Hommage à Serge Saint-Michel

Hommage à Serge Saint-Michel, père de Kouakou, Carambole et Calao, titres phares des éditions Segedo, qui ont accompagné durant 20 ans, le quotidien des écoliers africains.

Le scénariste français Serge Saint Michel est décédé le 31 mai 2007 à 76 ans. Auteur de près d’une centaine d’albums en presque 50 ans de carrière, il fut l’un des auteurs les plus prolifiques de sa génération (1) depuis le journal Record dans les années 60 jusqu’à ces derniers albums sur Paris (Le roman de la tour Eiffel et Les très riches heures de Notre dame de Paris aux éditions du cygne) et sur Massoud (Avec Massoud, dessiné par James Kada) en 2004.

 

Sa disparition a été peu saluée par la presse spécialisée, seul Claude Moliterni lui consacrant un très bel article sur le site BD Zoom (2), signe d’un certain manque de reconnaissance de la profession au cours de sa carrière (3).

 

Mais Serge Saint Michel est surtout connu en Afrique pour avoir participé durant 20 ans à l’aventure de l’éditeur Segedo, créateur des magazines Kouakou, Calao et Carambole.

 

Ces magazines, distribués gratuitement dans les écoles d’Afrique avec le soutien du Ministère français de la Coopération, constituèrent la référence en matière de littérature jeunesse pour toute une génération d’africains et furent souvent leur premier contact avec la bande dessinée.

 

Kouakou, destiné aux jeunes de 8 à 12 ans, reste le plus connu de ces magazines. Il était conçu de manière à concilier divertissement et pédagogie. Les thèmes les plus divers y étaient abordés : histoire, géographie, sciences, techniques, sport, conseil d’hygiène et de santé, grammaire, découverte des mots, jeux, etc. Imprimé à 50 000 exemplaires à sa naissance, en 1966, le tirage de ce bimestriel de 20 pages a progressé rapidement, jusqu’à dépasser les 400 000 exemplaires au début des années 90. 41 pays africains étaient concernés dont la Côte d’Ivoire (25 000 exemplaires), le Cameroun (24 000), Madagascar (22 000) et l’ex-Zaïre (20 000) pour les francophones, l’Angola (2 500), la Guinée Bissau (1500) et le Cap vert (1000) pour les lusophones, Kenya, Gambie (1500), Zambie et Tanzanie pour les anglophones ainsi qu’en Haïti (5 000 ex. (4)), au Vanuatu (1000)…

 

Le succès de Kouakou s’expliquait par le lien très fort unissant le journal à ses lecteurs. Ceux ci écrivaient au journal, lui faisaient des suggestions, lui envoyaient des photos pour la rubrique « Mes amis m’envoient leurs photos« . Le journal publiait régulièrement des contes envoyés et se faisait l’écho des idées de bricolage ou de jeux qui lui étaient adressés.

 

L’autre clef du succès tenait dans la bande dessinée de huit pages située au milieu du journal et qui avait pour héros un enfant d’Afrique nommé Kouakou. Curieux, intelligent, généreux et drôle, c’était un être totalement positif. Il était entouré de plusieurs amis, chacun ayant sa propre personnalité : l’intellectuel Koffi, la fillette subtile Adama, le gaffeur maladroit Jomo, la fille un peu craintive Fatou, l’instituteur amical et pédagogue, l’ancien débonnaire et sage, Papa Mangan

 

Pour la première fois dans l’histoire de la bande dessinée, une série avait comme héros un jeune africain sympathique et ingénieux sans aucun manichéisme ou misérabilisme. Le journal dura 32 années et 187 numéros.

 

Calao fut créé en 1974. Destiné aux jeunes de 12 à 16 ans, il contenait une formule quasi similaire à Kouakou, si ce n’est l’absence de série éponyme à l’intérieur du journal (il n’y eut jamais de héros nommé Calao). La bande dessinée centrale contait une série d’aventures se déroulant en Afrique et mettant en scène des héros africains, inspecteur de police, sportif ou journaliste. Les noms des héros, les situations, l’environnement changeaient tous les 5 numéros. Tout au long des 120 numéros de Calao, pas moins de 26 histoires de 40 planches furent publiés : La piste oubliée, Docteur Simarou, Les aventures de Samba et Koulou, Inspecteur Kalambo, Le grand rallye…. Quelques unes d’entre elles furent éditées par la suite parmi les albums individuels de la société Segedo tous scénarisés par Serge Saint-Michel : Passe croisée (1988), Les aventuriers de l’or noir (1988), La ballade africaine (1989), Les deux princes (1990), L’axe lourd (1990) avec deux albums de Kouakou : Les cités disparus (1991) et Papa Magan raconte (1992) et deux inédits Le gant d’or (1995) et La gazelle (1994).

 

Le troisième titre édité par Segedo était Carambole, magazine plus précisément orienté vers la diaspora asiatique francophone. Né en 1977, ce journal fut essentiellement diffusé à Maurice (47 000 exemplaires sur 55 000 tirés en moyenne) mais également à Pondichéry, Les Seychelles, le Kenya, Trinidad et Tobago et Madagascar. Il s’arrêta après 78 numéros et un succès énorme auprès de la jeunesse mauricienne qui se reconnaissait dans les séries Bd, les contes et les jeux publiés.

 

Tout au long de sa durée de vie, Segedo fit appel à plusieurs bédéistes talentueux : Serge Saint-Michel, donc, qui commença dans Carambole, dès le N°3, en décembre 77, poursuivit dans Calao, dans le N°13, en 1976 et termina avec Kouakou de 1990 à 1998, Morchoisnes, véritable créateur de la série Kouakou dans les années 60, Jean Jacques Cartry (5) qui travailla quasiment depuis les années 60 jusqu’à l’arrêt de Kouakou, Claude Henri Juillard, auteur phare des éditions Vaillant (6) par ailleurs et qui a surtout travaillé pour Carambole. Mais l’auteur le plus connu reste le dessinateur Bernard Dufossé (7). Celui-ci reprit la série Kouakou après le départ de Morchoisnes en 1972 et dessina sans interruption ce personnage du N°32 au N°187, sur des scénarios de Bakary (8) d’abord puis sur ses propres scénarios du N°75 au N°144 et sur ceux de Saint-Michel à partir du N°145.

 

Si le choix graphique de ces séries n’était pas d’une grande originalité, elles eurent le mérite énorme d’être les premières publications pour la jeunesse africaine détachées de tout paternalisme et de relents colonialistes. Kouakou a contre balancé Tintin au Congo dans l’imaginaire collectif de plusieurs générations d’africains.

 

L’autre mérite de Kouakou a été de faire découvrir la bande dessinée à des millions de jeunes, bien incapables de s’acheter des albums européens et démunis de toute bibliothèque.

 

Ce mouvement fut accentué par les séries de bandes dessinées que Segedo proposèrent gracieusement dans des journaux africains de 1974 à 1995, qu’ils soient généralistes comme Sahel Hebdo ou Fraternité matin ou pour la jeunesse comme Ngouvou (Congo Brazza). Certaines de ces séries furent publiées en 1976 dans des albums de format italien : Champions, Aventures et Top 4 (9). Le summum fut atteint avec pas moins de 19 histoires diffusées entre 1983 et 1989 à travers toute l’Afrique francophone. La majeure partie de celles-ci était l’œuvre du duo Saint-Michel et Dufossé, en particulier une adaptation en 1984 de La poupée ashanti, saluée comme un chef d’œuvre par l’Unesco (10).

 

Segedo a permis également à plusieurs auteurs africains de faire leurs premiers pas dans le métier. Ce fut le cas, en 1984, du zaïrois Barly Baruti avec Moputa et Mapeka (11), un an après lui avoir permis de publier Le bolide dans des journaux africains, des malgaches Aimé Razafy (12), Richard Rabesandratana (13), Mamy Raharolahy (14) mais également du camerounais Augustin Nge Simety (15). En sus, deux albums collectifs d’auteurs africains furent édités : Aventures dans l’Océan Indien (1984) présentant des auteurs malgaches et Au secours (1992) qui concernait des auteurs africains.

 

Très soucieux de continuer la gratuité de ces magazines, Segedo perdit dans les années 90 le soutien du Ministère de la coopération, désireux de mettre en place un journal payant et moins coûteux pour lui (16).

 

Après Carambole, en 1993, Calao, en 1994, Kouakou fut le dernier à disparaître en 1998, 18 mois avant le Ministère de la coopération, lui-même intégré au Ministère des Affaires Etrangères. Avec la fin de l’aventure Kouakou, disparaissait une certaine époque, celle de « la coop » mais aussi tout un savoir faire, des réseaux et une connaissance du terrain qui a laissé beaucoup de nostalgie et de regrets. Ils furent remplacés par Planètes enfants et Planètes jeunes, magazines édités par Bayard presse à un prix subventionné par les pouvoirs publics français.

 

La mort de Serge Saint-Michel, s’ajoutant à celles de beaucoup d’autres animateurs du journal, rend encore plus hypothétique le retour du premier magazine panafricain pour la jeunesse, faisant de lui un souvenir de plus en plus vague et peut être, un jour, un mythe…

 

Christophe Cassiau-Haurie

 

 

 

1. Une partie de son oeuvre est visible sur http://www.bedetheque.com/auteur-3148-BD-Saint-Michel-Serge.html

 

2. http://bdzoom.com/index.cfm?page=afficheImprime&class=article_general&object=dosx20070601095044&rub=reportage

 

3. Le dictionnaire mondial de la bande dessinée de Larousse évoque à peine son nom.

 

4. Ces chiffres sont donnés pour un tirage moyen de 253 000 exemplaires distribués.

 

5. http://www.bedetheque.com/auteur-13677-BD-Cartry-Jean-Jacques.html

 

6. http://193.251.82.94/pif-collection//master.html?http://193.251.82.94/pif-collection//lynx1.html

 

7. http://www.bedetheque.com/auteur-3084-BD-Dufosse-Bernard.html

 

8. L‘identité réelle de Bakary reste encore un mystère : pseudonyme d’un auteur européen ? De Serge Saint-Michel ? Véritable nom de celui qui serait le premier scénariste africain de l’histoire de la bande dessinée ?

 

9. Top 4 reprenait les histoires des premiers Calao et ne furent pas diffusés dans des journaux africains.

 

10. A l’heure où l’on se plaint des difficultés de lecture des jeunes en Afrique francophone, quelqu’un aura t’il l’idée de rééditer un jour La poupée ashanti en album et de se pencher sur les autres titres de Segedo ?

 

11. 4ème de couverture des numéros 55 à 62, 64, 66 à 68 de Calao. Moputa et Mapeka fut ensuite repris en album par Afrique Edition en 1987.

 

12. N°63, 88 et 89 de Calao.

 

13. A partir de 1988, série Etienne en 4ème de couverture des N°79 à 87et des N°97 au N°115 de Calao. Rabesandratana publiera également une série dans les journaux africains, La mouné en 1985, sur un scénario de Serge Saint-Michel.

 

14. Histoire complète dans le dernier numéro de Carambole : Les coquillages dans le N°78 d’octobre 1993.

 

15. Série Lobo en 4ème de couverture des N°90 à 94 puis 96 de Calao.

 

 

Christophe Cassiau-Haurie est conservateur de bibliothèque. Après avoir géré de 2000 à 2005 le « projet d’appui à la documentation en République Démocratique du Congo » pour le compte de l’Ambassade de France en RDC, il est aujourd’hui chargé de mission, responsable de la Médiathèque du Centre Culturel Français de l’Île Maurice. Il est l’auteur de plusieurs articles sur la situation de l’édition en Afrique et, en particulier, d’une série sur la bande dessinée en Afrique, sur le site BD Zoom.

 

 

Galerie

10 réponses à Hommage à Serge Saint-Michel

  1. Anonyme dit :

    Je ne sais pas où mettre mon message pour Claude Moliterni. Je viens d’apprendre qu’il nous a quittés et c’est toute une culture qui part. Il était discret et je ne l’ai pas assez remercié pour l’hommage qu’il avait fait pour Serge Saint-Michel, mon époux.

    Il va retrouver pléthore de dessinateurs, scénaristes, écrivains, gens de l’art de toute sorte. Que le ciel lui ouvre ses portes. Au revoir.

  2. Jean-Pierre Dubois dit :

    Serge était mon prof de français (et de BD) en 71-73 au Lycée d’Art Rue Madame aujourd’hui Maximilien Vox.
    Il m’a notamment ouvert les yeux sur quelques notions narratives essentielles.
    Son humour, sa gentillesse, sa passion sont pour toujours gravés en moi.

    Aujourd’hui je suis enseignant formateur et son souvenir m’accompagne et son absence m’attriste.
    En ce moment je prépare un cours d’une année sur l’histoire de la BD, j’espère que tu seras fier de moi Serge…

    Jean-Pierre Dubois

  3. Moi, j’ai grandi avec Carambole. Je me souviens de ces nombreuses histoires bien ficelées, d’un excellent coup de crayon et qui me tenaient loin de mes cahiers d’école. Si je ne faisais jamais mes devoirs et que je me faisais toujours gronder à l’école, c’est parce que je passais mon temps à essayer de dessiner des scènes comme dans Carambole. Et quand le prof, pour me punir, m’envoyait au tableau, j’écrivais ma rédaction spontanément dans un français « impeccable », augmentée d’une imagination fine et fertile. Merci Carambole, merci Serge.

    La pédagogie peut être une science artistique ou un art scientifique, mais noblement maîtrisé par ce Monsieur que je n’ai connu que par cette hommage que vous lui rendez, et qui a tant contribué à mon épanouissement personnelle et celle de toute une génération. Je ne pense pas qu’il voulait vraiment être connu, ou qu’il devrait l’être. Il a été brillant dans le seul fait d’avoir initié des milliers d’enfants à la lecture et à la culture. Ces enfants d’hier sont aujourd’hui les acteurs des différentes sociétés des pays en voie de développement. L’important ce n’est pas d’être connu ou reconnu, mais de faire avancer les choses. Lui, il a semé une petite graine, et aujourd’hui c’est un grand arbre qui bourgeonne. Personne ne se soucie vraiment de qui a planté l’arbre, mais tant que beaucoup se raffole des fruits qu’il rapporte, n’est-ce pas, là, le meilleur des résultats que l’on puisse attendre d’un travail accompli avec passion et dévouement?

    J’aimerai tant retrouver ces petits magazines afin que mes enfants, neveux et nièces puissent un jour les délecter avec autant de plaisir que moi. C’est ma culture et mon identité. Je saurai bien gré à quiconque qui me renseignera à ce sujet. Bien à vous.

    Kamil
    Ecolier mauricien des années 80
    Dessinateur-peintre-pédagogue-philosophe du dimanche

  4. olivier Rovia dit :

    bonjour
    je voulais profiter de votre page pour vous informer de la mise en ligne de mon nouveau livre intitulé

    100 FARCES SANS BLAGUES

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    Référence du livre : 79801

  5. salin-saint michel dit :

    Serge était un cousin que je n’ai pas connue son père mon grand oncle ayant quitté la Guadeloupe très tôt aussi si vous avez des contact avec ses enfants je srais très ravie de les connaitre

  6. Nourdine TANKO dit :

    Très intéressant tout ceci. Je voudrais passer par là pour savoir s’il se trouve quelqu’un qui est encore en possession des journaux KOUAKOU et CALAO. Je recherche surtout les tous premiers numéros de KOUAKOU (version Morchoisne). KOUAKOU N° 1 à N° 187. Aidez-moi à me procurer de ces numéros
    Merci

  7. Cecil McKinley dit :

    Moi aussi, j’ai fait mes études d’arts appliqués à Rue Madame, et j’ai eu Serge Saint-Michel comme professeur de français, à la fin des années 80… C’était un homme profondément bon et gentil, curieux, ouvert, généreux, et… un peu fou ! On s’aimait beaucoup, même s’il détestait mon écriture en pattes de mouche qui rendait sa lecture et ses corrections trop fastidieuses à son goût (je me souviens de quelques commentaires en haut de mes copies, comme « Excellent ! (Sauf votre épouvantable écriture !) ». Plus tard, lorsque je suis devenu ami avec Claude Moliterni et que ce dernier m’apprit que Serge était l’un de ses bons vieux copains, ce fut un drôle de moment, découvrant que nous avions la même affection pour cet homme remarquable. Il restera à jamais présent dans mon cœur et ma mémoire… Ciao, Serge, ciao, Claude… Avec amour.

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