Jack Kirby et Frank Robbins, quand deux géants se rencontrent…

Nous savons qu’en 1938, tandis que Jack Kirby travaille pour le studio Universal Phœnix d’Eisner & Iger (et qu’il produit « Dr. Hayward », « Monte Cristo » et le western « Wilton of the West »), il cherche aussi des éditeurs et des syndicates … Pour finalement atterrir chez Associated Features Syndicate, où il dessinera sa deuxième bande western « The Lone Rider », avant d’enchaîner sur la série Bob l’aviateur, toutes deux reprises par Frank Robbins… Qu’en est-il exactement de ces transitions ? Peut-on parler de collaborations entre Kirby et Robbins ? Retour sur un pan inconnu de la carrière du « King of Comics », avec ses « newspaper strips »… et quelques scoops mondiaux !

 Kirby et Robbins dans l’Ouest américain…

La bande hebdomadaire « Wilton of the West » de Jack Kirby pour Eisner & Iger.

Lance, alias Jack, Kirby.

C’est probablement grâce à ses échantillons de « Wilton of the West » que Jack a pu être engagé par le Associated Features Syndicate à la fin de l’année 1937.

Sous le pseudonyme Lance Kirby, il dessine les tout premiers daily strips de «The Lone Rider », le 3 janvier 1939.

La série est vendue à quelques quotidiens. Après six strips « teaser », «The Lone Rider » débute réellement  le 8 janvier, scénarisé par Robert W. Farrell.

Né Izzy Katz, Farrell est un ancien avocat radié du barreau (comme l’explique Joe Simon dans son livre « Comic Book Makers »).

Farrell a donc démarré une nouvelle carrière en tant qu’éditeur de bandes dessinées (selon Ron Goulart dans son ouvrage « The Funnies », le Associated Features Syndicate lui appartient) et comme scénariste (il est aussi responsable d’un comic strip intitulé « Yankee Girl », pour le même syndicate).

Daily strips de « Lone Rider » par Kirby & Farrell.

 Quelques semaines plus tard, le 18 février 1939, Jack perd son emploi sur « The Lone Rider », l’éditeur lui préférant le dessinateur Frank Robbins… Mais celui-ci sera également remplacé un mois plus tard (l’équivalent de 24 strips) par le médiocre Geo Brousek (1)

Signalons que cette série est sortie en France sous le nom de « Masque Rouge » dans Hurrah n°193 (12/2/39) au 214 (23/5/40), avec Kirby dans les n°193 à 202… Elle a également été compilée en deux récits complets collection Les Belles aventures (éditions Mondiales) n°3 et 4 (11/1947), sous les titres : « Le Masque rouge » (Kirby & Robbins) et « L’Homme au couteau » (Robbins et Brousek).

« Lone Rider » par Frank Robbins et Geo Brousek.

Couverture de Famous Funnies n°76.

La participation de Jack à « The Lone Rider » aurait pu s’arrêter là… Mais en 1939-40, les strips sont rassemblés et réédités sous le titre « Lightning and the Lone Rider » (certainement pour éviter des problèmes avec les ayant-droits de « Lone Ranger ») dans Famous Funnies, l’un des premiers comic books américains, édité par Eastern Color. La série y est publiée en couleurs, à raison de 2 pages à 4 strips par numéro, à partir du n°61 (août 1939). Les bandes quotidiennes de Kirby y ressortent jusqu’au n°66, suivies de celles de Robbins… Mais, semble-t-il, pas les strips de Brousek… À noter que Max Gaines, l’éditeur de Famous Funnies, fait enlever les trames avec la mise en couleurs, abîmant passablement les dessins…

De façon assez surprenante, Jack continue l’histoire avec 9 pleines pages totalement inédites, entre les n° 72 (juillet 1940) et 76 (novembre 1940), faisant discrètement évoluer ce « Lightning and the Lone Rider » vers la science-fiction, avec un curieux personnage au visage démesuré (le Docteur Chuda), dernier survivant d’une race disparue… Puis, sans explication, Jack interrompt la série… Sa charge de travail considérable chez Timely explique certainement cela…

Une page de « Lightning and the Lone Rider » de Famous Funnies n°76.

Kirby et Robbins en avion :  Les « Scorchy Smith » ghostés par Kirby

Mais revenons début 1939… Jack Kirby déçu de son éviction de « The Lone Rider », cherche du travail … Peut-être pour se faire pardonner, Bob Farrell et Frank Robbins lui proposent un travail d’assistant sur « Scorchy Smith » (alias « Bob l’aviateur » en France), un daily strip d’aventure alors très populaire diffusé par Associated Press Newsfeature.

Un daily strip de Scorchy Smith de Noël Sickles.

Créé en 1930 par John Terry, mais popularisé par le grand Noël Sickles de 1933 à 1936, « Scorchy Smith » est ensuite repris par Bert Christman (jusqu’à son départ à la guerre en 1938), puis par le tandem Howell Dodd (dessin) et Frank Reilly (scénario).

En mai 1939, Bob Farrell et Frank Robbins débarquent sur la série. Mais Robbins est toujours occupé sur « The Lone Rider » et a besoin d’un peu d’aide… Le temps qu’on lui trouve Brousek comme remplaçant… D’où la demande faite à Jack…

Kirby a à nouveau du travail, ghostant « Scorchy Smith » pendant plusieurs semaines dans le riche appartement de Robbins à Manhattan…

Les deux premiers strips de "Scorchy Smith" par Kirby. Jack et Bob Farrell débutent le 22/5/1939 (ici, la deuxième bande), après le départ d’Howell Dodd et Frank Reilly (strip 1)... Reproduit à partir de l'édition française dans Supplément Tarzan 6/1950.

Les bandes du 24/5 au 26/5/39 par Kirby, toujours tirées du Supplément Tarzan.

Bandes des 27 et 28/5/39. La deuxième semble avoir été dessinée (ou tout au moins encrée) par Robbins. Donc, Jack ghoste au moins la première semaine complète de Robbins sur « Scorchy Smith ».

Cinq autres strips crayonnés par Kirby, intervenant plus tard dans l'histoire (malheureusement sans indications de dates). Reproduit à partir du récit complet collection Les Belles Aventures n°48 (éditions Mondiales, 1e trimestre 1946).

Les quatre premières bandes (toujours sans indications de dates) sont de Kirby. Même source.

Kirby semble avoir dessiné ces cinq autres daily strips, publiés dans le récit complet collection Les Belles Aventures n°150 (éditions Mondiales, 3e trimestre 1946).

Cinq autres bandes également exécutées par Kirby. Même source.

Encore six strips de Jack...

Le sigle de Fox Publishing.

Malheureusement, il est difficile d’évaluer avec précision combien de semaines Kirby est resté sur « Scorchy Smith » avec les indications de date effacées et les strips remontés en fascicules par les éditions Mondiales. Mais Jack semble y avoir travaillé pendant quelques mois, avec quelques interruptions… En tout cas, c’est la première fois qu’ils sont dûment identifiés et reparaissent depuis plus de cinquante ans…

Bob Farrell : le premier « coach » de Jack Kirby dans la profession ?

Il semblerait que le rôle joué par Farrell dans la première partie de la carrière de Jack ne s’arrête pas là… À ce moment-là, le scénariste est visiblement plus intéressé par les profits qu’il peut générer en tant qu’éditeur… Il abandonne « Scorchy Smith » après sept mois, laissant le strip entièrement à Robbins.

À la fin des années 30, Farrell s’associe à Victor Fox pour monter Fox Publishing. La société est située sur Lexington Avenue, dans le même bâtiment que National…

Et fin 1939, juste après son passage sur « Scorchy Smith », Kirby y est embauché comme dessinateur d’atelier. La connexion semble évidente !

Fox publie les comic books Wonder Comics (qui devient Wonderworld Comics au n°3), Mystery Men, Fantastic Comics… Jack travaille au montage des pages publicitaires à 15 $ la semaine. Il s’ennuie copieusement…

Comic Books de Fox Publishing.

C’est alors que Fox veut se diversifier sur d’autres médias : les comic strips et la radio.

Il cherche parmi ses employés quelqu’un de capable de dessiner un daily strip du « Blue Beetle », un super-héros également publié dans Mystery Men Comics.

Après un début hésitant par Charles Nicholas, le 8 janvier 1940, c’est tout naturellement à Jack qu’on confie la série. Farrell connait bien l’expérience de Kirby dans ce domaine… Jack reprend le strip le 15 janvier, signant toujours Charles Nicholas, et c’est l’occasion pour lui de dessiner son premier super-héros. Jack écrira, dessinera et encrera la série jusqu’au 9 mars 1940. Mais le daily strip n’est pas un succès : le seul journal identifié à ce jour comme l’ayant publié est le Boston Evening Trancript, et le strip repris par Louis Cazeneuve s’arrêtera  en novembre 1940.

Daily strips de « Blue Beetle ».

Photographie de Simon & Kirby du début des années 40...

Fox recherche un directeur de publications… Qu’il trouve, grâce à une petite annonce, en la personne de Joe Simon.

Jack rencontre Joe en février 1940… Et celui-ci remplace rapidement Farrell en tant que coach et associé… Bien qu’aucun témoignage de Jack n’ait corroboré cette théorie, Farrell semble avoir joué ce rôle charnière, dans la carrière débutante du jeune Kirby…

Simon & Kirby partent chez Timely en avril 1940 et le reste appartient à l’histoire…

Quant à Farrell et Fox, ils montent la société Comicscope, vendant par correspondance des mini caméras, projetant des bandes dessinées de super-héros (un peu comme les visionneuses Banania en France). En même temps, Farrell reprend du service en tant que scénariste et n’hésite pas à écrire en free-lance pour l’atelier d’Eisner et Iger (signant Bob Farrow ou Bob Lerraf), malgré les rancunes passées (lire notre « Coin du patrimoine » sur Jack Kirby, pour des précisions sur « l’affaire  Wonder Man »).

Une publicité pour Comicscope + Captain Flight Comics.

Lone Rider Comics.

Farrell quitte Fox en 1944 pour monter sa propre maison d’édition, la Four-Star Publications.

Il publie notamment Captain Flight Comics, mais sa société fait faillite en 1947.

Farrell revient aux comic books en 1951 avec Farrell Publications et sort 26 numéros de The Lone Rider, renouant avec le personnage sur lequel il a commencé sa carrière, avec le dessinateur Jack Kamen.

En 1954, sous le sigle Ajax, il publie à nouveau des super-héros : Black Cobra, les personnages Fox Samson, Phantom Lady, Wonder Boy… Avant la cessation de son activité en 1958.

Comic books d’Ajax...

À ce moment-là, il projette de relancer le quotidien Brooklyn Eagle, et propose à Joe Simon de s’occuper de sa section bandes dessinées. Celui-ci refuse. En 1966, Farrell s’associe à Myron Fuss et monte Eerie Publications, noyant les kiosques d’histoires d’horreur très moyennes  dans les magazines noir et blanc Horror Tales, Terror Tales, Weird et Tales from the Tomb, copiés sur les publications Warren.

Magazines d’Eerie Publications.

Quant à Jack, il devait retrouver son ami Frank Robbins en 1958…

Kirby et Robbins, toujours en avion, mais cette fois-ci avec «Johnny Hazard »…

Jack vient de perdre ses commandes chez Atlas, suite à l’implosion de la société en mai 1957. Il travaille en pointillé chez National, sur des épisodes occasionnels de « Challengers of the Unknown » pour la revue Showcase et des petites histoires SF dans Tales of the Unexpected, House of Secrets, House of Mystery, My Greatest Adventure… Il ne réalise qu’une trentaine de planches par mois et est loin d’être à plein rendement…

Jack contacte alors son ami Frank Robbins pour lui demander s’il n’a pas de travail à lui proposer…

Daily strip de « Johnny Hazard ».

Robbins a démarré son daily strip de «Johnny Hazard » le 13 août 1944, suivi de près des pages du dimanche (le 5 juin)… Avec un succès aussi énorme que mérité…

Et Robbins décide de donner sa chance à Jack sur les sunday pages de «Johnny Hazard » !

Après quelques essais de crayonnés en fin d’année 1957, Jack fait les layouts pendant 7 semaines, du 13 avril au 25 mai 1958…, permettant à Robbins de souffler un peu, en ne faisant que les scénarios et les encrages des sunday pages, sans compter les daily strips…

Sunday Pages du 22/12/57 et du 19/1/58 : probablement les essais de Kirby (visibles dans la composition et les positions des personnages). Source : Smack n°5 (1968).

Sunday Pages du 13/4, 20/4, 27/4 et 25/5/58 de «Johnny Hazard », layoutés par Jack. Source : Smack n°6 (1968).

Ces Sunday Pages, à notre connaissance inédits en France, ont été identifiés par nos soins comme étant de Kirby, et c’est  la première fois que l’information en est donnée…

Kirby croise Robbins à Marvel dans les années 1975-76…

La rencontre suivante a lieu 17 ans plus tard…

Dès le début des années 70, Robbins voit ses revenus diminuer du fait de la baisse des pré-achats de sa série «Johnny Hazard » par les journaux. Il se lance dans les comic books… chez DC, d’abord, avec « Batman » (Detective Comics 426, 429 de 1972), puis chez Marvel, où il travaille sur Ghost Rider (n°12, 17-19 de 1975), Captain America (n°182, 189-192, même année)…

Comic books de Frank Robbins chez DC et Marvel.

Quant à Jack, après 5 ans chez DC, où il a réalisé son « Fourth World » (New Gods, Mister Miracle, Forever People, Jimmy Olsen), The Demon, Kamandi, Omac…, il est revenu à Marvel…

Photos d’une Comics Con de 1974, avec Frank Robbins, Joe Simon, Phil Seuling, Roy Thomas et sa femme Jean (photo 1)... Photo 2 : Robbins et Simon...

Et, chez Marvel, le scénariste Roy Thomas vit son rêve de gosse, en ressuscitant le « All-Winners Squad », l’équipe réunissant les grands héros de la Timely (Captain America, Submariner et la Torche humaine), au sein d’un nouveau groupe baptisé « Invaders ». Il s’adjoint deux de ses idoles : Frank Robbins au dessin… et Kirby pour les couvertures !

Le «All-Winners Squad» de All-Winners n°19 (1946) + couverture de Invaders n°16 par Kirby

Jack et Frank collaborent ainsi aux n°3, 4, 6 à 12 de la série… Du travail de commande, certes, mais des comic books très plaisants, réalisés par deux monstres sacrés de la BD, en collaboration avec l’un des meilleurs scénaristes de sa génération  !

Cover + splash de Invaders 4 (1/76), paru en France dans Titans 26 (mai 1980).

Jack et Frank ne devaient malheureusement plus se revoir après cela…

… Avant de s’en aller pour de bon en 1994, le 6 février pour Kirby et le 28 novembre pour Robbins… La fin d’une époque…

Keen Detective 6.

Jean DEPELLEY, avec l’aide précieuse de Louis Cance

(1)   George Brousek est un dessinateur de l’atelier Centaur Publishing, dirigé par Lloyd Jacquet (avant que celui-ci ne s’en aille pour monter Funnies Inc., un studio mercenaire packageant les sommaires des toutes jeunes maisons d’édition de comic books de la fin des années 30).

On peut voir son travail (scénario et dessin) sur la série « Dan Dix, Ship Detective » publiée chez Centaur dans Keen Detective 6 et 7 (juin et juillet 1939).

mise en page : Gilles Ratier, aide technique : Gwenaël Jacquet

Galerie

4 réponses à Jack Kirby et Frank Robbins, quand deux géants se rencontrent…

  1. JC LEBOURDAIS dit :

    Excellent comme toujours :)

    JC

    • Jean Depelley dit :

      Merci pour ce commentaire ! Les bandes de journaux de Kirby sont très peu connues, y compris aux Etats-Unis… Ce dossier a été rendu possible grâce à l’aide de l’ami Louis Cance (Hop!) et à ses archives phénoménales… Merci à lui ! Une copie de cet article a été envoyée au Kirby Collector…

  2. Ping : Projecteurs et Vues d'Avant Guerre » Archives du Blog » Le COMICSCOPE et les B.D. américaines des années 40

  3. phl dit :

    très intéressant; disposez vous d’une source sur la bibliographie de Johnny Hazard en dailies comme en SP de 1944 à 1977, et avez vous pour l’année 1977 la liste des épisodes publiés (dernière année de JH)?

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