« Photo de la favela » par André Diniz

Alors que les jeux olympiques sont souvent l’occasion d’exproprier des populations défavorisées pour récupérer leurs bidonvilles et remplacer ces derniers par de très couteuses installations sportives, Pékin ou Londres furent le théâtre de ce type de « réaménagements », en sera-t-il de même à Rio ? Ira-t-on effacer quelques favelas pour y installer des pistes de BMX ? Voire ! C’est en tout cas le moment de découvrir cet OVNI qu’est « Photo de la favela » réalisé par André Diniz…

L’OVNI tient au graphisme, pas au sujet et on y reviendra. La matière de l’ouvrage est finalement simple et humaine puisqu’il s’agit des souvenirs d’enfance d’un habitant des favelas, Mauricio Hora, devenu photographe réputé, mais né dans ce qui constitue la première favela de Rio, en 1897. Ce quartier s’appelle alors Morro da Favela et donnera la fin de son nom à tous les quartiers miséreux de Rio au point que ce quartier préfèrera s’appeler par la suite Morro da Providencia.

Le jeune Mauricio y vit au jour le jour la pauvreté et la marginalité de son milieu avec une joie de vivre évidente : pourtant le père est un trafiquant de drogue important, ce qu’on pourrait appeler ailleurs un caïd. Autour de lui, ce ne sont que trafics, règlements de comptes, visites policières musclées, corruption, emprisonnements (du père)… et, parallèlement, maladie de la mère dont la schizophrénie galopante complique la vie quotidienne. Pourtant Mauricio va trouver le moyen de s’extirper de la nasse, en devenant voyeur, plus exactement en devant, à 16 ans, photographe des roublards ou des petites gens. Son œil rivé à l’appareil, il se détache, prend de la hauteur et, finalement, témoigne. Sans réduire la part qui revient au banditisme dans ces quartiers difficiles, Mauricio perçoit aussi l’humanité des habitants et l’entraide qui les unit. Mauricio est aussi l’exemple de celui qui s’en est sorti mais qui, pour autant, ne rejette pas ses origines populaires.

Hora, dont on trouve quelques photos en fin d’album, participera finalement en 2009 à une « installation » remarquée, en collaboration avec le photographe JR, celle qui consistait à donner des yeux aux façades des maisonnettes des favelas par le biais de portraits géants (voir : http://www.degourget.com/2008/08/jr-in-the-rio-favelas/)..

La collaboration est aussi celle du dessinateur André Diniz qui convainc le photographe d’évoquer son enfance et, du coup, cette part d’enfance hors-la-loi. Ensemble, ils arpentent les ruelles et le passé d’un univers où il vit encore car Hora n’a pas quitté sa favela ! Au-delà du parcours sociologico-artistique, l’album est graphiquement très étonnant. D’abord déstabilisé par le jeu cubique des noirs et blancs, le lecteur entre peu à peu dans ce moule binaire qui se joue des perspectives, déforme décors et personnages avec un sens de l’abstraction époustouflant. Jeu de pochoirs, de lumières, d’exposition et de surexposition quelquefois, l’album est à la fois naïf et sophistiqué. Certaines cases sont des chefs d’œuvres. On est évidemment très loin des codes habituels ou des systèmes de représentations connus mais la découverte vaut le détour.

 Alors, bon voyage !

Didier QUELLA-GUYOT  ([L@BD->http://www.labd.cndp.fr/] et sur Facebook).

http://bdzoom.com/author/didierqg/

« Photo de la favela » par André Diniz

Éditions des Ronds dans l’eau (17 €) – ISBN : 978-2-917237-33-5

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