« Bêtes de somme » T1 (« Mal de chiens ») par Jill Thompson et Evan Dorkin

Disons-le tout de suite : cet album est une petite merveille, un bijou, un vent frais qui dépoussière nos attentes convenues de lecteurs empressés. Drôle, charmant, intelligent, malin, réalisé par un tandem hors pair, « Bêtes de somme » ravira à la fois les fans de comics, les amateurs éclairés de récits fantastiques, et les amis des animaux. Une prouesse. Un délice. Mon coup de cœur du mois.

Cela faisait longtemps que je n’avais pas eu envie de relire tout de suite un comic sitôt ma première lecture achevée : encore, encore, encore ! Il faut dire qu’Evan Dorkin ne s’est pas contenté d’avoir une brillante idée de départ ; cette idée, il l’a déployée dans un remarquable équilibre échappant à bien des écueils, évitant bien des clichés, et engendrant un univers si cohérent qu’il apparaît comme un modèle classique du genre tout en étant assez original pour lui apporter du sang neuf. Il y a quelques années, Dorkin avait eu envie d’écrire une histoire autour d’une niche hantée. Son éditeur chez Dark Horse, Scott Allie, était d’accord pour tenter l’aventure, souhaitant que Dorkin prenne aussi en charge la partie graphique. Mais l’humilité et la lucidité de ce scénariste/dessinateur l’ont poussé à s’effacer pour proposer Jill Thompson comme dessinatrice attitrée, ce qui fut accepté comme une évidence. Et en effet, ces deux-là se sont bien trouvés, dans une entente frôlant l’osmose puisqu’on pourrait aisément croire que cette œuvre a été réalisée par un seul et même auteur ; une œuvre à l’image de Jill Thompson, espiègle et sensible. « Bêtes de somme » (« Beasts of Burden »), c’est un peu un B.P.R.D. animal : une petite meute chiens accompagnés d’un chat qui enquêtent sur les phénomènes paranormaux du voisinage. Cela aurait pu donner une série gnangnan, enfermée dans un concept enfantin ou seulement décalé, voire anecdotique ; c’est tout le contraire, nous offrant un modèle de liberté d’écriture où se télescopent humour, fantastique et fable animale. Quant à Jill Thompson, elle signe là l’une de ses plus belles aventures graphiques, nous époustouflant avec ses sublimes aquarelles. Mon dieu ce que c’est beau !

 

Au départ, ils sont cinq chiens de races différentes (Terry, Dobey, Carlton, Cador et Bégueule) et un chat roux tigré répondant au nom de Sans-Famille. Confrontée à des phénomènes surnaturels, notre petite bande va fourrer son museau dans l’étrange pour dénicher des explications à ces phénomènes et combattre les forces du mal. Tous ont un caractère différent et forment un groupe hétéroclite mais complémentaire qui va brillamment venir à bout de certains maléfices, au point qu’un bobtail ayant le statut de « Sage Berger » (instance canine supérieure) les considère aptes à rejoindre son rang. Au gré de leurs aventures, notre super-équipe poilue va se retrouver face à toutes sortes d’horreurs : chiens zombies, loup-garou, pluie de grenouilles, spectres canins, roi des rats et autres sorcières félines… Evan Dorkin explore les grands classiques de l’horreur et leur rend hommage en les articulant dans une nouvelle dimension animale, de manière frontale tout autant que décalée. Le scénariste a su mélanger les genres pour en tirer un matériau à la fois tendre, inquiétant et drôle, l’angoisse étant contrebalancée par un humour ravageur. Dorkin a réussi le tour de force de ne pas engendrer d’anthropomorphisme : ses chiens ne parlent pas comme des humains, mais bien comme des chiens, on ne sent pas de transposition, et trouvons les mots qui sortent de leur gueule tout à fait normaux. Un seul exemple parmi d’autres, lorsque Terry soupire un « Depuis quand n’ai-je pas couru après ma queue..? » avec nostalgie, Carlton lui répond : « Depuis ce matin, abruti. »

 

J’avoue qu’en tant que fou des chats (ma passion pour les minous frôle le syndrome psychiatrique), j’ai eu une petite tristesse en me rendant compte d’après la couverture que cette équipe était très majoritairement canine et non féline. Mais, très vite, cet intégrisme affectif s’est évaporé, totalement séduit par ces super-toutous. Là aussi on ne peut que saluer l’intelligence et le savoir-faire de Dorkin qui a su établir un équilibre parfait : Sans-Famille, le seul chat de la bande, n’est ni un faire-valoir ni un personnage central au vu de son statut, mais un électron complémentaire idéal qui – mine de rien – nuance la logique de meute canine : sans lui, nul doute que ces chiens agiraient de manière plus linéaire, et perdraient en intérêt. De même, les autres chiens et chats rencontrés lors de leurs péripéties offrent d’autres facettes de personnalités qui enrichissent le propos, que ce soit Dymphna, Miranda, Bill ou la bande des Chats-z’a-novas. Bref, qu’on soit minouphile ou toutouphile, on ne peut qu’être comblé par cette œuvre qui regorge d’inventions, de drôlerie, de sentiments et de second degré. J’adore. Si je ne me retenais pas, j’en miaulerais.

 

Enfin, arrêtons-nous devant l’immense talent de Jill Thompson. Son travail d’aquarelle sur « Bêtes de somme » est sublime. Un cours de peinture magistral. C’est plus que beau, c’est incroyablement beau. Depuis que j’ai lu cet album, je ne peux m’empêcher de l’ouvrir à nouveau, au hasard, pour admirer avec plus d’attention chaque case, chaque trait de pinceau, émerveillé devant l’apparente simplicité de la touche et son efficacité en termes de contraste et de composition chromatique. Un talent qui prend encore plus d’importance lorsqu’on découvre en fin d’ouvrage, parmi les bonus, une planche de Thompson telle qu’elle se présente avant la mise en couleurs : incroyable comme le crayonné est succinct, évitant tout détail et ne campant que les silhouettes, dans une ascèse entendue. On se rend compte alors combien Jill Thompson a dessiné cette œuvre par la couleur et non le trait, sculptant les ombres et les lumières et définissant les détails à la seule lueur de son pinceau. C’est passionnant à contempler, et l’on aimerait avoir toutes les planches crayonnées pour les comparer au résultat final afin de mesurer pleinement le travail effectué. Jill Thompson a réussi à peindre des chiens et chats très réalistes tout en leur ajoutant ce petit quelque chose qui leur donne le minimum cartoonesque nécessaire. On sourit souvent en voyant combien les attitudes si symptomatiques de nos amis les bêtes sont restituées avec justesse ; une justesse qui ajoute au phénomène de réalisme fantastique. C’est magnifique. Et comme ça fait plaisir de sentir combien Thompson s’est épanouie en dessinant tout ceci, elle l’artiste si sensible qui en avait presque pleuré de devoir quitter la série « Sandman » à cause de la logique polygraphique de Gaiman – qu’elle comprenait néanmoins tout à fait. Son amour des bêtes transpire à chaque case, et tout ceci est réjouissant à lire, à voir, à revoir.

 

Les éditions Delcourt ont bien fait les choses, nous proposant l’intégralité de cette série (à part le crossover avec Hellboy) : non seulement les quatre épisodes de la série régulière, mais aussi les récits qui étaient parus avant dans des titres anthologiques de Dark Horse, comme The Dark Horse Book of Hauntings, of Monsters ou of Witchcraft. Le dossier de bonus qui clôt l’album nous permet de profiter des commentaires délicieux de Jill Thompson, et dans sa postface, Dorkin nous narre la genèse et l’histoire de cette création originale. C’est donc avec une immense impatience qu’on attend d’autres épisodes de cette série atypique et géniale qui a gagné quelques Awards bien mérités depuis 2004. N’hésitez pas à découvrir « Bêtes de somme », vous ne le regretterez pas. En une lecture je suis devenu fan absolu. Ouaf ! Miaw !

 

Cecil McKINLEY

« Bêtes de somme » T1 (« Mal de chiens ») par Jill Thompson et Evan Dorkin Éditions Delcourt (19,99€) – ISBN : 978-2-7560-3150-7

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Une réponse à « Bêtes de somme » T1 (« Mal de chiens ») par Jill Thompson et Evan Dorkin

  1. Platinium dit :

    Tout à fait d’accord avec toi.C’est un pur bijou que Bête de somme, une belle bd plein de trouvailles et d’émotions, c’est beau, c’est triste, c’est fort et touchant.
    Un bon comics très rafraîchissant! À suivre…