THE ART OF AUSONIA

Vous ne connaissez pas Ausonia ? Les éditions Pavesio ont publié un très bel album où vous pourrez vous plonger dans l’univers de cet artiste incroyable…




De l’autre côté des Alpes, à Florence exactement, vit un artiste étonnant et pour tout dire génial. Il se fait appeler Ausonia et vient du monde de la peinture. Chez lui, peu de bandes dessinées, mais des livres, remplis de mots, synonymes d’images en gestation, d’univers entre les lignes qui ne prennent sens qu’avec l’expérience directe de la vie. Il n’est pas encore assez vieux pour qu’on ose le monter au pinacle parmi les grands de la bande dessinée ; il est encore bien trop tôt, et l’œuvre n’est pas assez volumineuse. Pourtant, il faut bien avouer quand on regarde le travail de cet artiste qu’il y a là une puissance et un talent qu’on peine à trouver ailleurs en Europe en ce moment (publié, j’entends bien), beaucoup continuant d’aligner les cases sans se poser la moindre question. Eh bien moi je le dis, et je n’ai pas peur, et tant pis pour les conséquences : Ausonia, avec ses deux livres publiés (je ne parle pas du présent art book), est un auteur complet, un artiste génial, un créateur brillant. La maturité de son travail, la réflexion et la lucidité qu’il a sur son parcours et son processus créatif, la connaissance parfaite de l’image, de la couleur et de la narration, le culot de créer ce qu’il veut comme il le veut, sans oublier sa très grande humilité : tout ça le rapproche des artistes qui ont déjà un parcours gigantesque derrière eux et qui ont su rester intègres dans un périple artistique personnel ne souffrant pas l’approximation et la facilité. L’art et la vie d’Ausonia se répondent constamment dans un regard sur l’existence où le plaisir et la tristesse s’aiment et se détestent selon la respiration du moment.


 


Deux livres seulement, oui, certes… mais quels livres : Pinocchio, Histoire d’un Enfant (publié en France chez Pavesio en octobre 2006) et P-HPC (édité en Italie chez Imatra Bløøm en mai 2007). Pas des albums de commande où dessiner n’équivaut qu’à remplir une mission, pas des albums faits dans l’urgence d’un ego professionnel où l’émotion peut se tarir malgré soi, ni des produits culturels qui ne savent plus ce qu’ils ont à dire, mais des albums abordés et réalisés en tant qu’être humain, totalement, en tant qu’artiste, obligatoirement, sans concessions, et sur un temps de gestation et de création complètement surréaliste par rapport au marché et aux tendances actuelles. Imaginez : sept ans de travail pour réaliser P-HPC !!! Mais quel résultat ! Il est éminemment plaisant de savoir qu’alors que notre monde et ses exigences nous poussent tous à aller toujours plus vite, à consommer toujours plus vite (de tout et n’importe quoi), à passer à côté de tout en n’ayant finalement rien alors que nous possédons sans relâche, il est bon, donc, de savoir qu’il existe encore quelque part des artistes qui vivent selon la respiration de leur art, sans choix de carrière ni pensée de vocation, debouts parce qu’ils font mais sans fausse attitude, des artistes qui n’ont pas peur de vivre avec une œuvre des années durant s’il le faut, avec même parfois une arrière-pensée pour Walt Whitman, l’homme aux mille vies, mais l’homme d’un seul livre… Selon Ausonia, « Avoir la possibilité de remplir les pages blanches d’un livre pour raconter une histoire, c’est merveilleux, c’est une expérience puissante qui te fait passer des années entières de ta vie à suivre quelque chose qui n’est important que pour toi, et que personne ne connaît. »


 


Ausonia traverse sa vie avec en l’arrière de son cerveau – apparemment en constant éveil – des espaces de création où la simple vision d’un couple dans la rue, l’ombre d’un bâtiment sur une terrasse de café, la posture cocasse d’un pigeon ou l’apparition soudaine d’un rai de lumière, peuvent déclencher des élaborations narratives, des émotions à articuler selon une vision introspective, dans une sincérité absolue de la réception du réel. Il sort alors son appareil photo, capte le moment s’il le peut, ou sort un carnet afin d’écrire quelques mots, de griffonner une silhouette. La vision est déjà en train de se transformer en création artistique, s’insérant dans tel ou tel projet en cours, telle création espérée. Par fragments ainsi « prélevés » dans la réalité de tous les jours, Ausonia reconstitue en amont son ressenti de l’humanité afin de le reformuler dans un profond travail de réflexion affective qui va le mener à sa narration du projet. Entre mots, photos et dessins, la topographie de son imaginaire prend forme, intimement.


Si Ausonia est avant tout un peintre, son goût immodéré pour la narration l’a inévitablement poussé vers la bande dessinée. Le cliché voudrait qu’un peintre aimant la littérature puisse se retrouver naturellement dans un processus alliant les mots à l’image, avec toutefois ce risque énorme de savoir raconter et dessiner des histoires sans pour autant savoir faire de la bande dessinée, c’est-à-dire savoir articuler cette hydre qu’est la narration. Non seulement Ausonia échappe à ce schéma, mais en plus il réussit à pousser l’art de la bande dessinée beaucoup, beaucoup, beaucoup plus loin que la plupart des auteurs bénéficiant actuellement d’une meilleure couverture médiatique que lui. Je ne parle pas forcément de Pinocchio (qui est tout de même une réussite totale aux vues de ce que je viens d’énoncer), mais bien de P-HPC, un album malheureusement encore inédit en France, où le travail graphique, narratif, esthétique, chromatique, pictural d’Ausonia utilise les codes de la bande dessinée avec une liberté et une maîtrise époustouflantes, réussissant même par le biais d’un éventail technique assez conséquent à atteindre un niveau d’excellence qu’on ne retrouve guère que chez des artistes comme Dave McKean. Je sais, je fais des longues phrases.


 


Vous l’aurez compris, Ausonia n’est pas un peintre qui joue au cartoonist, c’est bel et bien un grand auteur de bande dessinée qui – s’il fait le parcours qu’il doit faire – risque de nous proposer des ouvrages de tout premier ordre, participant pleinement à l’évolution de la bande dessinée par l’acuité avec laquelle il articule déjà les possibilités qu’offre encore cet art en termes d’invention et d’exploration. Écriture, photographie, travail de l’image par ordinateur, crayonnés, peintures, dessins, incrustations, modelage, graphisme, utilisation du vide : l’art d’Ausonia est une gigantesque technique mixte où plusieurs médiums se rencontrent ou se côtoient, se mélangeant ou se juxtaposant selon le discours et l’atmosphère en place, dans une rigueur et une honnêteté artistique sans appel. Car si Ausonia avoue ne pas lire beaucoup de bandes dessinées, il lit les bonnes et en a totalement assimilé la nature et l’essence. Il suffit de parler avec lui de Will Eisner ou de Bill Sienkiewicz pour se rendre compte à quel point il a compris les rouages les plus essentiels tout comme les possibilités les plus audacieuses du genre.


Cerner les contours de l’univers de cet auteur protéiforme (mais nettement fasciné par le roman-photo) revient à lui retirer tout sens, puisqu’il est une galaxie en constante expansion, en recherche, refusant tout carcan ou vice de forme. Faire un ouvrage sur l’œuvre d’Ausonia était donc un pari difficile qu’ont relevé avec brio les éditions Pavesio puisqu’ils ont laissé le soin à Ausonia de présenter lui-même son travail par des introductions aux différents chapitres et des commentaires s’installant avec une malicieuse insolence à la place des textes de légendes. Il est comme ça, Ausonia. Il ne lâche pas l’affaire, jamais, juste pour expliquer que tout est vain, mais sans nihilisme. The Art of Ausonia est donc une visite guidée par l’artiste lui-même, une belle opportunité que nous offre cet album d’appréhender le mieux possible les racines de ce qui est en train de se jouer chez cet homme. « La créativité est l’enfant que je ne pourrai jamais engendrer » nous dit-il en exergue de l’ouvrage. Toute l’humanité d’Ausonia se retrouve dans cette énigmatique et touchante déclaration créant le trouble en nous. Oui, c’est ça. Ausonia est un auteur qui trouble autant qu’il ouvre des dimensions cachées au plus profond de nous.


 


Car l’importance d’Ausonia ne se résume certainement pas à son talent de peintre ou de bande dessinateur. Derrière les images il y a une réelle pensée qui se développe dans des cheminements précieux, dans un réel souci de la précision et de l’évidence exprimée, portée par des valeurs à la fois politiques, affectives, philosophiques, poétiques, éthiques ou encore métaphysiques. Une sorte d’humanisme aussi désespéré que révolté, regardant la globalité du monde au microscope afin d’en tirer une épiphanie, un semblant de sens, une lumière, là, au milieu du bourdonnement qui nous asphyxie corps et âme. L’absurdité du monde tel qu’on le construit ne cesse de heurter Ausonia dans ce qu’il a de plus cher, et celui-ci entend dans son œuvre se frayer un chemin afin de nous réapproprier notre humanité, une humanité perdue dans un maelström d’inepties sociales, économiques et politiques insupportables. La déshumanisation, la violence sociale et la possibilité d’un amour sont les trois thèmes qui traversent l’œuvre et le discours d’Ausonia de manière prégnante, faisant de lui non pas un auteur engagé mais un artiste qui combat avec les tripes de son talent pour ne pas se résigner à accepter ce qui nous détruit, en écho à ce qu’écrivit Nietzsche dans Ecce Homo : « Le mensonge de l’idéal fut jusqu’ici l’anathème jeté sur la réalité, et l’humanité même en est devenue mensongère et fausse – jusque dans ses instincts les plus profonds – au point d’adorer les valeurs inverses de celles qui lui auraient garanti l’épanouissement, l’avenir, le droit éminent à un avenir. » Malgré tout, la lucidité et la résistance engendrent à mesure de leur acuité développée une propension à la tristesse, à la mélancolie, vécue parfois dans de sombres moments où tout espoir, toute énergie salvatrice, s’en retrouvent comme anéantis. Ce rapport entre existence et création – avec tout l’équilibre à maintenir que cela sous-entend – est une alchimie qu’Ausonia définit ainsi pour lui-même : « Le fait est que faire des livres comme je les fais est la seule consolation vraiment apaisante que je puisse avoir dans cette existence de merde. »


 


Mais il serait peut-être temps de parler de l’album en lui-même, non ? À moins que vous ne soyez déjà plus là…


Faire un art book dans le même format (couverture rigide i tutti quanti) qu’un album de bande dessinée est une idée qui trouve ici pleinement sa raison d’être. Un bel album d’images vénéneuses, ni trop court ni trop long, donnant assez d’éléments aux lecteurs pour que ces derniers aient envie de se plonger dans les livres d’Ausonia sans pour autant trop en dévoiler. L’ensemble de l’album réussit à donner un bon aperçu de toutes les directions que prend cet artiste exigeant et talentueux. Une superbe humilité et une conscience du travail à accomplir qui transparaissent çà et là, dans une recherche narrative, une peinture inquiétante, des compositions échafaudées par informatique. Quatre « chapitres » structurent la visite guidée.


 


Le premier est consacré à DDV, un projet en cours et au long cours qui a beaucoup à voir avec l’univers de P-HPC. Un projet mêlant bande dessinée, photos, écriture, croquis, peintures, illustrations et graphisme pur, qu’Ausonia résume magnifiquement ainsi : « C’est un recueil de dialogues entre un artiste et une personne/produit. Une histoire sur la censure et l’autocensure. Un récit illustré sur la possibilité de faire de l’art à l’intérieur du puissant marché de l’art. » Encore un projet ambitieux, donc, et ô combien nécessaire : au sein de ses créations, Ausonia, sans posture ni démagogie, réussit à parler des choses essentielles comme personne (mais de toute façon bien rares sont ceux qui semblent vouloir en parler réellement), et c’est ce qui en fait aussi un artiste important, un artiste de la pensée. Les images qui nous sont présentées de ce projet sont troublantes, érotiques et glaciales, repositionnant l’existence ou la non-existence du corps dans les visions urbaines qui nous servent de référents contextuels – et inconsciemment formateurs de comportements.


 


Le deuxième chapitre, lui, est consacré au fameux Pinocchio, un album que j’espère vous n’avez pas loupé ! Si c’était le cas, je vous conseille très vivement de vous le procurer, car même s’il est – apparemment – plus « sage » dans la forme que les autres projets d’Ausonia, cet album est un petit bijou. L’auteur a décidé ici de reprendre l’un de ces contes populaires qui ont bercé un nombre incalculable d’enfants afin d’en démonter la logique et dévoiler tout ce que ces œuvres apparemment inoffensives ont de pervers dans les valeurs qu’elles véhiculent, formatant l’esprit des jeunes cerveaux pour mieux les mener à accepter la seule existence voulue par la société : celle du mensonge et du pouvoir, asservissant toute velléité d’amour, de dignité, d’intégrité pour mieux se repaître des corps et des âmes ainsi neutralisés. Certes, et vous aurez raison, Ausonia n’est pas le premier à dénoncer les valeurs négatives présentes dans les grands classiques de notre patrimoine culturel, mais celui-ci le fait avec une profondeur, une justesse et une créativité de tout premier ordre. Ce livre, c’est un peu Alice au Pays des Merveilles chez Kafka. Et malgré un dessin plutôt « classique » et l’apparente « œuvre de fantaisie » que le premier regard semble déceler en ouvrant l’album, on ne peut que très vite être chamboulé et touché très profondément dans sa chair par ce qui se passe et ce qui se dit dans ces pages. La réalité d’une cruauté absolue, injuste, dégueulasse, une logique qui donne envie de gerber. À travers une vision de Pinocchio tendant vers l’horrifique, Ausonia dépeint avec une émotion et une humanité bouleversantes l’existence tragique d’un être qu’on veut casser ; et qu’on brisera quoi qu’il arrive. L’un des points les plus remarquables de cet album est le travail narratif mis en place sur plusieurs niveaux tout au long du récit. En plus de la narration alternée, parallèle, chromatique, Ausonia a installé une narration sous-jacente, aussi graphique que mentale, en entourant tous les passages qui se passent pendant le procès de Pinocchio par des fragments d’images en sépia atténué venant en écho à ce qui est vu dans les cases. Cela crée une tension et une ambiance complémentaire très fortes, ajoutant à l’angoisse de la situation un sentiment d’impuissance et d’emprisonnement où tout espoir semble perdu d’avance, exprimant aussi la pression inconsciente que l’on subit tous. Vous trouverez pour illustrer tout ceci des planches de croquis, des recherches, élaborations et mises en couleurs qui vous inviteront à découvrir certains dessous de cette œuvre qui ne peut laisser indifférent.


 


Le troisième chapitre ne porte pas de nom, simplement suggéré par trois points de suspension, et présente des travaux très divers, inclassables. Peintures, jeu de tarot, roman-photo, bd, design… De très belles pages.


 


Enfin, le quatrième et dernier chapitre est consacré à l’œuvre la plus emblématique d’Ausonia, le fabuleux, magnifique, étrange, somptueux P-HPC (Post-Human Processing Center) qui contient en lui tout ce que j’ai pu dire depuis le début de ce dossier. Le thème de la déshumanisation, de l’amour à retrouver, du fascisme mou déguisé en démocratie progressiste qui ne fait que briser les personnalités en allant contre les valeurs premières de la vie, tout est là, dans cette œuvre qui a – je le rappelle – accompagné Ausonia pendant sept années. D’ailleurs je lui laisse à nouveau le soin de présenter son travail, il le fait si bien : « P-HPC représente le type de livre auquel je veux me consacrer au cours des prochaines années, un objet qu’on feuillette, lit, regarde… sans savoir exactement ce qu’on a entre les mains. Parce que ce n’est rien de précis, sinon une histoire à lire. C’est un hymne contre le travail et contre l’idée des histoires d’amour comme on nous les vend dans toutes ces chansons et cette littérature. C’est l’histoire de deux jeunes qui vont au massacre de leur adolescence dans une usine hyper technologique où ne trouvent un emploi que des hommes mécaniques. Ça parle de l’inutilité des sacrifices qu’on fait par amour quand cet amour n’est pas partagé. Et de comment Ausonia se fout des règles de marketing… » Capito ? Lorsqu’un tel fond est exprimée dans une telle forme – encore une fois proche des prérogatives créatrices d’artistes tel que Dave McKean – on ne peut que constater avec P-HPC qu’Ausonia est bel et bien entré dans le rang de ceux qui ont apporté une œuvre majeure à la bande dessinée. Même si les yeux et les têtes de ceux qui font, éditent ou lisent des bandes dessinées devraient maintenant admettre que de grandes créations inclassables sont possibles et que certaines ont déjà été réalisées, il se peut que P-HPC soit encore un peu trop avant-gardiste pour qu’il soit totalement compris et édité en France, ce qui est en tous points regrettable. Mais ne désespérons pas, espérons, plutôt. Espérons qu’un éditeur français permettra à un lectorat passionné par l’évolution des images actuelles (et de leur portée sur de réelles créations contemporaines) de pouvoir lire ce chef-d’œuvre mais aussi ceux à venir, car ce qu’Ausonia a déjà conçu laisse présager l’émergence d’une future très grande signature de la bande dessinée qu’il serait insensé d’ignorer.


 


 


 


Cecil McKinley.


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