« Tarzan » T1 par Burne Hogarth

Les éditions Soleil n’en sont pas à leur premier rendez-vous avec le célèbre seigneur de la jungle, puisqu’il y a pratiquement vingt ans elles avaient débuté une intégrale « Tarzan » par Foster/Hogarth en onze volumes, qu’au milieu des années 2000 elles proposèrent l’intégrale des « Tarzan » signés par Roy Thomas et John Buscema, et qu’encore récemment elles éditèrent quatre volumes du « Tarzan » de Dubois et Manning. Aujourd’hui, pour fêter le centième anniversaire de la naissance du fameux homme-singe d’Edgar Rice Burroughs, Soleil propose à nouveau une intégrale du « Tarzan » de l’Âge d’Or, restaurée et bénéficiant d’une nouvelle traduction. Une bonne nouvelle puisque la précédente intégrale était devenue difficilement disponible…

C’est avec un très grand plaisir que nous retrouvons « Tarzan » pour cette intégrale, car, finalement, cette œuvre a été à la fois beaucoup et peu publiée en France, connaissant le meilleur comme le pire. En petits formats, censurée, parfois bien éditée mais vite épuisée, rarement dans la continuité : « Tarzan » fait partie de ces œuvres historiques du 9ème Art que tout le monde connaît mais qui n’a pas bénéficié d’un suivi légitime. Ainsi, depuis la dernière intégrale Soleil des années 90, le « Tarzan » d’Hogarth avait disparu des rayons de librairie, empêchant toute une génération d’accéder à cette bande dessinée mythique. Avec cette nouvelle intégrale restaurée, nous assistons donc à une véritable résurgence de cette œuvre, franchissant un nouveau siècle de publication. Selon la même logique que précédemment, Soleil publiera à la suite du « Tarzan » d’Hogarth celui d’Hal Foster, légendaire premier dessinateur de « Tarzan » en comics mais moins connu du grand public. C’est vrai qu’Hal Foster, lorsqu’il dessinait « Tarzan », n’était pas encore arrivé au paroxysme de son style : c’était magnifique, notamment dans les contrastes et le rendu réaliste engendré par le travail des ombres, mais c’est bien avec « Prince Valiant » que toute l’étendue de son génie graphique allait exploser et s’imposer comme l’un des meilleurs de son temps. Il serait injuste et idiot de ne jurer que par le « Tarzan » d’Hogarth, car qu’on le veuille ou non il y a bien un héritage de Foster qui perdure dans l’identité visuelle de cette œuvre. Avec ce premier volume regroupant les épisodes parus initialement de 1937 à 1939, nous assistons donc aux premiers pas d’Hogarth dans la jungle fantastique de Burroughs. Et c’est passionnant.

 

Évidemment, Hogarth trouva dans « Tarzan » – plus que dans toute autre création – le terrain idéal pour exprimer toutes ses prérogatives artistiques. Celui que l’on nomma le Michel-Ange de la bande dessinée, obsédé par l’étude de l’anatomie et du modelé par l’ombre et la lumière, ne pouvait espérer plus beau contexte pour dessiner des corps sans vêtements ou presque, dans toutes les positions possibles et imaginables, au sein de décors réalistes et foisonnants peuplés d’animaux aux anatomies très spécifiques. Et il ne va pas se gêner pour explorer la chose de bout en bout. Ce premier volume nous permet de constater de l’évolution du style d’Hogarth sur cette œuvre durant les deux premières années de création. Nous ne sommes évidemment pas déjà dans le « Tarzan » baroque et époustouflant où Hogarth délirera sans fin dans des constructions graphiques qui marquèrent ensuite des générations de lecteurs et d’artistes, mais l’intérêt de son art est déjà présent, faisant passer cette œuvre dans une nouvelle dimension esthétique. Si durant ces deux premières années le physique de Tarzan n’évolue pas grandement (il reste massif et peu expressif, la souplesse épileptique viendra après), il n’en est pas de même pour les décors qui vont être le théâtre de la vraie révolution esthétique. Au départ, la végétation est traitée de manière très réaliste – voire quasi naturaliste – par Hogarth, et nous pouvons admirer la luxuriance des détails de la flore qui n’a d’égale que celle de la jungle elle-même. Mais petit à petit (« à cause » de la place des récitatifs dans les cases et du goût immodéré d’Hogarth pour la composition), le décor se détache de la seule voie descriptive pour explorer par intermittence d’autres représentations plus graphiques. Ainsi, les fameuses feuilles de palmiers se dépouillent de leurs détails internes pour n’être plus qu’un contour rempli d’une couleur à peine dégradée, masse essentiellement graphique permettant à Hogarth de ne pas perdre le contexte environnemental tout en ne noyant pas l’action dans un foisonnement de détails. Ces silhouettes végétales deviendront même l’une des spécificités d’Hogarth, reconnaissables entre toutes et témoignant de son génie esthétique. Quant aux personnages, il est intéressant de constater qu’au départ Tarzan est abordé de manière un peu moins réaliste que les autres protagonistes, le visage plus figé et son anatomie traitée de façon assez brute. Parfois (surtout dans les expressions du visage), on sent bien qu’Hogarth n’a pas encore trouvé l’équilibre graphique voulu avec le personnage de Tarzan : il le cherche encore, sans refermer totalement le champ des possibilités. Les animaux, eux, donnent à Hogarth le plaisir de dessiner toutes les formes de la vie avec grâce et force, et c’est un festival de poses animales où le dessinateur se délecte de la puissance d’évocation de chaque espèce.

 

Ces premières aventures de Tarzan sous le trait d’Hogarth sont assez systématiques, constituant plus un thème décliné à l’infini qu’une réelle suite d’histoires différentes. La structure et les éléments du récit sont toujours les mêmes : Tarzan rencontre une peuplade, une tribu, un convoi auxquels il se retrouve confronté de manière plus ou moins positive, et finit par se joindre à eux pour combattre un ennemi belliqueux. Bien sûr, à chaque fois, le patriarche, le roi ou le chef de ce groupe humain a une fille ravissante qui tombera amoureuse de Tarzan, engendrant une dimension glamour et mélodramatique à cette bande dessinée d’aventures exotiques et sauvages. Mais, pour différentes raisons, ces idylles entre ces jeunes femmes et l’homme-singe resteront toujours impossibles, et le héros repartira seul pour de nouvelles péripéties. Il y a en fait dans cette œuvre tous les archétypes des récits de l’Âge d’Or, y compris celui de la belle en péril et du héros au destin solitaire, dans des élans mélodramatiques assumés et affirmés. C’est l’époque où le vilain est « infâme », ses yeux roulant de machiavélisme dans un décor en clair-obscur, où le péril est annoncé au lecteur avec un effroi complice mais assez théâtral pour impressionner, où les valeurs du bien sont défendues avec pugnacité, démontrant tout le courage du héros prêt à mourir pour la victoire de l’idéal humain. Se replonger dans « Tarzan » aujourd’hui, c’est aussi la possibilité pour les jeunes générations et pour ceux qui n’auraient qu’une vision très galvaudée du personnage de se rendre compte de toutes les nuances qui sont exprimées au sein de ces récits néanmoins plutôt basiques. Non, Tarzan n’est pas ami avec tous les animaux ; comme avec les humains, il y a des conflits et des amitiés qui naissent, selon les personnalités. Non, les ethnies – « civilisées » ou non – ne sont pas stigmatisées de manière manichéenne ; dans chaque rang se cache le meilleur comme le pire de nous-mêmes. Non, Tarzan n’est pas bas de plafond ; il agit toujours dans une réflexion humaniste. Etc. Ce côté humaniste – s’appliquant aussi au règne animal, l’humanisme devant être ici interprété dans sa dimension de respect de la vie dans son ensemble et non comme du nombrilisme humain post-religieux – se précise çà et là, par petites touches. Ainsi, dans l’épisode des demi-hommes où une expédition recherche le chaînon manquant entre l’animal et l’homme, des créatures proches de l’homme préhistorique donnent l’occasion de porter un regard sur notre évolution et nos valeurs. Alors qu’un garde s’acharne sur un singe blessé à terre en le rouant de coups, Tarzan « s’emporte face à cette cruauté gratuite humaine… un vice inconnu des bêtes ».

 

Certes, aujourd’hui cette œuvre peut sembler un peu désuète, très ancrée dans une période révolue (on sera un peu étonnés de voir que même en Afrique, le Péril jaune semblait présent !), mais son intérêt artistique reste de tout premier ordre, nous offrant de magnifiques spectacles visuels qui ne vont cesser de s’amplifier avec le temps. C’est aussi le moyen de constater comment le style d’Hogarth est arrivé à un tel niveau avec les années, par le biais d’éléments bien précis. Par exemple, le fait qu’il n’y ait pas de bulles mais des récitatifs directement insérés dans la case sans même un cartouche a obligé Hogarth à installer des espaces vierges qui devaient participer pleinement à l’esthétique de la composition bien au-delà de leur rôle de réceptacle textuel. Grâce à cette contrainte spécifique (car elle n’est pas plus contraignante que l’espace à installer pour un phylactère, mais engendre d’autres paramètres dans l’équilibre de la composition, le texte n’ayant aucune délimitation avec le dessin), Hogarth a de plus en plus utilisé l’espace vierge du papier en tant qu’élément de la composition, le poussant à aborder les formes et les masses de ses décors de manière différente, plus fortes et plus discrètes à la fois, demandant un sens de la construction de l’image exigeant et talentueux afin d’établir un équilibre idéal entre masse et vide tout en restant très lisible. Mais ce n’est que l’un des éléments passionnants de cette œuvre, et nous avons hâte de lire les prochains volumes qui vont exponentiellement devenir toujours plus beaux, toujours plus dingues sur le fond comme sur la forme. Sautez donc sur la première liane venue et élancez-vous jusqu’à chez votre libraire favori pour découvrir ou redécouvrir ce joyau de la bande dessinée mondiale.

Cecil McKINLEY

« Tarzan » T1 par Burne Hogarth Éditions Soleil (29,95€) – ISBN : 978-2-3020-2072-6

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