« LES NAUFRAGÉS DU TEMPS »

Notre « Chouchou » du moment ! : Les éditions Glénat viennent de rééditer les trois premiers tomes de l’une des plus formidables séries de science-fiction parue en bandes dessinées : « Les naufragés du temps » de Paul Gillon et Jean-Claude Forest.

Le thème, toujours très actuel, reste, vingt-quatre ans après, totalement original : « L’humanité est en danger ! Pour sauvegarder l’espèce, un homme et une femme, plongés dans un sommeil artificiel, sont envoyés dans le cosmos, aux confins du système solaire, et doivent être ramenés sur Terre tous les cent vingt-cinq ans. Les hommes de l’avenir, en proie aux excès les plus fous en ces années 2990, vont recueillir ces survivants du passé : un couple prédestiné que tout, pourtant, va séparer… ». A l’occasion de sa salutaire réédition, cette inoubliable saga futuriste, qui s’étale, en tout, sur dix tomes, bénéficie d’une habile re-colorisation due au talentueux Hubert (par ailleurs excellent scénariste, puisqu’on lui l’on doit, entre autres, les passionnantes mésaventures de « Miss Pas Touche ») : un travail d’orfèvre qui valorise le dessin de Paul Gillon, pourtant réalisé, à l’époque, dans une optique de noir et blanc.

Si l’œuvre est passionnante, sa genèse ne l’est pas moins ! D’autant plus que peu de spécialistes ont pu admirer la première version parue dans l’hebdomadaire Chouchou (en 1964) et dont www.bdzoom.com vous propose quelques extraits… Cela faisait pas mal de temps que l’idée de mettre en images une série d’anticipation trottait dans la tête du dessinateur Paul Gillon, lequel, en ces temps incertains, livrait, tous les jours, un strip réaliste pour un feuilleton publié dans le quotidien France Soir. Sur des scénarios des frères Jacques et François Gall, journalistes et grands voyageurs, « 13 rue de l’espoir » fut publié de mai 1959 à décembre 1972, avant d’être intégralement repris, une nouvelle fois, dans ce quotidien, à partir de 1977. Vu le succès obtenu par cette bande dessinée sentimentale, tous les projets qui pouvaient alors ralentir son rythme infernal étaient systématiquement refusés par les responsables du journal : aussi, Paul Gillon n’a t-il pas pu, du moins à cette époque, assouvir ses désirs science-fictionesques au sein de cet organe de presse.

C’est alors que Jean-Claude Forest (qui connaissait bien Paul Gillon puisqu’ils avaient travaillé ensemble aux éditions Vaillant) est nommé, avec le scénariste de cinéma Rémo Forlani, co-rédacteur en chef de Chouchou : un nouveau magazine de bande dessinée que l’on considère désormais comme complètement précurseur puisqu’il est à l’origine, bien avant l’heure, du mouvement graphique qui aboutira à la naissance de la bande dessinée pour adulte… Jean-Claude Forest téléphone donc à son ami Paul Gillon pour lui proposer d’illustrer un scénario de science-fiction écrit par un spécialiste du genre : l’écrivain suisse Pierre Versin. Bien que surchargé de travail, Gillon est tenté par l’aventure ; mais à la lecture des premières pages conçues par le romancier, il déchante aussitôt et prévient Forest qu’il est hors de question qu’il dessine cette histoire incompréhensible et trop littéraire. Cependant, le créateur de « Barbarella » sait que l’élégant dessinateur réaliste de « Fils de Chine », du « Cormoran », de « Lynx Blanc » ou du « Temps des copains » caresse en secret l’espoir de dessiner, un jour, une bande dessinée de science-fiction ; et, comme il aimerait vraiment l’avoir au sommaire du premier numéro de sa revue, il ne lâche pas le morceau. Finalement, après de longues discussions, les deux hommes commencent à échanger des idées et élaborent un thème que Forest met très vite sur papier, proposant le découpage d’un projet mis sur pied conjointement : « Les naufragés du temps ».

Ainsi, dans les neuf premiers numéros de Chouchou, l’hebdomadaire géant (40 x 55 cm) dirigé par Daniel Filipacchi (l’animateur de l’émission de radio « Salut les Copains » et patron du groupe Hachette Filipacchi Media, lequel fusionnera avec le groupe Lagardère), neuf grandes demi-pages, bien différentes de celles publiées ensuite dans France Soir et dans les albums, seront proposées, du 12 novembre 1964 au 7 janvier 1965 : on retrouve une quinzaine d’images semblables dans la nouvelle version, mais elles ont été remaniées et articulées d’une façon différente… Malheureusement, alors qu’il est en prise directe avec l’immense clientèle de son jeune empire de presse dominé par Salut les Copains (dont le tirage atteignait alors le million d’exemplaires), par Les Cahiers du Cinéma et par Jazz-Magazine, Daniel Filipacchi finit par délaisser ce magazine au caractère peut-être trop moderne pour son époque : si les 80 000 exemplaires du n°1 sont quasiment tous vendus, les ventes des suivants sont moins engageantes puisqu’elles descendent jusqu’au chiffre fatidique de 40 000 (un chiffre qui, comme le contenu de l’hebdomadaire, fait rêver aujourd’hui, mais qui n’était, alors, pas assez rentable pour l’entreprenant éditeur) ; d’autant plus qu’après un voyage aux USA où il s’aperçoit que les suppléments du dimanche publiant des bandes dessinées (au même format que Chouchou) périclitent, Filipacchi revient avec de nouvelles idées sur la question : mais l’échec cuisant de sa nouvelle formule bimensuelle en petit format (18 x 26 cm) sonnera le glas de ce titre mythique, au n°14 du 27 mai 1965.

Comme nous l’avons déjà dit, le sommaire était pourtant des plus alléchants : outre « Les naufragés du temps », on y trouvait « Sylvie » de Noël Gloesner et Rémo Forlani (qui mettaient en scène l’une des égéries de cette époque du yéyé : la chanteuse Sylvie Vartan), « Ténébrax » de Georges Pichard et Jacques Lob, « P’tit Gus » de Raymond Poïvet et Rémo Forlani, « Bébé Cyanure » de Jean-Claude Forest, « Dick Tracy » de Chester Gould, « Peanuts » de Charles Monroe Schulz…, ainsi que des récits signés Robert Gigi, Guy Mouminoux (alias Dimitri), Marc-René Novi… Les scénarios, quant à eux, étaient trustés par les deux rédacteurs en chefs qui se cachaient sous divers pseudonymes. Ainsi, Forest signait-il J.-C. Valherbe pour « Les naufragés du temps » et Walter See pour « Pat Patrick », un récit d’espionnage exotique illustré par Francisco Hidalgo.

Neuf ans plus tard, lors d’un changement de formule de France Soir, la responsable des bandes dessinées (Vania Beauvais), sur les conseils de Paul Gillon, bouleverse les habitudes des lecteurs, délaissant les sempiternels strips pour imposer des pages entières de bandes dessinées, destinées à un public adulte. C’est ainsi que sont proposés la « Ballade de la mer salée » d’Hugo Pratt (le premier « Corto Maltese »), « Hypocrite » de Jean-Claude Forest, « Blanche Epiphanie » de Georges Pichard et Jacques Lob, « Sunday » de Victor de la Fuente et Victor Mora, « Harry Chase » de Walter Fahrer et Claude Moliterni…, et la nouvelle version des « Naufragés du temps » : 105 planches publiées du 28 mai au 24 septembre 1974 et 112 planches publiées du 30 mai au 5 novembre 1975 ! C’était un pas de plus vers la démocratisation de la bande dessinée adulte, parallèlement à l’arrivée des nouvelles revues spécialisées françaises (L’Echo des Savanes, Métal Hurlant, Circus, Fluide Glacial, (A Suivre)…). Aussitôt, de 1974 à 1976, ces récits en noir et blanc sont compilés et mis en couleurs (du moins en ce qui concerne les deux derniers, puisque les tomes 1 et 2 sont en bichromie) dans quatre albums publiés par les éditions Hachette. Ces dernières souhaitaient développer ce secteur et s’assurent, alors, la collaboration d’un passionné du nom d’Henri Filippini : il leur fourguera, entre autres, les « Norbert et Kari » de Christian Godard qui n’avaient encore jamais été publiés en albums et dont il fallut remonter et supprimer quelques pages pour l’occasion, des traductions de bandes espagnoles signées Victor de la Fuente (« Mathai-Dor » et « Sunday », repris également dans France Soir), des récits de guerre didactiques illustrés par Pierre Dupuis, et un autre space-opera dont la renommée n’est plus à faire aujourd’hui (« Le vagabond des limbes » de Julio Ribera et Christian Godard). L’expérience a été de courte durée mais le même Filippini a, depuis, fait carrière comme directeur éditorial aux éditions Glénat : bien qu’en retrait depuis quelques années, il continue toutefois à prodiguer ses « bons » conseils à l’éditeur grenoblois et doit certainement être pour quelque chose dans cette réédition bienvenue des « Naufragés du temps ».

Cependant, Forest, en tant qu’auteur complet, est un peu frustré par le fait de devoir tenir compte de l’avis du co-créateur de la série (Paul Gillon), alors que les contrats signés stipulaient précisément que l’histoire était conçue à deux : Forest s’occupant du découpage et écrivant les dialogues, Gillon illustrant le tout. Profitant du changement d’éditeur à la suite d’un désaccord avec Hachette sur l’importance du tirage des albums, le scénariste souhaite modifier la répartition des droits. Comme les deux artistes ont, chacun, de très fortes personnalités, l’affrontement fini par être inévitable… Forest reprend ses billes et Gillon replace « Les naufragés du temps » dans le mensuel Métal Hurlant, assumant désormais, seul, scénarios et dessins : six nouveaux épisodes, beaucoup plus mélodramatiques que les précédents, y seront alors édités, puis repris en albums aux Humanoïdes associés (lesquels rééditent aussi les quatre premiers), de 1977 à 1989. La saga aurait pu encore durer longtemps, mais suite au rachat des Humanos par Fabrice Giger avec qui l’impétueux Gillon ne réussit pas à s’entendre, l’aventure s’arrête là… Du moins, jusqu’à aujourd’hui… Même s’il y a peu de chances que Paul Gillon, qui a 82 ans et qui doit, en priorité, finir le troisième « L’ordre de Cicéron » (écrit par l’avocat Richard Malka), donne, un jour ou l’autre, une suite aux amours contrariés de Christopher et Valérie dans les méandres de l’univers galactique…

Gilles RATIER, avec Laurent TURPIN aux manettes

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2 réponses à « LES NAUFRAGÉS DU TEMPS »

  1. Anonyme dit :

    ça rajeunit énormément! Que de talents et de nouveautés à l’époque! Les aventures des publications des « Naufragés du temps », sa genèse, ses publications successives sont un autre roman!
    Merci de nous rajeunir!
    J’ai tous les premiers(cinq ou six).
    Par la suite j’avais un peu l’impression que ça tournait en rond, et ça a cessé de me passionner, alors j’ai laissé tomber.
    Excellente rubrique.
    Jacques Dutrey

    • Boclage dit :

      Moi aussi je me suis plongé à nouveau dans cette étonnante saga de Chris et Valérie. Si ce n’étaient le texte un peu guindé, cette série n’aurait pas pris une ride : l’histoire est à couper le souffle.

      Je reste un fan absolu de Paul Gillon et de Jean Claude Forrest après avoir relu l’intégrale de cette série en édition originale

      On en redemande ! S’il vous plait Monsieur Paul Gillon, vous qui êtes un forcené des romans fleuve, un petit effort pour vos admirateurs et je sais qu’ils sont nombreux.

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