« Mémoires de Viet Kieu » T2 (« Little Saigon ») par Clément Baloup

Après « Quitter Saigon » publié en 2006, puis complété et réédité à La Boite à Bulles, en 2010, Clément Baloup consacre un second volume à ces « Mémoires de Viet kieu ». « Little Saigon » met ainsi en scène des individus contraints et forcés de voyager mais qui, parvenus aux États-Unis, resteront indéfectiblement attachés à leurs traditions et à leur terre d’origine…

Comme dans son précédent ouvrage – mais dans un style graphique très différent, on y reviendra -, Baloup s’est basé sur des interviews pour construire son album. Lauréat Hors les Murs 2009, le projet « Little Saigon » a bénéficié « des moyens nécessaires à un séjour américain », car ce qui intéresse désormais l’auteur, c’est la diaspora vietnamienne aux États-Unis, de New York à San Francisco. Baloup récolte ainsi nombre de témoignages qui sont autant de parcours improbables, de destins éclatés, et d’existences nouvelles à reconstruire coûte que coûte.

Dès les première pages, le dépaysement s’impose : là, à Sans Fransisco et plus exactement dans un quartier difficile d’Oakland, de l’autre côté de la baie, c’est une Philippine, Romy, qui lui fait découvrir les spécialités laotiennes à son visiteur, rappelant au passage que la guerre du Vietnam a touché également le Laos et le Cambodge. Romy le guide ensuite vers une Japan Town (de la même manière qu’il existe de nombreuses  China Towns), pour enfin découvrir non pas une Vietnam Town mais, du côté de San José, une Little Saigon, comme on les nomme. C’est l’occasion de partager le destin d’Anh, une fort belle Vietnamienne qui, avant de tirer avantage de sa beauté aux Etats-Unis, en a subi les inconvénients, alors qu’elle n’était qu’adolescente dans les camps de réfugiés (harcèlement, viols). De Malaisie à l’Indonésie, sa vie s’est aussi nourrie de la rencontre d’autres réfugiés aussi démunis qu’elle et qui, pour certains, « boat people », ont connu le triste sort que leur réservaient les pirates des mers.

Le rêve américain est évidemment de plus en plus ancré chez chacun d’eux, mais la réalité à l’arrivée sera bien décevante : l’accueil est quelquefois quasi inexistant  et la liberté retrouvée se fissure dans des quartiers miséreux où se développent des « gangs de viets » qui font la loi, comme c’est le cas dans la Little Saigon de Los Angeles.

Rencontre émouvante encore avec Yen, ou le destin d’une championne de volley dont le moins qu’on puisse dire est que son chemin vers la liberté fut chaotique et douloureux… Celui  d’Hoa, installé en Caroline du Sud, est non moins étonnant : il est devenu riche en décortiquant des crevettes ! Ce qui séduit aussi dans cet ouvrage, c’est que Baloup ne cherche pas à nous infliger des vies totalement malheureuses et désespérantes. Il sait aussi souligner ce que les uns et les autres ont gagné dans ces épreuves : la force et le goût de vivre et pour certains celui d’aimer (comme dans le dernier récit « Amour de jeunesse »).

Graphiquement, cet album se démarque totalement du précédent : l’auteur qui jouait de contours charbonneux ou peaufinait des couleurs impressionnistes, change son crayon d’épaule et pratique un trait plus sec, plus dépouillé, quelquefois appuyé d’une mise en couleur monochrome. La première surprise passée, on oublie et on se émouvoir et impressionner par ces paroles d’exilés, meurtris, broyés, mais forts, très forts.

Alors, bon voyage…

Didier QUELLA-GUYOT  ([L@BD->http://www.labd.cndp.fr/] et sur Facebook)

http://bdzoom.com/author/didierqg/

« Mémoires de Viet Kieu » T2 (« Little Saigon ») par Clément Baloup

Éditions La Boite à Bulles (22 €) – ISBN : 978-2-84953-129-4

« Quitter Saigon » : voir notre précédente chronique.

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