COMIC BOOK HEBDO n°40 (06/09/2008)

Cette semaine, allons faire un tour du côté de chez Alan Moore avec Promethea et Tom Strong !

PROMETHEA vol.5 et vol.6 (Panini Comics, 100% ABC)

Comme pour chaque volume d’une série remarquable qui sort régulièrement, je suis tiraillé entre le fait de me dire que maintenant vous connaissez tous l’œuvre en question et qu’il n’y a pas besoin de revenir dessus sans cesse, et la préoccupation de présenter à nouveau celle-ci pour les internautes qui ne la connaîtraient point encore – car il y en a j’en suis sûr – et il serait vraiment dommage qu’ils passent à côté d’un chef-d’œuvre incontournable. C’est bien le cas ici. Promethea est l’une des plus belles bandes dessinées de ces dernières années, l’une des plus passionnantes, d’une beauté esthétique absolument fantastique. J’ai déjà encensé Promethea à maintes reprises dans cette chronique, donc, mais tant pis, j’y retourne !

Promethea est donc sans nul doute l’une des plus belles œuvres du grand Alan Moore. C’est un bijou, une merveille, une rareté, une curiosité. Une vraie et grande et magnifique et incomparable création. Une des bandes dessinées les plus inventives et les plus intelligentes qui ait jamais été créées. J’exagère ? Point du tout. Promethea est tout simplement une œuvre unique. Par le sujet, par le ton, et surtout par un découpage qui renvoie bon nombre de créations modernes au rang de platitudes ineptes. Il y a plus d’invention et de folie dans une page de Promethea que dans n’importe quelle autre BD. Très peu de bandes dessinées ont su ou osé s’attaquer au thème de la création pure (on retiendra tout de même le génial Cages de Dave McKean, publié en France aux éditions Delcourt), et pratiquement aucune n’a fait de l’imagination son personnage principal de cette manière. L’histoire de Promethea remonte au Ve siècle, à Alexandrie, où la jeune fille d’un mage assassiné devient l’incarnation de la création et de l’imagination en passant du monde tangible à celui d’Immateria, le monde de l’imaginaire. Cette femme-symbole (oui, c’est bien elle, Promethea) traverse les siècles et les arts par le biais de créateurs et de créatrices qui se sont penchés sur cette entité dans leurs œuvres, jusqu’à devenir eux ou elles-mêmes l’incarnation de celle-ci dans notre univers visible. Car dans Promethea l’imaginaire n’est pas un monde inventé, c’est un monde tout aussi réel que notre réalité palpable, mais qui existe sur un autre niveau de conscience. L’œuvre de Moore se consacre à la dernière incarnation en date de Promethea, Sophie Bangs, une étudiante ayant des aspirations littéraires, dans une fin de XXe siècle réinventée avec tout le talent et la lucidité qu’on connaît au lion anglais.

Comme dans la plupart de ses œuvres, Alan Moore entretient avec malice et acuité le premier et le second degré (voire un peu plus) afin de mieux cerner son propos en refusant de l’aplanir à un seul niveau de lecture, un seul niveau de compréhension. Il mélange au sein de sa narration les repères de notre réalité et de notre imaginaire pour les mettre en abîme avec une vision du monde où cette réalité et cet imaginaire sont redéfinis selon de nombreux et subtils renvois et de trompeuses digressions (principe qu’il utilisa dans Watchmen où ses héros de papier étaient pétris de comics bien réels, comme Superman ; en ce sens, Promethea est une sorte de nouvelle exploration de cette mise en abîme). Ainsi, dans la réalité réinventée de Moore, existe une équipe de « super-héros » assez pitoyable et répondant au nom ridicule des « 5 formidables » (suivez mon regard). Mais si les clins d’œil parsèment avec bonheur Promethea, il ne faut pas oublier pour autant d’autres hommages appuyés donnant lieu à diverses réflexions sur la création d’œuvres graphiques et littéraires chères à Moore et fondatrices de toute une culture souvent mésestimée et pourtant importante. En effet, à travers les pérégrinations de Sophie et de Promethea, nous abordons aussi toutes les facettes de notre culture populaire (pulps, comics, romans fantastiques) en lien direct avec d’autres œuvres plus anciennes et considérées comme classiques. Moore jette des ponts entre elles, les restructure, les tord pour mieux les disséquer et en tirer une philosophie de complémentarité où il refuse avec raison les « grandes » et « petites » œuvres, ne considérant le problème que par les qualités intrinsèques de celles-ci. Le miracle est qu’au-delà d’un certain mélange improbable des repères et des valeurs, les choses s’emboîtent et se répondent dans un univers d’une cohérence incroyable et porteur de réflexions nécessaires. L’humour y est toujours présent, souvent mordant, toujours salvateur, au sein d’une narration pleine et profonde, remplie de gravité : l’équilibre se crée. C’est là tout le génie de Moore. Tout ? Non, il y autre chose…

Cette autre chose, je l’ai déjà esquissée plus haut, est un découpage tout simplement fabuleux. Un découpage si inventif et libre tout autant que génialement maîtrisé qu’on a l’impression de redécouvrir la bande dessinée. En effet, ce découpage est si fort, si original qu’il en devient presque un personnage à part entière de cette création merveilleuse. Pas une planche, pas une case n’échappe à la créativité débridée de Moore. Notre manière même de lire une bande dessinée est remise en question, chaque épisode étant régi par des codes graphiques particuliers qui font écho à chaque planche passée, à chaque planche future, dans une prolongation évolutive et redoutablement ciselée. Ainsi, ce ne sont plus les cases qui structurent la logique de la narration mais les éléments du dessin qui constituent les cases, ou bien un décorum thématique et décliné qui construit l’unité de la planche. Ou bien encore, le sens de lecture se plie à la nature du mouvement graphique, allant de gauche à droite, de droite à gauche, de haut en bas ou de bas en haut, ou tournoyant selon les résonnances et le sens du texte sur l’image. La planche, souvent double, redéfinit l’espace et le temps avec ingéniosité en se fragmentant par l’esthétique. C’est génial.

J’ai déjà été beaucoup trop long, mais on ne peut passer sous silence l’homme qui dessine, ainsi que celui qui encre, ainsi que celui qui met en couleurs. Car au-delà du talent fou d’Alan Moore, Promethea est aussi un bijou de beauté graphique. J.H. Williams III, le dessinateur, excelle comme il a rarement excellé. Son trait est de toute beauté, et lui aussi semble se remettre en question à chaque planche. Selon l’épisode et l’univers évoqué, son style se métamorphose et passe de la finesse absolue à l’épaisseur assumée, mélangeant les styles à l’intérieur d’une même image selon la nature de la situation traitée, se risque au mélange informatique, se veut essentiellement graphique dans des bichromies au contraste époustouflant, ou bien se dirige vers la peinture, gardant une homogénéité toute en nuances. Mick Gray, l’encreur, transfigure carrément le trait de Williams III. En véritable enlumineur, il apporte à la liberté de trait de ce grand dessinateur une finesse et une précision remarquables, travaillant les contrastes du noir et du blanc avec un réel talent, offrant à notre regard une puissance graphique pleine de subtilité. Le tout est divinement mis en couleurs par un Jeromy Cox particulièrement inspiré sur cette œuvre; ses couleurs sont vraiment de toute beauté. Rarement quatuor aura été si complémentaire ! Mais il est grand temps de passer aux deux derniers volumes sortis, non ?

Le cinquième volume – sans doute l’un des plus mystiques de la série – nous propose d’aller au bout d’une aventure commencée dans le tome 4. Sophie avait décidé d’aller chercher Barbara (une autre Promethea) dans les hautes sphères de l’Immateria, périple on ne peut plus dangereux dont elle pourrait bien ne jamais revenir… Elle désigna l’une de ses amies, Stacia, pour la remplacer dans son rôle de Promethea sur Terre le temps de revenir de l’au-delà, puis se mit en route. Elle retrouva Barbara dans la neuvième sphère et toutes deux commencèrent une longue descente, de sphère en sphère, afin de sortir de cette dimension et de retrouver le monde, rejointes en route par l’ange gardien de Barbara, une jeune femme adorable qui parle comme un charretier. Je ne résiste pas au plaisir de citer ici comment ce personnage se présenta à Promethea : « Je suis son putain d’ange gardien, qu’est-ce que tu crois ? Je m’appelle Boubou Ramirez. Et toi, t’es qui, p’tit cul ? » Ah, Alan Moore ! Tout un poème, j’adore ! Lorsque s’ouvre ce cinquième volume, Sophie, Barbara et Boubou arrivent à la quatrième sphère, celle de la pitié. Comme je vous le disais plus haut, J.H. Williams III instaure à chaque épisode une identité esthétique inhérente au propos, et c’est alors une suite d’explorations graphiques tout à fait passionnantes auxquelles nous avons droit. Des expériences créatrices à l’intérieur même d’une œuvre ayant pour héroïne l’imagination, engendrant ainsi une alchimie particulière entre le fond et la forme. Des expériences qu’on aimerait voir plus souvent en bande dessinée… Williams III a envisagé le chapitre consacré à la traversée de cette sphère de la pitié en le traitant graphiquement par un hommage à Van Gogh où les personnages dessinés traversent des décors peints « à la Vincent », par touches successives ou tournoyantes, comme les fameux soleils de nuit tourbillonnants du peintre qui donnent leurs couleurs à l’ambiance chromatique générale de l’épisode. D’autres épisodes donnent l’occasion à Williams III d’expérimenter les grisés, ou le style linogravure, par exemple. À la fin du volume, Promethea aura achevé sa quête, et nous aurons eu droit à un magnifique épisode situé dans la dernière sphère, la plus absolue, dans une mise en page, un découpage, une esthétique sublimissimes. C’est vraiment de toute beauté…

Le sixième volume revient à des ambiances moins mystiques rencontrées plus en amont dans la série. Mais ce n’est pas pour ça que c’est moins dingue ! De « retour sur Terre », Sophie Bangs doit faire face à une situation dont elle se serait bien passée : Stacia, son amie à qui elle avait confié son rôle de Promethea durant son absence, ne veut plus lui rendre cet alter ego et compte bien rester la seule et unique Promethea actuelle. Le problème se règlera dans un tribunal assez spécial, oscillant entre Lewis Carroll et Winsor McCay. Le reste de l’album enclenche le début d’un nouveau « cycle » où Promethea, censée engendrer la fin du monde prochainement, doit combattre un autres héros d’Alan Moore : Tom Strong ! Notre sympathique costaud va en effet essayer d’empêcher Promethea de concrétiser cette prédiction tout en essayant de sauver la belle héroïne, estimant plus que grandement cette dernière. Voilà un crossover intéressant ! Mais nous ne saurons la suite qu’au prochain volume, désolé ! Les histoires sont toujours aussi bonnes, les dialogues toujours aussi décalés ou incisifs, et l’art de J.H. Williams III toujours aussi resplendissant. Moore continue d’explorer les méandres de la composition et de la narration avec virtuosité et jouissance, et certaines images ou planches sont vraiment magnifiques. Bien sûr, l’ensemble semble moins délirant que les deux précédents volumes où le périple de Promethea dans les hautes sphères fut l’occasion d’exprimer des mondes graphiques très différents, dans des mises en pages affolantes. Mais l’invention est néanmoins toujours là, au détour du récit visuel. Bref, une série qui ne faiblit pas en beauté et en intérêt et qui mérite amplement d’être présente dans toute bibliothèque digne de ce nom.

TOM STRONG vol.4 (Panini Comics, 100% ABC)

Ce quatrième volume de Tom Strong n’est pas forcément le meilleur de ceux déjà édités en France, mais vous savez bien que quoi qu’il arrive la lecture de cette bande dessinée d’Alan Moore et de Chris Sprouse est néanmoins toujours un vrai plaisir ! Il faut dire que le troisième tome était un chef-d’œuvre de la première à la dernière page (Tom Strong #9 à #14) et qu’il était bien difficile de faire mieux (mais quelle dinguerie, ce tome 3 !!! Je vous conseille vraiment de le lire !!!). Au programme de cette saine lecture, plusieurs aventures cosmiques, épiques, humoristiques, ironiques, et plein d’autres trucs en « iques ». Tout d’abord Tesla (la fille de Tom Strong) se fait kidnapper par les Salamandres, une civilisation enfouie qui n’a rien à envier à celle de l’Homme-Taupe ; mais le cœur de Tesla va vibrer fort, lors de ce récit ! Puis nous lirons une grande aventure en trois épisodes où un certain cow-boy de l’espace va aider nos héros à se débarrasser d’une menace horrible : des fourmis cosmiques géantes (brrrrr !). Enfin, trois courts récits de tout premier ordre clôturent l’ouvrage : Electric Ladyland, somptueusement dessiné par Howard Chaykin, Pourri jusqu’à la Moelle, somptueusement dessiné par Shawn McManus, et La Horde des Héros d’Horatio Hogg dessiné par l’artiste officiel Chris Sprouse qui prend apparemment toujours autant de plaisir à travailler sur cette série puisque ses dessins sont toujours aussi réjouissants.

Avec Tom Strong, Moore continue son travail d’invention par l’hommage, l’un des principaux leitmotiv traversant ses œuvres. Ici, l’hommage-invention est flamboyant et pour tout dire complètement jouissif. Tom Strong revisite tous les archétypes de la littérature populaire pour les triturer sous un éclairage faussement naïf puisque respectueux tout autant qu’irrévérencieux. Ce n’est pas exactement de la parodie, mais plutôt… un certain regard, avec à chaque page une idée délirante, un dialogue franchement décalé ou bien des histoires à tiroirs où Moore s’amuse comme un petit fou pour notre plus grand bonheur de fan de BD et de science-fiction. Le dessin de Sprouse est impeccable pour cette série, raffiné et puissant, esthétique et clair, permettant le réalisme tout autant que la fantaisie.
L’hommage le plus évident dans Tom Strong est bien sûr celui fait à Captain Marvel (le premier de 1940 signé Parker et Beck, pas le deuxième de 1967 signé Lee et Colan). En effet, à l’instar du fameux Captain, Tom Strong a une super famille et même un super animal, qui d’ailleurs partagent avec Tom les titres et couvertures de certains numéros, comme au bon vieux temps. Des couvertures de Planet Stories aux fascicules de science-fiction des fifties et des sixties en passant par le cartoon, Alan Moore revient sur les grands mythes fondateurs qui ont marqué les esprits de plusieurs générations du XXe siècle par la nouveauté des images et l’audace graphique de ceux qui ont voulu faire voyager les lecteurs dans des contrées lointaines et des espaces inconnus pleins de dangers. Le résultat est – pour tout réel amateur de SF et de fantastique – un formidable hommage à tout un pan extrêmement prégnant de l’imaginaire moderne, souvent mésestimé, traité de série B, mais qui a néanmoins forgé l’œuvre de grands artistes et de grands auteurs considérés comme « classiques » aujourd’hui. Ainsi, dans ce quatrième tome, l’invasion des fourmis géantes rappellera bien des souvenirs aux fans de Them ! et autres films de science-fiction américains des années 50 qu’on a bien du mal aujourd’hui à regarder au premier degré…

Voilà, cette « spéciale Alan Moore » est maintenant close, vous pouvez ouvrir les yeux sur le monde. Bon courage…

Cecil McKinley

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