COMIC BOOK HEBDO n°43 (27/09/2008).

Cette semaine, de beaux dessins de Dave McKean?

Hello. Je vous ai parlé à plusieurs reprises de l’exposition de Dave McKean qui se tient à la galerie BDartist(e) depuis le 24 juin (55 rue Condorcet dans le 9ème arrondissement de Paris). Bonne nouvelle pour celles et ceux qui n’auraient pas encore pu voir cette exposition : celle-ci est prolongée jusqu’au 4 octobre, date à laquelle l’artiste sera présent à la galerie pour une séance de dédicace (sur réservation).

Cette galerie a en effet coédité deux ouvrages de McKean, des ouvrages magnifiques dont je vais vous toucher deux mots ci-dessous.

SQUINK (BDartist(e), Hourglass, Allen Spiegel Fine Arts)

Ah, comme il est agréable d’ouvrir un livre fait avec amour, où l’on peut admirer le travail personnel d’un artiste qui a lui-même choisi ce qu’il voulait voir être édité comme témoignage de son laboratoire secret… Non pas une anthologie de plus, mais bien un ouvrage réfléchi, sincère, émanant de l’âme même de son auteur… Un genre de livre rare et précieux par l’intention dans laquelle il a été créé. Dans l’interview que m’avait accordée Dave McKean ce printemps, celui-ci me disait que Squink résultait d’une envie de montrer un choix de dessins parmi les milliers qui s’accumulaient dans l’antre de son atelier, des dessins intimes et primordiaux : « Je n’ai jamais vraiment abandonné l’encre, j’ai toujours aimé m’asseoir devant ma table de dessin avec mon encre, mon papier. Sans gros budget, ni pression ou technologie : juste un transfert direct de l’idée sur le papier. C’est la méthode de communication la plus simple et la plus directe. Je n’ai jamais vraiment arrêté de dessiner, mais il semblerait que j’y prenne de plus en plus de plaisir, depuis quelque temps. Je pense que j’ai utilisé ces livres (Squink et Postcard from Paris) pour réapprendre à dessiner, en ce sens où tout s’en retrouve simplifié. Je regarde et vais à l’essence même des choses. Si une illustration contient beaucoup de collages, de peinture, de différentes techniques, elle peut avoir une certaine profondeur, mais souvent juste en surface. Ce sont juste des textures. Par contre, ces dessins sont plutôt la somme de vingt ans à essayer de dessiner, et, quand c’est possible, ils sont très simples et profonds : juste des dessins au trait. J’ai le sentiment que c’est la somme de tout ce que j’ai acquis jusqu’à aujourd’hui. »

Squink est un livre de toute beauté, puissant, profond, qui plaira non seulement aux fans de McKean mais aussi à tous les amoureux du dessin pur. Car si McKean est un homme qui crée avec les moyens techniques de son temps, il n’en a pas pour autant oublié la substantifique moelle de la chose, à savoir l’instant où la plume s’épanche sur le papier dans un processus intime, dans une respiration qui creuse au plus profond de l’intention première, là où l’artiste se dévoile vraiment, finalement. Esquisses, croquis, ébauches, projets plus ou moins poussés graphiquement mais qui contiennent l’essence même de la poésie en jeu : l’éventail secret se déploie avec sensibilité tout au long des 200 pages de ce livre admirable dont le format carré engendre un espace bien particulier sublimé par une mise en pages à la fois évidente et moderne. Oui, tout amoureux de la magie qui se dégage du dessin pur, sans autre but que d’exister et de s’exprimer en tant que dessin, ne pourra qu’être émerveillé devant les beautés qui se présentent à nous dans ce livre, des beautés en noir et blanc, à la plume et au pinceau (les deux se complétant avec un réel talent), simplissimes ou très fouillées, réalistes ou fantastiques, contrastées ou discrètes, des merveilles qui renvoient bon nombre de crabouillages de nos stars établies aux oubliettes. On sent le trait de McKean complètement libre, en connection directe avec son inconscient. C’est beau, mon dieu que c’est beau…

Plusieurs parties structurent l’ouvrage, non pas pour cataloguer mais pour ouvrir différents espaces aux univers entremêlés de McKean. Les premières pages nous offrent de magnifiques visions de John Cale en train de créer ses musiques si géniales. Puis une série de très beaux portraits, plus ou moins décalés et réinventés, où le pinceau et la plume conversent à leur guise. Le chapitre « Mullmuzzler », avec ses visions oniriques, nous montrent l’art et le goût de la hachure chez McKean, dans des visions et des traités très purs. « Adultes et leurs rêves » et « L’Impératrice écarlate » déclinent cette vision dans une suite d’images brutes ou au contraire très fines, modulant l’épaisseur du trait dans des nuances remarquables. Cette complémentarité entre l’aspect épuré et le travail fouillé ne cesse ensuite d’éclater au fil des pages et des chapitres, nous proposant d’explorer toute l’étendue du talent de McKean. « Le Coquillage et l’homme » où le pinceau et l’encre noire se taillent la part du lion avec volupté. Au contraire l’expression redoutable de la plume dans des visions extatiques très proches de l’émotion esthétique et ascétique de Dreyer explose dans « La Passion de Jeanne d’Arc », ascèse que l’on retrouve aussi dans « Fraises sauvages » et « De la vie des marionnettes ». Les amateurs de McKean retrouveront des images qui leur rappelleront de bons souvenirs dans « Enfants et leurs rêves » où de magnifiques et étranges dessins nous plongent dans un fantastique cher à l’auteur. L’ouvrage se termine sur des portraits d’artistes, de musiciens, d’hommages de McKean à certains vieux films qu’il adore, et enfin quelques autoportraits assez intenses.

Qu’ajouter à tout cela sinon que je vous conseille vivement de jouir de cet ouvrage ?

POSTCARD FROM PARIS (BDartist(e), Hourglass, Allen Spiegel Fine Arts)

Autre coédition de la galerie Bdartist(e), Postcard from Paris s’inscrit dans la lignée non programmée d’envies de voyages de McKean, parcourant certaines villes pour en tirer des visions personnelles, des instantanés sensibles. McKean avait déjà dessiné son ressenti environnemental à Vienne et Barcelone, et voilà que c’est notre bonne vieille ville de Paris qui passe maintenant sous la plume de notre brillant britannique. Voici ce qu’il disait de cet ouvrage lors de notre entretien : « Si je veux dessiner quelque chose, c’est dur d’être tout le temps à la maison pour le faire, à la fin on se retrouve à ne rien dessiner du tout. C’est paralysant, parfois, de regarder cette feuille de papier blanc pendant longtemps et de ne rien dessiner du tout. Par contre, s’il y a une sorte de cadre, comme une ville, et que vous êtes dans cette ville pour un moment, cela donne une structure avec laquelle je peux travailler. À part cela, je dessine vraiment ce qui vient, durant ces voyages, sans réfléchir. Ce ne sont pas des guides sur ces villes, ils ne sont pas remplis de sites connus comme la Tour Eiffel ou les Champs-Élysées, ce sont des dessins qui représentent des moments de mon séjour, que ce soit un bâtiment ou une personne, mais certains correspondent peut-être à certains films se déroulant à Paris, ou à des expositions que j’aie vues ici, ou encore à des idées sorties de l’imaginaire : je n’ai aucune règle, aucun plan préétabli, je vais juste vers des sites qui me semblent intéressants. Je me balade sans faire de repérages. Je marche beaucoup, sans but, et je découvre parfois des choses au cours du parcours. »

Le parcours de McKean à Paris a été apparemment plaisant, puisqu’il a pu écumer quelques lieux et visiter des expositions qui l’ont réjoui. Le livre en lui-même est très beau, très élégant, dans un format carré lui aussi, mais de plus petite taille et cartonné. À l’intérieur, une suite ininterrompue de dessins pris sur le vif, des lieux, des visages, des interprétations, des digressions et des hommages appuyés, tout un mythe urbain exprimé différemment, personnellement, affectivement, où l’on voit que McKean aime autant la façade d’un bâtiment typique que le visage d’un couple se promenant, d’un musicien de rue. L’homme s’intéresse à tout ce qui lui parle, et n’hésite pas à faire surgir de la réalité présente les fantômes qui hantent encore certains lieux. McKean a retravaillé ces esquisses chez lui, leur ajoutant certains grisés, y incrustant tel texte imprimé à l’ancienne, tel élément ancien de carte postale ou de calligraphie. On ne peut encore une fois qu’être admiratif du travail et de la sensibilité de cet artiste si humble et si génial en même temps, ne cherchant jamais l’esbroufe et restant avec naturel dans une évidence qui se suffit à elle-même. À la plume et au pinceau, McKean dessine toujours avec autant de spontanéité et de précision mêlées, offrant des esthétiques tout aussi bien architecturées que pleines de fougue. Un très joli petit livre qui vous fera voir notre capitale autrement, et recommencer à rêver.

Cecil McKinley

Galerie

2 réponses à COMIC BOOK HEBDO n°43 (27/09/2008).

  1. Aude dit :

    Bonjour, est ce que ces ouvrages peuvent s’acheter dans le commerce? Et si oui à quel endroit s’il vous plaît?