » et avec « Chaminou », Macherot en ait été à se chercher, à explorer de nouvelles voies ; puis, avec « Sibylline », il s’est retrouvé et surtout a atteint un équilibre en revenant, en gros, à sa première manière en laquelle réside, nous en sommes persuadés, le genre qui lui convient le mieux, car si l’univers animal indépendant des « Croquillards » constitue un chef-d’œuvre, la poursuite de ce genre s’est traduite par une baisse de qualité, aussi, les épisodes de « Sibylline » nous restituent-ils un Macherot en pleine possession de son art, ayant atteint sa pleine maîtrise.

Le monde des hommes convient mieux à Macherot pour faire vivre ses animaux et offre aussi plus de ressources graphiques et humoristiques ; nous retrouvons les lames de rasoir emmanchées, les épines ficelées « à la Dubout » à l’extrémité de solides hampes, les lance-pierres géants confectionnés avec des bretelles d’homme, les vêtements réduits aux chapeaux et cravates, là réside la vraie manière de Macherot. Ainsi, tant sur le plan du style que de la manière ou du fond, Mâcherot en est arrivé maintenant à une parfaite maîtrise de lui-même et sur¬tout à un équilibre entre ses divers penchants, c’est-à-dire en y ajoutant l’intention satirique à un classicisme, ce qui nous permet, revenant à notre introduction, d’affirmer qu’il est bien le La Fontaine de la bande dessinée et que, s’il persévère dans la voie qui est actuellement la sienne, il nous procurera encore de longues années de délectation humoristique et poétique.

Cependant, il nous faut, pour en terminer avec Macherot, signaler que son œuvre « animale » ne constitue pas le seul aspect de sa création. Il a su, montrant par là son éclectisme, créer des personnages humains d’une qualité remarquable, et si le Père la Houle n’était qu’un gentil divertissement, le personnage du colonel Clifton est un pur chef-d’œuvre digne de rejoindre dans la galerie des détectives célèbres les Sherlock Holmes, Red Barry et autres Perry Mason, sans mentionner ses comparses ou adversaires comme le grotesque Pincher Barnett ou le truculent général Poncho, dictateur déchu de San Mirador. L’étude de ces personnages dépasserait le cadre de cet article et devra faire l’objet d’un chapitre indépendant, car si l’on retrouve dans les tribulations de ces gangsters, de leurs victimes et surtout de leur chasseur, digne fils d’Albion, l’humour et le graphisme de Chlorophylle et de Sibylline, on y trouve aussi des traits particuliers qui nécessitent un examen particulier et qui nous font regretter que Raymond Macherot n’ait pas persévéré dans l’exploitation de ce savoureux personnage, ce qui aurait fait de lui, avec deux créations différentes et simultanées, un des plus féconds et des plus remarquables dessinateurs actuels.

Edouard FRANÇOIS.
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