« Turf » T1 et T2 par Tommy Lee Edwards et Jonathan Ross

Fans d’univers improbables et de mélange des genres, voici une mini-série faite pour vous. Premier scénario de Jonathan Cross (entre autres acteur et ami de Neil Gaiman) et dessiné par Tommy Lee Edwards, « Turf » est une bonne surprise mêlant avec talent polar, fantastique et science-fiction…

Nous sommes en février 1929, quelques mois à peine avant le krach d’octobre. L’Amérique est encore en pleine période de Prohibition, et l’ordre n’est plus qu’un concept régi par la corruption. Gangs et flics se partagent le maintien de cet ordre devenu illusoire, au gré de chantages et de conflits d’intérêt. Un contexte on ne peut plus classique narrant le quotidien des années 20 aux États-Unis. Mais les choses se corsent sous la plume de Jonathan Ross qui insère dans cet univers de film noir des intrus faisant déraper notre réalité établie : vampires et aliens vont s’inviter, et pas qu’à moitié. Un vaisseau spatial s’écrase non loin de Coney Island, et une famille venue d’Europe de l’Est – les Dragonmir – ne fait point de contrebande d’alcool mais plutôt de sang… Ces événements incongrus ont-ils un rapport avec l’éviction de certains des gangs les plus puissants de New York ? La police est sur le qui-vive, ainsi qu’une journaliste délurée répondant au nom de Susie Randall. On l’imagine, rien ne va se passer comme dans une histoire « normale ».

 

« Turf » apporte indubitablement un univers rafraichissant aux comics par son point de vue original et assumé. Il n’est pas étonnant de voir ce genre d’œuvre surgir aujourd’hui, car il ne vous aura pas échappé qu’un revival larvé s’exprime depuis quelques temps au sein des comics.  Rien de plus normal, tout n’étant qu’un éternel recommencement : étant arrivés au bout d’une certaine « modernité » ne sachant plus comment aller plus loin après avoir étendu ses tentacules jusqu’à des genres ou sous-genres déployés à l’infini (et voyant que cette surenchère a fini par tarir notre imaginaire blasé par cette même surenchère), le besoin de la réappropriation d’un certain passé pour régénérer nos sens et faire évoluer les comics se fait de plus en plus entendre. Marvel, par exemple, n’en finit plus de draguer l’Âge d’Or sans oser le dire : la collection « Noir » replonge les super-héros dans les années 30 (avec un gros succès public), tente de remettre les Invaders au goût du jour, et va même jusqu’à produire un Deadpool issu des années 50. De son côté, DC lance une « First Wave » redonnant la part belle aux héros des pulps et des comics de la première moitié du 20ème siècle, revisitant certains de leurs plus grands héros (Batman, le Spirit et Doc Savage). Mouvement parallèle à son grand frère le steampunk, le « néo-Golden Age » prend de plus en plus d’ampleur, et ce n’est pas une mauvaise chose. On espère juste que les bandes originales de cette période seront à nouveau éditées, car c’est bien beau de surfer là-dessus en tant que grands éditeurs sans aller plus loin ni assumer totalement la richesse du terreau : si l’Âge d’Or est si génial que ça, alors quand est-ce que vous allez rééditer ses joyaux originels ???? Quand sortira-t-on de notre époque pleine d’effets d’annonces et de profits faits sur le dos des pépites de notre patrimoine laissé en jachère ? Ce coup de gueule soudain n’a rien à voir avec « Turf » et son éditeur français en soi, bien sûr ; c’est une œuvre assez chouette que j’ai eu beaucoup de plaisir à lire. Mais l’un n’empêche pas l’autre, quoi !

Quoi qu’il en soit, donc, « Turf » est une mini-série qui a bien des qualités et qui génère un très bon moment de lecture. Jonathan Ross a parfaitement réussi son melting pot, et l’interaction improbable entre gangsters des années 20, vampires et aliens fonctionne à merveille. Ajoutez à cela une héroïne bien campée et quelques archétypes littéraires sous-jacents, et vous obtiendrez une œuvre très spéciale, non dénuée d’humour et fleurant bon la série Z revisitée. Le trait assez brut et « au charbon » d’Edwards se marie avec bonheur au scénario de Ross et exprime parfaitement la noirceur qui se cache sous les sunlights des légendes de cette époque contrastée. Je ne vous dirai rien de plus sur l’histoire de « Turf » afin de vous en laisser tout le sel et apprécier ses bizarreries à leur juste valeur. L’alchimie entre tous ces éléments disparates n’était pas forcément évidente à concrétiser, et Ross nous offre tout de même là un très bon coup d’essai qui mériterait même un approfondissement ultérieur, ou d’avoir été traité en une maxi-série ; car malgré le plaisir évident que procure cette œuvre, on ne peut que ressentir un semblant de manque, après avoir refermé l’album. Il faut dire qu’il y a là un beau potentiel, qu’on aurait aimé goûter plus longuement… Par contre, je ne vois pas du tout l’intérêt d’avoir édité cette mini-série en deux volumes, c’est « dommage », pour rester poli-tiquement correct et ne pas parler d’argent. Mais que cela ne vous empêche point de découvrir cet OVNI mêlant profondeur et entertainment avec intelligence !

 

Cecil McKINLEY

« Turf » T1 par Tommy Lee Edwards et Jonathan Ross Éditions Emmanuel Proust (15,50€) – ISBN : 978-2-84810-392-1

« Turf » T2 par Tommy Lee Edwards et Jonathan Ross Éditions Emmanuel Proust (15,50€) – ISBN : 978-2-84810-402-7

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