Entretien avec Alex Baladi au sujet de son « Renégat »…

La rencontre avec ce livre se fait par le biais d’une couverture reprenant un Jolly Roger, une couverture toilée noire ornée d’un crâne blanc surplombant deux sabres. Un trait occupe la première page de ce récit, rejoint aussitôt par un second puis un troisième. Ces traits deviennent des vagues de plus en plus grosses nous emportant dans un mouvement de ressac que le héros, emprisonné pour piraterie, regrette.

Ce mouvement de va-et-vient ponctuera le récit de ce « Renégat », imaginé par l’auteur suisse Alex Baladi. Interrogé par un écrivain désireux de se renseigner sur la piraterie, il alternera régulièrement les allers-retours entre les questions de son interlocuteur et le fantôme de son meilleur ami, entre la réalité de sa vie maritime et les mythes marins, entre les quatre murs exigus de sa cellule et l’infinie liberté de son choix d’existence.

C’est effectivement un vent de liberté que Baladi insuffle à son album en mettant en avant l’aspect libertaire de ceux qui avaient choisi la vie de pirate, réalisant un bel hommage à ces gens de mer.

Le format de cet album offre à l’univers de Baladi toute la place qu’il mérite. Il peut prendre ses aises pour laisser installer l’étendue océane en parallèle à l’ampleur des sentiments du renégat. Son trait peut alors nous entraîner dans une espèce de rêverie, comme suivre les volutes d’une fumée de cigarette ou une goutte d’huile se délayant aléatoirement à la surface de l’eau.

 

Les éditions « Hoochie Coochie » et Alex Baladi ont conçus un éblouissant ouvrage dans lequel l’épopée pirate retrouve toute son envergure.  

Brigh BARBER

Brigh Barber : Dans les notes en fin d’ouvrage vous parlez de votre intérêt pour la piraterie et des ouvrages que vous avez consultés, (« Utopies Pirates corsaires, maures et renegados »de Peter Lamborn Wilson a.k.a. Hakim Bey, « Les Pirates forbans, flibustiers, boucaniers et autres gueux de mer »de Gilles Lapouge, «Histoire générale des plus fameux pyrates » de Daniel Defoe sous le nom de sous le nom de Charles Johnson), des questionnements que vous vouliez y mettre (partie après 11 septembre, images des « Mahométans »), a quel moment cet album a été lancé ?

Autoportrait d'Alex Baladi.

Alex Baladi : En 2001, j’ ai lu des ouvrages sur la piraterie car je désirais dessiner un récit de pirate.

J’ ai été marqué par ce petit livre sur Libertalia, qui est un chapitre issu du livre de Defoe « Histoire générale des plus fameux pyrates » Puis j’ ai appris, en lisant « Utopies pirates » de Hakim Bey, emprunté à la bibliothèque, que Defoe aurait recueilli des témoignages de pirates détenus dans des prisons pour écrire son livre.

Je suis parti de là pour imaginer mon histoire, qui, dans les grandes lignes, n’ a pas différé depuis. Par contre, elle a mûri pendant plusieurs années, car j’ y pensais souvent, sans me sentir prêt à la mettre sur papier.

En 2007 j’ai décidé de la dessiner et je suis allé acheter « Utopies pirates »  dans une librairie de Bruxelles où j’habitais à l’époque. Gautier Ducatez, un des éditeurs de The Hoochie Coochie, était avec moi, et comme je lui ai fait part de mon projet, il m’a proposé de le publier chez eux.

Je me suis lancé quelques mois plus tard et, avec des allers-retours entre d’autres travaux, j’ai mis quatre ans pour terminer mes planches.

Brigh Barber : La reprise du discours du Capitaine Bellamy présente l’idéologie du mouvement de la piraterie mais pensez-vous que les recrues avaient vraiment le choix de la piraterie.

Alex Baladi : On a rarement le choix, cependant ce discours est un témoignage important…Pour les renégats, on raconte qu’ils se convertissaient  pour échapper à l’esclavage, mais on peut imaginer que ce n’était pas toujours le cas, comme le propose Hakim Bey dans son livre.

Brigh Barber : Votre récit s’arrête lorsque vos personnages deviennent des « renégados », termes utilisés pour les chrétiens européens convertis à l’Islam, votre héros préférant garder ses souvenirs pour lui. Vous avez pensé à développer cette période de sa vie ?

Alex Baladi : Non, pas du tout. Ce n’est pas le sujet du livre. J’ ai voulu éviter toute forme d’ orientalisme et je me suis concentré sur le personnage captif. Ce n’ est pas un livre sur les pirates, mais son sujet se développe dans le milieu des pirates.

Brigh Barber : La vie des pirates musulmans étaient différents des autres pirates ?

Alex Baladi : J’ai lu quelque part que certains pirates ne changeaient pas leur mode de vie après leur conversion, continuant à boire de l’alcool par exemple. C’était surtout un changement de camp. Le sud de l’Europe et le nord de l’Afrique se livraient des guerres sur la mer, les captifs étaient réduit à l’esclavage des deux côtés. De nombreux chrétiens se sont convertis à l’Islam, mais il semblerait que  sur l’autre rive les musulmans n’aient pas eu ce choix.

Brigh Barber : Le format de ce livre laisse la place a votre dessin et on peut avoir l’impression que votre plume vous entraîne dans la narration. Vous avez un découpage précis ou vous laissez une part d’improvisation.

Alex Baladi : Comme j’ai réfléchi à cette histoire pendant des années, j’ avais une idée relativement précise de ce que je voulais faire. Mais je pensais réaliser un livre plus court, avec des cassures de rythme très franches.En le dessinant, j’ ai décidé d’ abandonner cette idée de cassures et je me suis laisser emporter par le rythme créé par les premières planches.

Brigh Barber : L’idée de la couverture toilé en Jolly Roger reprenant un  peu celui de Jack Rackam est une belle trouvaille, c’est vous qui l’avez eu ?

Alex Baladi : Non, l’éditeur n’a eu que des bonnes trouvailles et je suis vraiment content d’ avoir fait ce livre avec lui.

C’est lui qui m’a proposé ce format, le fait que ce soit cartonné, la toile noire, les pages de gardes rouges… Je n’aurais jamais pensé demander tout cela. Il m’a aussi suggéré d’ écrire des notes à la fin.

Au départ, je ne voulais pas donner d’explication et j’étais un peu dubitatif, mais au final je suis vraiment content de ces dernières pages.

Brigh Barber :  Dans « Encore un effort », vous abordez votre travail pour lequel parallèlement à vos albums vous avez toujours oeuvré dans le fanzinat avec, par exemple, le projet « La Fabrique Gomez de Fanzines », c’est pour vous une manière plus libre de travailler que pour vos différents éditeurs (Mosquito, Delcourt, La Cafetière, 6 pieds sous terre, L’Association … ) ?

Alex Baladi : En fait, j’ ai toujours été libre de faire ce que je voulais avec tous mes éditeurs…

Mais dans le fanzinat, je m’occupe de toutes les étapes et je suis dans un autre réseau.

À « La Fabrique Gomez de Fanzines », on dessine très vite et il y a une émulation très forte. Parfois on est très nombreux et c’est galvanisant. C’est très différent que de dessiner un livre entier tout seul chez soi pendant de longs mois.

Brigh Barber : Vous avez aussi contribué a la bande dessinée abstraite développée par Ibn Al Rabin, ce qui donne à certains de vos albums une certaine musicalité et vous permets d’aborder le thème de la musique ; pour vous ces deux pratiques sont souvent liés ?

Alex Baladi : J’ai répondu à l’appel d’ Ibn Al Rabin, il y a quelques années, pour réaliser des planches de bande dessinée abstraite qui sont parues dans Bile noire, la revue d’ Atrabile.

Bien plus tard, j’ai sorti un livre dans la collection Patte de mouche à l’Association qui s’appelle « Petit trait ». C’était une tentative de bande dessinée concrète, où un trait est un trait.

Bien sur, le fait que les images se suivent et qu’il y ait un récit annule le côté « concret » ou « abstrait » du dessin.

Ma première tentative de partition dessinée était une adaptation de « Petit trait », car j’étais trop timide pour créer quelque chose de nouveau avec des dessins figuratifs. Je me suis détendu et par la suite ça a donné « Pure perte » à l’Association, deuxième livre de ma série sur la musique.

Brigh Barber : Une partie de votre travail sera présenté à la Fanzinothèque à Poitiers, vous pouvez nous présenter cet évènement.

Alex Baladi : Il s’agit d’une exposition sur le monde des pirates qui accompagne la sortie de mon livre. J’ai réalisé une bande dessinée faite de drapeaux pirates que j’ ai cousus à la main. Chaque drapeau est une case de l’histoire et il y en a dix en tout [nous les avons égrenés, dans l'ordre, tout au long de cet entretien, ndlr].

Ces drapeaux sont exposés depuis le 31 août et jusqu’ au 29 septembre 2012 à l’espace Echallens 13 (13, avenue d’ Echallens, à Lausanne, en Suisse). Durant le festival BDFIL, nous avons aussi animé une « Fabrique Gomez de Fanzines » dans cet espace (les 14, 15, 16 septembre, 14h-20h).

L’exposition va tourner et elle sera à la Fanzinothèque de Poitiers aux côtés de celle des dix ans de The Hoochie Coochie et leur revue Turkey Comix. Le vernissage se fera le 24 octobre. À Poitiers, je vais montrer plus de choses, comme des peintures, des dessins, un pop-up… Ces deux expositions seront aussi présentes au FIBD à Angoulème, fin janvier 2013.

Avec tout nos remerciements à Baladi pour sa disponibilité.

Renégat de Baladi chez Hoochi Coochie – 25 € – ISBN : 9782916049267

 

http://www.thehoochiecoochie.com/

http://alexbaladi.wordpress.com/

http://www.fanzino.org/2012/09/abordages-bandes-dessinees-renegates-et-internationales/

Galerie

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