« Enemigo » par Jiro Taniguchi

Un nouveau manga de Jiro Taniguchi est toujours un événement. Pourtant, « Enemigo » n’a rien de nouveau… Cette histoire date de 1984. Loin des aventures simples et nonchalantes de « l’Homme qui marche », on découvre un Taniguchi réaliste, maniant à merveille la plume, dans un récit d’action et d’aventure réjouissant.

Le scénario de ce manga peut paraître banal pour un public francophone habitué aux récits d’action, avec des classiques de la BD comme « Lefranc ». Pourtant, en 1984, au Japon, la grande aventure héroïque et réaliste prenant place dans un pays lointain n’est pas quelque chose de courant. La plupart des héros populaires sont japonais et ne sont que peu souvent envoyés hors des frontières de l’archipel du soleil levant. Ici, l’action se déroule en Amérique du Sud, au Nacencio, dans un climat de tension politique extrême, suite à une dictature qui a tourné à la guerre civile. L’entreprise japonaise Seshimo a en charge la transformation du pays, afin de passer d’un état de jungle à une société prospère exploitant au maximum ses terres agricoles. Bien évidemment, cela ne plaît pas à tout le monde, à commencer par les USA, pays proche exportant massivement ses denrées alimentaires. Du coup, la guérilla continue à être fournie en armes et finit par kidnapper le président de Seshimo, afin d’obtenir une rançon et surtout l’arrêt immédiat des travaux. Vétéran de la guerre du Vietnam, Kenichi est bien décidé à sauver son frère des griffes de ces mercenaires. Son statut actuel de détective privé vivant aux États-Unis ne lui ouvrira pourtant pas toutes les portes comme il l’espérait. Kidnappings, meurtres, trahisons, complots politiques, amour, combats à l’arme lourde, corps à corps et courses poursuite effrénées sont au menu de ce manga.

En France, quand on parle de Taniguchi, on pense immédiatement à « l’Homme qui marche », « Le Sommet des dieux », « Au temps de Botchan », « Le Journal de mon père » ou « Quartier lointain ». On oublie souvent « Blanco », l’histoire de ce chien dans le Grand Nord, que le Maître était venu présenter en personne au festival d’Angoulême en 1991. C’est pourtant cette période de sa vie qui est aujourd’hui éditée chez nous. « Enemigo » est fortement inspiré des polars noirs américains, mais aussi de la bande dessinée franco-belge. Taniguchi ne s’en cache pas et revendique même ses emprunts tirés des quelques livres d’auteurs français qu’il a eu la chance d’acquérir dans les années 80.

Couverture de la réédition japonaise de 2007.

La version d’« Enemigo » qui nous est présentée aujourd’hui est une traduction de la réédition datant de 2007. En plus des 268 pages de bande dessinée pure, un long cahier de bonus complète le volume. On y trouve une galerie montrant les dessins parus en tête de chapitres lors de la prépublication dans la revue Play Comics, quelques pages de croquis ayant servi à la conception de la couverture, et surtout, une postface de 18 pages indispensable. Et pour cause ! Elle contient un entretien de Taniguchi, qui revient sur son travail et sa vision de la bande dessinée japonaise depuis 25 ans, sans oublier des interviews de grands auteurs européens, tels Vittorio Giardino, François Schuitten et Baru, qui donnent leurs sentiments sur cette œuvre et détaillent les emprunts du maître à la BD occidentale (ce qui prouve sa bonne connaissance du sujet). Des textes qui concluent intelligemment ce livre…

« Enemigo » représente ce qui se faisait de mieux en Gekiga (1) au milieu des années 80. Si ce manga reprend bien au début les codes traditionnels du récit d’aventure et du polar à l’américaine, afin de faciliter notre immersion dans l’histoire, les repères volent rapidement en éclats, au fur et mesure que le récit avance. La fin, qui semblait évidente au départ, se trouve, en fait, au milieu du livre. Et la véritable conclusion en surprendra plus d’un. Le scénario reste simple et l’intrigue est bien menée. Même si c’est un manga d’action, les habitués de Taniguchi apprécieront son rythme parfois lent et contemplatif. Il serait dommage de passer à côté d’un tel pavé, ne serait-ce que pour l’importance historique de l’œuvre.

Gwenaël JACQUET

« Enemigo » par Jiro Taniguchi
Édition Casterman, collection Sakka (13.95 €)

(1) Gekiga : Terme créé en 1957 par Yoshihiro Tatsumi, afin de designer la bande dessinée dramatique et donc plus adulte par rapport aux productions destinées principalement aux enfants.

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