« Les Voyages de Juan Sans Terre » T4 (« Sur la terre des sans terre ») par Javier De Isusi

Avec « Sur la terre des sans terre », l’auteur espagnol Javier de Isusi achève une étonnante dérive sud-américaine qui a mené son personnage Vasco à se frotter aux réalités sociales et conflictuelles de ces régions latino-américaines toujours en lutte. Ce voyage, c’est d’abord celui de l’auteur parti en Amérique Latine pendant un an. Voyageur sans appareil photo, de Isusi croque dans son carnet les lieux, les gens, note les histoires qu’on lui raconte et qui constituent désormais la matière des « Voyages de Juan Sans Terre ». Chacun des tomes se situant dans un pays particulier, reprenons le fil du récit là où il commence, au Mexique…

En 2005, en proposant la traduction de « La Pipe de Marcos », les éditions Rackham ont à cœur de faire connaître un récit politique, ancré dans la réalité contemporaine, évoquant le zapatisme qui déchire le Chiapas, cette région au sud-ouest du Mexique, entre Oaxaca et la frontière guatémaltèque. Là, le sous-commandant Marcos défraie la chronique… Pourtant Vasco n’est pas là pour ça, il est à la recherche de Juan, un ami disparu. Il débarque à San Cristobal de la Casas et enquête auprès d’une compagne qui dresse le portrait d’un rêveur qui « planait à dix mille » et  voulait vivre dans une communauté indigène. Plus loin, du côté de La Realidad, les témoignages se font confus. Vasco n’est pas pressé, il attend, écoute, recoupe les informations et profite des hamacs… Alors que tout prêt la révolution végète, s’étiole ou fait semblant. Comment savoir ?! En fin d’album, l’auteur remercie tous ceux qui, là-bas, dans la « verdoyante terre chiapanèque », lui ont ouvert leurs portes et leurs cœurs, tandis qu’une journaliste espagnole brosse en quelques pages l’état d’es lieux du zapatisme, ce « Papillon qui provoque la tempête » et analyse le travail de Javier de Isusi.

Avec «L’Île de Jamais Jamais», tome 2 des « Voyages », c’est d’abord le Guatemala qui accueille. Juan est venu là, puis il est parti, lassé du lac Atitlan, ce petit bout de monde grignoté par les touristes. Vasco gagne alors le Nicaragua et arrive à Granada où il rencontre Hector, un apprenti-écrivain qui lui conseille d’aller sur l’île d’Ometepe où Juan se terre peut-être…

Vasco s’informe encore et toujours découvrant l’histoire du pays : celle de Somoza, de la révolution sandiniste, puis de la Contra, bref un pays en guérilla perpétuelle, celle d’un peuple attachant avec lequel il se lie d’amitié.

L’auteur aime d’ailleurs ces moments de conversation qui révèlent les caractères, les doutes, les angoisses, celles d’un gamin, Chico, celles d’une jeune femme, Wendy…

Là encore, en postface, un certain Saracino raconte Ometepe « Réalité parmi les fictions » commentant utilement les détails et les points essentiels du récit.

 

« Rio Loco » se situe, lui, entre Equateur et Pérou et il y est certes question de Juan que Vasco poursuit toujours mais aussi et surtout des dernières tribus indiennes encore épargnées par la civilisation. L’album commence à Quito, sur un Vasco installé dans un fauteuil en osier jouant les Corto Maltese. Hector l’écrivaillon n’est pas loin.

« Ecrire, juste une excuse pour voyager », dit-il ! Ils embarquent à Coca et vont connaître la vie à bord du bateau qui défie la jungle omniprésente.

À Iquitos, c’est encore la ville moite, les boites de nuit… Les villages perdus sont pour très bientôt. Juan y est venu, y a vécu, pourquoi pas eux !

Mais tout cela est troublant jusqu’au délire (très belle scène, d’ailleurs, planches 130 à 155). Au final, un dossier « Autres codes, autres droits » sur « Les peuples indigènes faces au défi de l’interculturalité » est particulièrement bien venu.

 

Enfin, dernière étape : « Sur la terre des sans terre ». La quête conduit Vasco au milieu des luttes des paysans sans terre du Brésil… Nous n’en dirons pas plus sur la façon dont l’auteur conclue son récit – plus de 600 pages ! -, quelles réponses il apporte, ou pas ! Disons simplement que la fin ne déçoit pas et qu’au bilan, cette histoire humaniste et engagée, soulignant les dégâts du libéralisme ou la disparition des cultures indigènes, s’avère une « fresque chorale » (pour reprendre les mots de l’éditeur) tout à fait réussie. Si De Isusi n’esthétise pas quand il dessine (son trait va à l’essentiel et c’est quelquefois un peu gauche), il sait aussi à d’autres moments, trouver le trait juste, un trait qui s’affirme au fil de volumes.  Qui plus est, peu à peu, son personnage prend corps, tient la route, la rampe et le récit nous emporte. De Isusi est incontestablement un bon raconteur, de ceux qui prennent leur temps et font bavarder hommes et femmes de rencontres en nous laissant le temps de regarder, d’imaginer, quelquefois même de nous révolter.

 Alors, bons voyages…

Didier QUELLA-GUYOT  ([L@BD->http://www.labd.cndp.fr/] et sur Facebook); http://bdzoom.com/author/didierqg/

 « Les Voyages de Juan Sans Terre » T4 (« Sur la terre des sans terre ») par Javier De Isusi

Éditions Rackham (21 €) – ISBN : 978-2-87827-143-0 

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