« Chère Patagonie » par Jorge Gonzalez

Que la Patagonie soit chère à Jorge Gonzalez, c’est plus que probable puisqu’il vient de lui consacrer un album de 280 pages ! Et pas n’importe lesquelles ! Il s’est cependant fait aider par les scénaristes Horacio Altuna, Hernan Gonzalez et Alejandro Aguado pour trois des neuf chapitres que compte cet opus retraçant l’histoire d’un peuple et de son territoire, et plus précisément l’histoire familiale et identitaire de son narrateur…

Rappelons tout d’abord que Jorge Gonzalez a déjà signé « Bandonéon » (Dupuis, 2010) où l’on pouvait déjà se confronter à son style atypique : un dessin crayonné, charbonneux, caricaturant ici, esquissant le décor là, amplifiant certaines cases, morcelant ailleurs les visages, jouxtant bribes de textes et dessins en tous genres… Bref, un album au caractère inhabituel et à l’abord difficile. L’histoire concernait déjà l’Argentine à travers un jeune musicien Italien découvrant le Buenos Aires des années trente et le tango. Comme avec « Bandonéon », il faut se lancer, tenter l’aventure d’un dépouillement graphique déstabilisant, contrebalancé ailleurs par des cases plus poussées (représentant notamment des personnages), sinon à des planches quasi vierges. Il faut se laisser porter, emporter, puis peu à peu séduire, avec ici et là des renoncements de lecteur : c’est trop, c’est trop peu ; c’est facile, c’est trop facile… Le pari formel est en effet audacieux et peut laisser le bédéphile décontenancé, comme il en est bien souvent des spectateurs face à des peintures modernes. Pourtant, indéniablement, l’œuvre est originale, riche et attachante.

Elle commence en Terre de Feu, en 1888, en un univers froid et venteux où s’affrontent Indiens et éleveurs de moutons, sans oublier les missionnaires et les petits commerçants. Comme il est dit par le fils de l’un d’eux : « Cet endroit est un trou infernal … Il n’y a que le vent et le silence ». A Facundo (village de la province de Chubut) « Il n’y a que des agriculteurs et des vendeurs de laine. Y a des Indiens. Rien d’autre. ».

C’est avec ces petits commerçants que le récit se poursuit, en 1926, puis encore plus tard à Buenos Aires, en 1939, où le fils, devenu lui-même négociant (et amateur de prostituées), rencontre un cinéaste allemand qui va se passionner pour les Indiens. En 1973, le cœur des préoccupations, c’est la dictature et la répression avant de revenir, en 2009, aux Indiens Tehuelches (communauté Mapuche), victimes au XIXème siècle, d’un véritable génocide : « Dans ces villages perdus de la Patagonie qui sont ancrés dans le passé, chacun vaut pour ce qu’il est en tant que personne et pour l’histoire qui le précède », pas en fonction de ce que l’on consomme !

Au fil de pages, des années, des protagonistes, l’album brosse un siècle d’histoire et de combats, soulignant combien le pays a supporté l’intolérance et le racisme et combien les combats ouvriers ou politiques ont été essentiels pour lui redonner sa fierté… Et toute son histoire, qui commence bien avant les colons, évidemment !

Alors, bon voyage !

Didier QUELLA-GUYOT  ([L@BD->http://www.labd.cndp.fr/] et sur Facebook). http://bdzoom.com/author/didierqg/

 « Chère Patagonie » par Jorge Gonzalez

Éditions Dupuis, collection Aire Libre (26 €) – ISBN : 978-2-8001-5613-2

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