« Hanjuku Joshi » T1 par Akiko Morishima

La semaine dernière, nous vous expliquions le jeu de mots du titre « Lily la menteuse » et sa lecture proche du terme Yuri, représentant l’amour lesbien. Yuri, c’est aussi le nom d’une collection, bien nommée, chez l’éditeur Taïfu. Second titre publié sur le thème de l’amour entre femmes, « Hanjuku Joshi » fait suite à la série en 5 volumes « Girl Friends » de Milk Morinaga.

Yae est une jeune fille mal dans sa peau. Elle ne s’accepte pas comme elle est et ses changements morphologiques la dérangent. Elle vient d’intégrer une nouvelle école n’accueillant que des jeunes filles. Là, elle se sent plus à l’aise, sauf face à Chitose Hayami qui lui semble bien trop libérée. Pourtant, les contraires s’attirent souvent ; en plus, Chitose voit en Yae la copie conforme de son premier amour. Entreprenante, elle va forcer sa camarade à affirmer sa féminité en mettant plus en valeur sa poitrine opulente et son côté mignon, avec son visage tout en rondeur et sa voix fluette. Elle va l’aider à s’affirmer et ne plus cacher sa vraie nature.

Voici le premier manga d’Akiko Morishima publié en France. Pourtant, cette auteure à succès est extrêmement prolifique au Japon. Elle travaille pour Yuri Hime, le plus connu des magazines de lesbiennes, mais elle a également œuvré pour des shôjo manga classiques. Dans sa jeunesse, elle ne pensait absolument pas s’orienter vers la création de bandes dessinées. Son rêve était d’être une employée de bureau typique avec une petite vie tranquille et un salaire régulier. Entre temps, elle a étudié le design architectural, sans jamais imaginer avoir le talent suffisant pour devenir mangaka professionnel. Pourtant, son premier travail a été pour le magazine lesbien Anise, pour lequel elle a réalisé des YonKoma (1). Après l’arrêt du magazine, elle a continué ses strips sur internet avant d’être reprise dans diverses publications. Née en 1973, elle s’est mise à écrire des mangas lesbiens après avoir constaté que ce genre était peu présent dans sa jeunesse. De rencontre en rencontre, elle envisagea d’en faire sérieusement son métier. Sortant du cadre du fanzinat, elle s’y mettra à fond : car dessiner des mangas de qualité nécessite une grande volonté et un travail contant. En général, elle peut scénariser et dessiner une trentaine de pages par mois. Avec l’aide d’assistants, cela monte à peu près à 50 pages. Son dessin est extrêmement détaillé et soigné ; c’est pourquoi elle n’écrit que pour les magazines mensuels et non pour les revues hebdomadaires. Dans son atelier, elle a généralement deux assistantes pour l’aider. Une planche commence par la mise en page et le placement succinct des éléments en crayonné. Puis les assistantes tracent le cadre, finalisent les décors et elle dessine tout le reste, notamment chaque personnage, entièrement. Ensuite, elle redonne ses planches aux assistants qui réalisent les finitions pour qu’ensuite elle peaufine, elle même, le dessin en ajoutant les trames ; ce qui est rare chez les dessinateurs professionnels organisés en studio. En effet, c’est généralement une tâche confiée aux petites mains.

Beaucoup de manga homos ou lesbiens sont réalisés par des auteurs hétéros voir du sexe opposé au public concerné. Est-ce parce que Akiko Morishima est elle-même lesbienne qu’elle sait mieux que quiconque et de manière plus crédible, représenter un amour fusionnel entre deux femmes ? Peut-être qu’en effet c’est un début de réponse, pourtant, son manga est rempli de stéréotypes. D’un côté, on a la jeune fille nubile blonde découvrant son corps sans l’accepter réellement et d’un autre, une fille plus affirmée et quelque peu entreprenante, aux cheveux courts et foncés, véritable garçon manqué. Pourtant, si ces clichés sont bien réels, « Hanjuku Joshi » adopte un traitement de l’histoire où les scènes de sexe ne relèvent pas du voyeurisme et les passages de la vie quotidienne servent réellement l’histoire. On est à mi-chemin entre un titre érotique et un simple manga Moé (2) servant à émoustiller les jeunes adolescents. Avant d’arriver sur les rares scènes explicites, mais non vulgaires de ce manga, un cheminement en guise de préliminaire raconte une vraie histoire d’amitié, de découverte et d’acceptation de soi. Si le sujet principal reste focalisé sur les deux héroïnes, Yae la blonde et Chitose la brune, une romance entre Edogawa, la jeune professeur(e) et Hanashima l’allumeuse, s’ajoute au fil des pages. Pourtant, rien ne prédestinait ces deux personnages secondaires à s’intéresser l’un à l’autre, surtout Hanashima qui revendique son hétérosexualité et son pouvoir de séduction servant à manipuler le sexe masculin. Edogawa, pour sa part, n’a jamais réussi à trouver le bonheur en compagnie des hommes et c’est pourquoi Hanashima usera de ses charmes sur elle, dans un jeu qui les dépasse toutes les deux. Cette histoire dans l’histoire permet de mieux cerner les divers protagonistes et offre un récit plus dense, tout en étant plus fluide également.


« Hanjuku Joshi » n’est ni un hymne gay, ni un manga renfermant un message revendicatif quelconque. Tout en douceur, c’est une ouverture vers l’acceptation de soi, de son corps, de ses sentiments et de la recherche d’un épanouissement sans tabou. Le titre « Hanjuku Joshi » n’a pas été traduit en français, sa compréhension est en effet assez difficile. Hanjuku étant un terme de cuisine indiquant quelque chose de mi-cuit comme un œuf mollet. Joshi symbolisant les filles, on peut aisément comprendre le sujet de ce manga : des jeunes filles n’étant pas encore pleinement épanouies sexuellement et n’ayant généralement pas franchi la pas d’une relation hétérosexuelle. Tout un programme, une fois expliqué comme ça…

Gwenaël JACQUET

« Hanjuku Joshi » T1 par Akiko Morishima
Édition Taïfu (7,99 €) – ISBN : 9782351806128

(1) Yon Koma ou 4 koma : histoires en quatre cases disposées verticalement et souvent humoristiques. Déroutant pour un Occidental, le déroulement répondant toujours aux mêmes règles narratives comme expliquées dans l’article sur le manga « K-On ».

(2) Moé : courant du manga mettant en scène des jeunes filles souvent dans des poses équivoques et en total décalage avec leur âge supposé. Le terme Moé vient du japonais et signifie qu’une plante vient de germer et est en train de grandir.

Hanjuku Joshi volume 1 © AKIKO MORISHIMA 2008

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